Le consentement, ce n’est pas toujours aussi simple qu’on le croit

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Le consentement, ça n'est pas toujours simple

En ces jours de débat hystérisé quant au harcèlement, à l’agression sexuelle, au viol, il n’est pas mauvais de se poser quelques questions et d’écouter quelques témoignages, sans a priori. A l’été et à l’automne 2017, France Culture a diffusé deux séries de petites interviews consacrées au consentement sexuel, chacune des émissions présentant deux histoires. Ce qui est particulièrement intéressant dans ces quatre récits, c’est d’abord qu’ils sont très différents. C’est aussi qu’ils présentent des situations de « zone grise », dans lesquelles, si le consentement n’est pas forcément intégralement établi, il n’est pas non plus étranger à la situation. C’est, enfin, que ces histoires sont très représentatives d’une époque qui ne sait plus toujours très bien comment nommer exactement les choses. 

Le consentement : premier épisode

La première interview nous présente une jeune fille totalement ignorante, confrontée au sexe jeune et de manière très crue, sans aucun accompagnement parental. Gamine abandonnée par ses parents et confrontée tôt à la pornographie, elle a un premier rapport sexuel à 14 ans, avec une racaille à peine plus âgée qu’elle, dans une caravane squattée dégueulasse. Le jeune homme est brutal, indélicat, et pour tout dire un sale petit con. Pour autant, est-ce un viol ? Cette histoire en dit plus long sur l’insuffisance d’une mère quant à l’éducation de sa fille que sur la violence sexuelle.

La seconde interview du premier épisode met en scène une adolescente de 14 ans également, très romantique, qui a une histoire d’un soir avec son professeur de kayak, qui lui est adulte. La nuit en question est assez piteuse et sent le gros plan lose. Moitié par envie, moitié par curiosité, elle en vient à des caresses, des baisers et même un début d’acte sexuel, inachevé et sans pénétration, avec lui. Elle évoque l’ambivalence de la situation, la part qu’elle a elle-même dans l’acte, qui n’est effectivement pas un viol stricto sensu (bien qu’il s’agisse d’une atteinte sexuelle sur mineure) mais a néanmoins des conséquences lourdes, pour elle comme pour lui.

Le consentement : second épisode

La troisième histoire est celle qui correspond le plus à un viol réel, bien qu’elle ne manque pas de zones d’ambiguïtés : une jeune fille reçoit son ex et « très bon ami », qui l’aime encore. Bien que dans une nouvelle relation (son copain est absent), elle accepte de l’accueillir pour la nuit, lui ouvre la porte à demi nue, et finit par se coucher dans le même lit que lui. Au cours de la nuit, il se glisse à ses côtés et tente un rapport sexuel. La suite est à écouter. Techniquement, on est bien dans le registre du viol, même si ici, c’est la jeune fille qui a du mal à le qualifier comme tel; et qu’elle est loin d’être étrangère à la situation.

La dernière histoire, enfin, nous présente une jeune femme qui est devenue la maîtresse de son patron, et qui a d’ailleurs obtenu par cette liaison un boulot de collaboratrice d’assistant parlementaire, tout à fait exceptionnel de son propre aveu au regard de ses compétences. Une « proposition en or qu’elle ne peut pas refuser » (alors que si, elle pouvait parfaitement refuser : question de choix personnel et de priorités de vie). Une fois installée dans son poste, elle se met cependant assez vite à trouver la liaison trop lourde, l’homme trop vieux et trop marié, et dit perdre de l’intérêt pour celui-ci. Celui-ci semble manquer d’empathie et ne perçoit pas immédiatement qu’elle n’éprouve désormais plus d’attirance pour lui. Quand ils finissent par se séparer, elle décide, a posteriori, qu’elle a été violée, et tente d’en tirer un avantage financier, en toute innocence et avec la meilleure foi du monde.

Ces quatre histoires ont en commun de montrer que le consentement, ça n’est pas toujours aussi simple qu’on pourrait le croire : il existe bien des cas dans lesquels c’est plus compliqué. Parce que l’humain est compliqué. Bien entendu, il existe d’authentiques cas de viol et d’agression. Mais ces récits illustrent des cas-limites (voire, dans la dernière histoire, des cas où l’idée de viol ne vient qu’a posteriori, quand la femme se met à regretter la liaison), des situations où il est moins facile qu’on pourrait le croire de désigner des victimes et des salauds.  Il est également très éclairant d’écouter ces histoires en mode Pilule Rouge : la première parle de la tragédie d’une gamine livrée à elle-même et dépourvue de l’ossature intellectuelle et morale qu’offrent une autorité parentale véritable; la deuxième parle des insuffisances et de la faiblesse d’un homme incapable de maîtriser ses désirs face à une adolescente et qui en vient, par bêtise et manque de morale, à creuser sa propre tombe. La troisième histoire est certainement la plus ambiguë : on n’a que la version de la jeune femme, mais tout cela sent très fort le mensonge (de part et d’autre sans doute), les sentiments et désirs inavoués, les actes manqués (accueillir « accidentellement » l’ex à demi nue, accepter qu’il passe la nuit là, dormir dans le même lit que lui…). Quant à la quatrième histoire, c’est ce qu’Audiard appellerait une synthèse. Tout y est : la victimisation, l’hypergamie, la prostitution douce, l’accusation systématique de l’homme, les conduites à risques, la mise en danger personnelle … cela fleure bon l’hystérie et la manipulation, dissimulées derrière la candeur. Car malgré tout ce qu’elle dit de la situation, le seul reproche véritable que l’on puisse adresser à l’homme dont elle parle, et qu’elle a cherché pour ce crime à traîner devant la justice, c’est de ne pas avoir deviné spontanément ce qu’elle lui avait caché (en l’occurrence : son désir de mettre fin à la relation).

L’être humain est complexe, parfois contradictoire, souvent ambivalent, et accorder ou ne pas accorder son consentement peut être plus compliqué que de cocher une simple case. Ces histoires ne sont pas là pour encourager à balancer aux orties la notion de consentement, bien au contraire; mais bien plutôt à prendre conscience de la subtilité et de la fragilité des relations singulières et du niveau de capacité de chacun. Reste néanmoins un problème, et non des moindres : celui, malgré les qualités par ailleurs réelles de ces interviews, de la malhonnêteté fondamentale de la série, qui considère comme étant similaires et à mettre dans le même sac les histoires du premier épisode (qui concernent des mineures, à ce titre inaptes à donner un consentement éclairé) et celle du second (qui concernent des majeures, qui dans les deux cas savent parfaitement ce qu’elles font). Sans même parler, bien entendu, de l’unicité du son de cloche : le témoignage unique et sans contradiction n’est en aucun cas une garantie de véracité. Malgré cela, ces reportages demeurent d’un grand intérêt : bien qu’à prendre avec certaines pincettes, ils illustrent bien leur propos principal : le consentement ou le non consentement, ça peut être très compliqué à réaliser, à exprimer, à obtenir, à retirer comme à expliquer. 

Une question, également, reste posée : ces quatre histoires ont en effet en commun de mettre en scène des jeunes filles incapables d’exprimer leur désir ou leur absence de désir, leur consentement ou leur absence de consentement. On nous dit souvent qu’il faut apprendre aux petits garçons à ne pas violer. C’est une bonne idée, en effet, et qui relève à la fois du bon sens et des bases de la morale et de la vie en société. Mais ces histoires mettent également en cause ce que l’on apprend aux petites filles, en matière de capacité à exprimer leur désir, à ne pas se mettre en danger et à ne pas être ambiguës dans leurs comportements.

Martial
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