Ares, Aphrodite et Héphaïstos : une leçon antique

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Aphrodite Vénus

Il est toujours intéressant de constater à quel point certains concepts Pilule Rouge contemporains sont proches de pensées immémoriales, comme s’ils se contentaient de reprendre d’antiques vérités, connues des Hommes depuis toujours, et que le monde contemporain a seulement feint d’oublier. Un cas d’école : l’histoire d’Héphaïstos, d’Arès et d’Aphrodite, triangle amoureux grec antique illustrant à la perfection, entre autres, le concept Alpha fucks, beta bucks.

L’histoire en quelques mots

Arès (Mars, pour les Romains) et Héphaïstos (Vulcain) étaient frères (tous deux fils de Zeus et d’Héra) mais à part cela tout les opposait. Laid, torve, bossu, Héphaïstos avait de l’or dans les doigts et passait son temps, aux tréfonds de la terre et à la lueur des flammes des volcans, à extraire le métal et à le forger. Dieu de l’artisanat, il était connu comme une divinité sobre, de peu de mots : un être travailleur et discret, brillant par ses réalisations plutôt que par son physique ou ses exploits.

Arès, à l’inverse, était ce qu’il est convenu d’appeler un beau mâle : dieu de la guerre, il était l’incarnation de la puissance physique et de la beauté virile. Bouillant, batailleur, volontiers arrogant, mais également loyal et brave, il était un guerrier impitoyable, autant que le parangon de ce à quoi un homme pouvait aspirer en termes de beauté physique. Pas vraiment le minet façon Pâris : plutôt la montagne de muscle et de testostérone.

Aphrodite est née de la mer

D’après Hésiode, Aphrodite est née du sexe d’Ouranos, que Cronos avait tranché et qui est tombé dans la mer. Née de l’écume, elle en a la consistance : elle est légère, douce et sa présence est éphémère.

Aphrodite (Vénus), quant à elle, était la déesse de la beauté et de l’amour. Née des organes génitaux d’Ouranos, tranchés par son fils Cronos et jetés dans la mer, elle avait élevée loin des autres dieux. Et elle fit sensation quand elle débarqua pour la première fois sur l’Olympe. Belle et désirable au-delà des mots, elle manqua rendre fous de désir les dieux masculins. A tel point que Héra, l’épouse du roi des dieux Zeus, estima qu’il était trop dangereux de laisser cette gourgandine errer sans contrôle ni retenue dans les demeures célestes, et qu’il convenait de la marier très vite.

Plusieurs dieux furent volontaires pour l’épouser mais ce fut Héphaïstos qui fut choisi (pas par elle, mais par Zeus) pour être le mari de la belle. Profondément touché et déjà très amoureux de sa femme, Héphaïstos lui construisit de ses mains un immense palais. Il l’entoura des objets les plus fins et les plus beaux, témoins de son affection et du bonheur qu’il avait à posséder une telle compagne. Aphrodite elle-même, apparemment comblée, semblait satisfaite.

Héphaïstos et Aphrodite

Héphaïstos n’est pas ce qui se fait de plus sexy mais c’est un bosseur.

Las. Héphaïstos, on l’a vu, était un gros bosseur. Aussi quittait-il fréquemment l’Olympe pour se rendre dans les entrailles de la terre ou sous les volcans, pour visiter son atelier et sa forge. Après tout, il le fallait bien, ne serait-ce que pour pouvoir ramener à sa femme de nouveaux cadeaux. Et à chacun de ses déplacements, la belle Aphrodite, pour sa part, appelait Arès à ses côtés. Le beau macho viril avait en effet attiré l’attention de la belle et, dès que son frère avait le dos tourné, il la grimpait abondamment et dans toutes les positions imaginables, dans le lit nuptial même.

