Amour toujours

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L’amour est et demeurera toujours l’un des sentiments les plus intenses que vous connaîtrez au cours de votre existence. Il vous fait vous sentir plus grand, plus fort, plus présent au monde … plus vivant. L’amour a le pouvoir de nous faire soulever des montagnes ou changer radicalement notre mode de vie. Et pourtant…
Pourtant, force est de constater qu’à bien des égards, on nous a menti, au sujet de l’amour. Que les jolies histoires qu’on nous raconte quand on est petit ne sont, justement, que de jolies histoires et rien d’autre. Que l’amour n’est ni aussi simple, ni aussi évident qu’on nous le dit.

L’amour est aveugle

Cet adage-là est vrai : profitez-en bien, c’est le seul de la série. Effectivement, quand on est amoureux, on est exalté, certes, mais on est surtout sourd, aveugle, stupide et fou. On ne voit rien des défauts de la donzelle. Elle peut être complètement dingue : on s’en fout, on est fou d’elle.

 

Amour rime avec toujours

C’est faux, tout simplement. Même au sein d’un couple harmonieux, formé depuis des décennies : il y a de la confiance, de la tendresse, du désir (si on a su l’entretenir) mais l’amour comme au premier jour, c’est fini. Ça ne veut pas dire qu’on est malheureux, bien au contraire : on peut être parfaitement satisfait de son sort. Mais ce n’est pas, ce n’est plus, de l’amour comme on le concevait vingt ans plus tôt. Et c’est tant mieux : il est parfaitement déraisonnable de fonder son projet de vie sur un sentiment aussi violent et éphémère que l’amour romantique et éperdu des premiers temps. Mieux vaut chercher une partenaire stable, raisonnable, intelligente, partageant vos valeurs essentielles, désireuse de fonder un foyer selon des termes qui vous conviennent, et avec qui vous pouvez bien vous entendre tout au long de votre vie. C’est d’ailleurs ce que faisaient nos ancêtres, et le fait que nous soyons là pour en parler aujourd’hui montre que ça ne marchait pas si mal.

Le type d’amour, familial, qui naît de telles relations, est certes moins violent et moins enthousiasmant, mais il est, au fond, bien plus stabilisant, sûr et serein. Dans certaines communautés religieuses traditionnelles, comme celle des Juifs orthodoxes, par exemple, on note d’ailleurs que les mariages arrangés jouissent d’un taux de divorce très inférieur à celui des mariages d’amour. Et ce n’est pas parce que le divorce est mal vu : il est parfaitement autorisé dans le judaïsme, et allègrement pratiqué depuis la nuit des temps. Mais les mariages arrangés ne sont pas que des décisions patrimoniales : les parents, les amis, le rabbin, cherchent à associer des personnalités compatibles et susceptibles de s’entendre. Et les époux, qui ne s’attendent pas à autre chose qu’à une vie de couple tranquille et sans histoire, ne sont pas déçus par les réalités du quotidien.

De plus, lorsque vous avez vu une femme donner naissance à votre enfant, se crée immédiatement à son égard (du moins si vous êtes un homme disposant d’un minimum de dignité, de principes et d’honneur) un sentiment mêlant respect, devoir de protection, admiration et loyauté indéfectible. On ne peut pas appeler cela de l’amour au sens strict du terme. Mais c’est d’une grande puissance.

Ce qui peut durer éternellement, c’est la famille, bien plus que l’amour en tant que tel.

Bref : l’amour romantique, c’est génial avec les copines d’un mois ou d’une année, avec les maîtresses secrètes, avec les belles inconnues qu’on croise et qu’on ne revoit jamais. Avec votre épouse, c’est une autre question. Souvenez-vous de A une passante, le poème de Baudelaire :

La rue assourdissante autour de moi hurlait
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse,
Soulevant, balançant, le feston et l’ourlet.

Agile et noble avec sa jambe de statue,
Moi, je buvais, prostré comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair, puis la nuit, fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrais-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici, trop tard, jamais peut-être…
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais !

C’est là une histoire d’amour parfaite : assez intense pour que l’un et l’autre se sentent vivants mais tellement brève qu’elle laisse toute sa place à l’imagination et aucune à la déception.

 

 

L’amour justifie tout (et n’importe quoi)

Depuis l’invention de l’amour courtois au Moyen Âge, les occidentaux n’ont cessé de se bassiner avec l’idée que l’Amour, le vrai, celui avec un grand A, justifiait tout et n’importe quoi. C’est pour cela qu’on trouve charmante l’histoire de Lancelot et de Guenièvre, sans généralement se rendre compte de ce qu’implique, pour l’Etat (et donc pour la vie quotidienne de tout le royaume), le fait qu’on apprenne qu’une reine est adultère : potentiellement, c’est la porte ouverte à la guerre civile (c’est d’ailleurs ce qui arrive dans le cycle arthurien). Mais que des milliers de personnes soient trucidées importe peu, n’est-ce pas ? C’est pour la bonne cause, puisque c’est pour l’Amour.

De la même manière, l’Occident considère que l’amour ou le manque d’amour sont des raisons suffisantes pour justifier un mariage, un divorce, une rupture, une liaison et même parfois un meurtre. L’amour est considéré comme supérieur à toute autre considération, qu’il s’agisse de morale, de devoir, de justice, de serment, de foi, d’honneur…

La bonne question à se poser en la matière est pourquoi ? Pourquoi l’amour (c’est-à-dire le sentiment d’attirance entre deux personnes, rien d’autre) justifierait-il la violence, la trahison, le manquement aux engagements ou à la parole donnée ? Sur quelle base morale peut-on établir une affirmation aussi catégorique ?

 

L’amour est un but en soi

Au travers des contes de fées et autres sornettes, on apprend aux petites filles et aux petits garçons que le but de l’existence est de grandir, de rencontrer quelqu’un et de tomber amoureux. Alors, et seulement alors, on sera une personne accomplie.

Ce mode de pensée est non seulement faux, mais dangereux. Il n’y a que dans les films que « The end » apparaît à l’instant où les deux tourtereaux s’embrassent face au soleil couchant. Dans la vraie vie, ça n’est pas la fin, c’est le début de l’histoire commune. Et donc des emmerdes. Woody Allen disait que le mariage consiste à résoudre à deux des problèmes qu’on n’aurait jamais eu si on était resté seul. Il avait raison.

De plus, laisser croire que c’est l’Amour qui vous révélera à vous-même est un excellent moyen de créer des générations de handicapés émotionnels et psychologiques, incapables de se considérer comme des humains complets et responsables … après tout, pourquoi feraient-ils le moindre effort pour s’améliorer personnellement, puisque la Princesse / le Prince Charmant viendra tôt ou tard et fera d’eux des héros de roman, sans qu’ils aient à lever le petit doigt ? Attention, spoiler : ça ne se passe pas comme ça dans la vraie vie.

 

Alors oui, c’est beau, l’amour. C’est même magnifique. C’est exaltant et sublime. Mais ça peut aussi être destructeur et miserable. Cela peut élever un homme et l’encourager à se dépasser, ou au contraire faire de lui la dernière des larves et l’enfoncer plus bas que terre. C’est un sentiment superbe mais vous devez vous souvenir que ce n’est qu’un sentiment. Et si vous souhaitez être véritablement un homme, vous devez apprendre à ne pas (toujours) vous fier à vos sentiments.

Julien
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