Cyrano, le loser magnifique

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Cyrano, le loser magnifique

Cyrano de Bergerac est la pièce la plus connue d’Edmond Rostand, et l’une des plus célèbres du répertoire français dans son ensemble. Pièce énorme et rôle monstrueux. On y parle de bravoure, de poésie, d’amour et de mort. C’est beau, c’est tragique, c’est écrit en de magnifiques alexandrins. Et cela présente comme héros un loser intégral.

Cyrano de Bergerac : l’histoire

Comme il doit bien exister quelques personnes qui ne l’ont jamais ni lue ni vue, voici un bref résumé de la pièce.

Acte I

Paris, 1640. L’histoire commence dans un théâtre, où on attend le début d’une pièce (oui, on a donc le public véritable dans la salle, tandis que sur scène, on a un public de comédiens attendant l’ouverture d’une autre pièce. Ça s’appelle une mise en abyme). Le public s’intéresse cependant moins à la pièce à venir qu’à ses petites affaires : on voit des voleurs, des soldats, des nobles … ça discute, ça drague, ça se dispute, ça chaparde. Trois personnages se distinguent des autres : Roxane, une jeune précieuse (femmes de la bonne société, s’intéressant aux arts, aux sciences et à la culture en général) d’une grande beauté, le comte de Guiche (un vieil aristocrate influent, qui souhaite faire épouser Roxane à l’un de ses courtisans pour ensuite en faire sa maîtresse) et Christian de Neuvilette (jeune homme bouillant et plein de charme, récemment arrivé à Paris et amoureux de Roxane).

Dès que la pièce commence, elle est interrompue par Cyrano de Bergerac, mousquetaire gascon dont la principale caractéristique physique est d’avoir un nez fort volumineux. Il a une querelle personnelle avec l’un des acteurs de la pièce et refuse de le laisser jouer. Il dédommage la troupe de théâtre en lui lançant une bourse pleine d’or. De Guiche pousse Valvert (le courtisan à qui il veut faire épouser Roxane) à tenter de prendre la défense de l’acteur. Valvert provoque Cyrano et un duel s’engage. Cyrano se bat tout en improvisant des vers, et finit par tuer Valvert (ou par simplement le blesser et l’humilier, ça n’est pas très clair).

La pièce est définitivement interrompue et le public commence à sortir. Cyrano se confie à son ami Le Bret et lui avoue être (lui aussi !) amoureux de Roxane, qui est sa cousine; s’il a interrompu la pièce, c’est parce que l’acteur avait osé tenté de la séduire par le passé. Quant à l’argent qu’il a jeté sur scène, c’est tout ce qu’il avait : il n’a plus un sou. Comme Le Bret l’interroge sur son amour, il dit estimer que son horrible nez lui empêche tout espoir à ce sujet. C’est alors qu’il reçoit un message de la part de Roxane, lui demandant un rendez-vous discret pour le lendemain. Cyrano est fou de joie. Mais il lui reste une affaire à régler : son ami, le poète Lignière, a commis un poème dans lequel il dénonçait les menées de De Guiche à l’égard de Roxane, et qui a circulé dans Paris. Le comte a posté cent hommes dans les rues pour assassiner le poète. Cyrano décide de l’accompagner pour le protéger.

Acte II

Le lendemain. Cyrano attend Roxane chez le pâtissier et restaurateur Ragueneau. Il s’est visiblement bien sorti de son combat contre cent hommes, ne souffrant que d’une blessure légère. Il écrit longuement une lettre d’amour, destinée à Roxane, et qu’il compte lui donner lors de leur rendez-vous, désormais imminent.

Roxane finit par arriver. Les deux cousins parlent de leurs souvenirs d’enfance, puis Roxane avoue enfin la vérité : elle est amoureuse. Cyrano n’ose pas y croire et il reste un instant transporté d’émotion. Puis elle finit son propos, et il comprend qu’il vient de se faire friendzoner : c’est Christian de Neuvilette (que Cyrano a croisé la veille mais qu’il ne connaît pas) qu’elle aime. Or Christian doit, ce jour, rejoindre le prestigieux corps d’armée de Cyrano (les Cadets de Gascogne), où elle craint qu’il ne soit rudoyé par les autres soldats. Roxane demande à Cyrano de veiller sur le jeune homme et de lui servir de parrain. Roxane sait-elle que Cyrano est amoureux d’elle également ? Ce n’est pas certain mais c’est possible. En revanche, il est bel et bien en dehors de son propre radar et n’est pas envisagé comme un partenaire potentiel. Elle lui fait d’ailleurs l’éloge de la beauté de Christian.