Bien entendu, la chose finit par se savoir. Et bien entendu, elle parvint aux oreilles du mari trompé (c’est Hélios, le dieu du soleil, qui a cafté). Ravalant sa colère, Héphaïstos mit au point un ingénieux stratagème : il forgea un filet d’or, d’une exquise finesse mais d’une absolue robustesse, qu’il plaça au-dessus de son lit nuptial, comme une décoration supplémentaire. Peu après, il fit mine de partir au boulot, et, dès qu’Arès eut rejoint Aphrodite et qu’ils se trouvèrent tous deux fort occupés à faire des cochonneries, le dieu forgeron les captura dans le filet, puis les traîna dans tout l’Olympe, les exhibant comme un trophée afin qu’ils soient objets de moquerie pour les autres dieux. Les déesses, pour ne pas manquer de respect à leur consœur, refusèrent pour leur part d’assister au spectacle et seuls les dieux vinrent.

Et en effet, on rit. On rit du ridicule des deux amants emprisonnés, certes, mais on rit aussi de celui du forgeron cocu. Hephaïstos finit par libérer son frère et sa femme, après une promesse du bout des lèvres qu’ils ne recommenceraient pas.

Aphrodite Arès

On sent bien, dans l’attitude d’Aphrodite, tout le regret et la souffrance intérieure que l’adultère provoque chez elle.

Ils recommencèrent, bien entendu, encore et encore (ils eurent même plusieurs enfants ensemble). Mieux : la réputation d’Aphrodite en tant que femme infidèle étant désormais établie, elle ne se gêna plus pour accueillir dans son lit d’autres dieux (dont Hermès, Poséidon et Dionysos, qui avaient précédemment fait partie des rieurs), ni pour se taper, au passage, quelques héros mortels (Anchise, Phaéton…). Héphaïstos, pour sa part, ne voulut pas divorcer, sans doute parce que, laid comme il l’était, il s’imagina ne pas pouvoir trouver mieux. Et il fut donc éternellement (divinité oblige) cocu et humilié.

Ce que l’histoire d’Arès, Aphrodite et Héphaïstos nous apprend

Aphrodite a été un objet d’inspiration pour un grand nombre de peintres et d’artistes (il faut dire que ses histoires représentent une magnifique excuse pour peindre des filles à poil et des couples enlacés). Au-delà de cet aspect, cette légende est un concentré de Pilule Rouge. Elle nous rappelle, en effet, plusieurs préceptes essentiels, et nous montre à quel point ils sont connus depuis la nuit des temps :

  • Le désir ne se négocie pas : ce n’est pas parce qu’on marie Aphrodite qu’elle cesse d’être Aphrodite. Héphaïstos a beau être un mari fidèle, travailleur et attentionné, elle ne l’aimait pas à l’origine et ne va pas se mettre à l’aimer parce qu’il lui montre ses qualités. A bien des égards, Héphaïstos est friendzoné par sa propre épouse. Le désir ne se négocie pas. Il ne se construit pas non plus sur le temps long : il existe ou il n’existe pas. Espérer que le dévouement personnel et les cadeaux permettront de gagner le cœur d’une femme qui n’est pas attirée par vous est une dangereuse absurdité, qui vous condamne au malheur.
  • Le contrôle social, c’est-à-dire la risque de honte si on est identifiée comme « salope », ne marche qu’un temps : une fois que le mal est fait, il ne saurait freiner les désirs d’un être dénué de morale et de principes.
  • L’entêtement d’Héphaïstos et son refus de se séparer de la belle infidèle est également l’une des causes de son malheur. Laid ou pas, il reste un dieu, et nul doute qu’il aurait facilement pu se trouver comme compagne une nymphe, voire une mortelle. Mais non : il veut garder la plus belle, et préfère être un mari cocu que rien du tout à ses yeux. Ce n’est pas sans rappeler, à certains égards, l’attitude d’un Cyrano de Bergerac.
  • Les femmes sont formidables : les déesses refusent de condamner l’inconduite d’Aphrodite. Quant aux dieux, ils la condamnent officiellement, puis profitent par la suite de la légèreté d’Aphrodite et la baisent aussi dès qu’ils en ont l’occasion. Au final, bien qu’Héphaïstos soit dans son bon droit, c’est lui qui se fait avoir sur toute la ligne.
  • L’effet de halo joue également à plein : Héphaïstos étant laid, c’est lui qui sera mal jugé dans cette affaire, et lui qui sera humilié. La jolie infidèle et le bel étalon, eux, finiront par être pardonnés.
  • La loi de Briffault : quels que soient les dons que puisse faire Héphaïstos à Aphrodite, elle les accepte, prenant les ressources qu’il lui apporte et se les appropriant. Mais ces dons ne garantissent aucunement un sentiment ni une association future. Les seuls dons qui puissent garantir un intérêt, ce sont ceux qui n’ont pas encore été reçus mais qui ont été promis ou suggérés.
  • Alpha fucks, beta bucks : Arès n’a pas besoin de faire quoi que ce soit pour attirer l’attention de la belle. Il a juste à être lui-même : l’homme alpha dans toute sa puissance. Certes, il ne représente pas un compagnon de choix pour construire une vie de couple (Héphaïstos le bosseur est un bien meilleur mari) mais comme amant, on ne fait pas mieux. Aphrodite est donc bien dans une stratégie d’association double avec un béta lui fournissant le bien-être matériel d’une part, et un alpha lui fournissant le plaisir sexuel (et engendrant ses enfants) d’autre part. Le mythe nous informe donc clairement quant à ce qui arrive lorsque l’hypergamie n’est pas limitée par la pression sociale.
Arès et Aphrodite

Le mythe d’Arès et d’Aphrodite a toujours été l’excuse rêvée pour peindre de beaux corps nus.

Quelques réflexions supplémentaires

Opposés quasiment en tout, Héphaïstos et Arès incarnent deux aspects de la condition humaine masculine, deux fonctions essentielles dans la vie d’une cité antique : l’artisanat et la guerre. L’un permet l’autre, et inversement. Ce sont les bons artisans qui fournissent aux guerriers à la fois du matériel de qualité et des choses à défendre au sein de la cité. Ce sont les guerriers qui permettent aux artisans d’exercer en paix et leur fournissent, à l’occasion, l’accès aux ressources dont ils ont besoin. Aussi n’est-il pas surprenant que la mythologie ait fait de ces deux dieux des frères.

Mais il est également intéressant de se pencher sur la famille d’Aphrodite. Car elle n’est pas la seule créature à être née du sang et du sperme d’Ouranos répandus lors de sa castration par son fils Cronos. En même temps qu’elle, sont apparues le Erinyes : Tisiphone (Vengeance), Mégère (Haine) et Alecto (l’Implacable). Lyssa (la folie furieuse) est née de ce sang touchant Nyx (la nuit). D’autres gouttes de ce même sang donneront quant à elles naissance aux Méliades, des nymphes qui, plus tard, engendreront une race d’hommes imbus d’eux-mêmes, éhontés et brutaux. Bref : le mythe grec nous apprend que, bien que charmante, adorable, désirable, au fond, comme le reste de sa famille, Aphrodite est un monstre.

En conclusion

Il y a, dans la pensée de la Grèce antique, bien des choses à glaner. Rationalité, bravoure, philosophie, vertus viriles et bien d’autres. Ou, comme c’est le cas ici, de saines leçons quant au couple et à sa nature véritable. Ce n’est pas pour rien que nous avons choisi un casque d’hoplite comme logo pour Neo-Masculin.  Pas pour rien, non plus, que l’on ne peut que recommander à tout homme de faire lire les récits mythologiques grecs et romains à ses fils : ces textes recèlent bien des vérités essentielles, sous couvert de légendes piquantes ou d’histoires héroïques.

 

S’initier à la mythologie grecque

La Théogonie d’Hésiode est l’un des ouvrages-phares pour s’initier aux mythes grecs. C’est notamment dans ce long poème que l’on trouve la description de la naissance d’Aphrodite :

 

Illustrations : Botticelli, David, RicciMichael Dam Jonathan Bean

Martial
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