Cyrano, profondément déçu mais refusant de le montrer, accepte la demande de Roxane. Ce n’est qu’après cette discussion, et alors qu’elle est sur le point de partir, que Roxane daigne mentionner le courage et la vaillance dont Cyrano a fait preuve dans ses combats de la veille.

Arrivent les Cadets de Gascogne, compagnons d’armes de Cyrano. Ils sont bruyants, virils, bourrus, vantards et pour tout dire plutôt sympathiques. Christian, qui souhaite se faire une place parmi eux, les accompagne. Comme tous les autres cadets lui expliquent que Cyrano est le grand héros de la compagnie et qu’il ne faut en aucun cas, sous peine de duel immédiat, lui parler de son nez, Christian, pour prouver aux autres son courage, décide de le provoquer. Il lui lance quelques insultes, bien pires que celles de Valvert la veille. Mais Cyrano, en apprenant le nom du jeune homme, ne bronche pas et retient sa colère. Il finit par chasser les autres cadets, et, se retrouvant seul avec Christian, lui révèle qu’il est le cousin de Roxane.

Christian aime certes Roxane mais c’est, lui aussi, d’un amour sans espoir : Roxane est une précieuse, elle aime les beaux mots, la culture, la finesse, le beau langage, la poésie. Lui est certes superbe mais il est ignare, et incapable de parler le langage qui saurait la conquérir. Cyrano, alors, lui propose un pacte : lui, le poète, écrira ce que Christian doit dire. Et ensemble, ils séduiront la jeune femme. Cyrano offre à Christian la déclaration d’amour qu’il avait rédigé mais pas encore signé. Christian, fou de joie, accepte.

C’est la deuxième mise en abyme majeure de l’œuvre : après le théâtre représenté au théâtre, on a ici un auteur (Rostand) qui met en scène un personnage (Cyrano) lui-même auteur de ce que va dire un autre personnage (Christian).

 

Acte III

Un soir, quelques jours plus tard, devant chez Roxane. Le comte de Guiche rend visite à Roxane et tente de la séduire. Elle ne le repousse pas directement, le laissant espérer. De Guiche lui apprend que le régiment des Cadets de Gascogne doit prochainement partir à la guerre. Craignant pour la vie de Christian, Roxane rappelle à De Guiche que Cyrano (qu’il déteste) sert également dans ce régiment et que, justement, il piaffe d’impatience à l’idée de partir au combat. D’après elle, si De Guiche veut se venger de Cyrano, le meilleur moyen est de le laisser se morfondre à Paris pendant toute la durée des hostilités. De Guiche prend cela pour une preuve d’amour de Roxane et accepte son plan.

Après le départ de De Guiche, Christian approche Roxane et tente de lui parler. Depuis des jours, déjà, elle reçoit des lettres d’amour enflammées et superbes (écrites par Cyrano, bien entendu), qui la font se pâmer. Christian estime qu’il est temps de tenter sa chance directement mais il s’avère incapable de lui sortir la moindre belle phrase. La jeune femme est très déçue et le fait savoir, avant de se retirer.

Christian se tourne alors vers Cyrano pour tenter de se rattraper. C’est la célébrissime scène du balcon (et troisième mise en abyme) : Christian appelle Roxane, qui apparaît au balcon de sa chambre. Cyrano, dans l’ombre, souffle à Christian les mots qu’il doit dire. Charmée, transportée d’émotion, la jeune femme fait monter Christian jusqu’à elle et ils échangent un baiser.

Un moine capucin interrompt la scène : il est porteur d’une lettre du comte De Guiche (dont il ne connaît pas la teneur) annonçant à Roxane que le vieil aristocrate passera la voir cette nuit-même : il a pris pour argent comptant le fait que Roxane lui laisse croire qu’elle l’aime aussi et compte bien en faire sa maîtresse illico. Roxane, mentant sur le contenu de la lettre, déclare que le comte ordonne au moine de la marier immédiatement à Christian. Quant à Cyrano, habilement grimé et se faisant passer pour un fou, il va se poster dans la rue pour retarder De Guiche et laisser au mariage le temps d’être célébré.

Quand De Guiche se rend finalement compte qu’il a été berné, il revient sur sa décision précédente et envoie comme prévu le régiment des Cadets de Gascogne à la guerre.

 

Acte IV

Arras : les Français, alliés aux insurgés néerlandais des Provinces Unies, assiègent la place-forte espagnole mais sont eux-mêmes bloqués par l’ennemi. Les soldats sont affamés, désespérés et épuisés. Malgré cela, on apprend que Cyrano se faufile, tous les jours, au travers des lignes ennemies pour faire parvenir à Roxane de bouillantes lettres d’amour, qu’il signe pour Christian. De Guiche, affaibli lui aussi mais vaillant et fier, dirige ses troupes d’une main de fer mais en donnant l’exemple de la bravoure, et a gagné par là-même l’estime de Cyrano. Voyant Christian très affaibli et le pensant proche de la mort, Cyrano rédige pour lui une dernière lettre, d’amour et d’adieu, pour Roxane. Emu, il tâche le papier de quelques larmes.

Un convoi de ravitaillement parvient à passer les lignes ennemies, malgré le danger et les coups de feu. Il est mené par Ragueneau … et Roxane ! Celle-ci, bouleversée par les lettres qu’elle croit être celles de Christian, veut lui prouver son amour. Elle tombe dans ses bras, lui faisant l’éloge de ces écrits magnifiques, de leur sincérité, de leur force. Christian comprend alors que c’est bien de l’esprit de Cyrano qu’elle est amoureuse, d’autant que lui-même n’était même pas au courant de ces échanges de lettres. Cyrano a profité de la guerre pour vivre, à travers lui, l’histoire d’amour dont il rêvait depuis toujours (quatrième mise en abyme).

Christian et Cyrano ont une discussion animée. Le jeune homme veut tout révéler à Roxane. Cyrano ne sait que faire. C’est le moment que choisissent les Espagnols pour attaquer. Christian se précipite au combat et meurt dans la bataille. Roxane reçoit la dernière lettre, tâchée des larmes de Cyrano et du sang de Christian. Les Espagnols avancent, le canon tonne, tout semble perdu … Cyrano confie Roxane à De Guiche et lui demande de s’enfuir avec elle. Puis, sans avoir révélé le secret de son amour à sa cousine, il se lance à corps perdu dans la bataille, espérant une mort glorieuse au combat.

Cyrano la guerre la mort

Seules la guerre et la mort amènent finalement les personnages à un brin de vérité

Acte V

Quinze ans plus tard, devant le couvent où Roxane s’est retirée. Une fois par semaine, Cyrano, vieilli et souffrant encore des blessures reçues à la guerre, vient lui rendre visite pour lui raconter les dernières nouvelles. Roxane est toujours amoureuse de Christian et n’a jamais fait le deuil de cette histoire d’amour qui n’a jamais vraiment eu lieu. Ce jour-là, Cyrano arrive blessé, claudiquant : il est tombé dans une embuscade à un coin de rue et a été gravement blessé.

Mais une fois encore, il ne dit rien de ses douleurs à Roxane. Il lui demande simplement de lui laisser lire la dernière lettre de Christian. Alors qu’il en fait la lecture, Roxane comprend qu’il en est l’auteur, d’autant qu’il continue à la réciter alors que la nuit est déjà tombée et qu’il n’y a plus de lumière. Roxane se rend compte que c’était en réalité Cyrano qu’elle aimait à travers Christian. Elle lui reproche de n’avoir rien dit, durant tout ce temps : Les larmes, c’étaient les vôtres. Il secoue la tête et réplique : Le sang, c’était le sien.

Mais il est trop tard : Cyrano est mourant. Il dit adieu à Roxane et la prie de se souvenir de lui au même titre qu’elle se souvient de Christian, puis, chancelant, se lève et tire l’épée, car c’est bien l’épée à la main qu’il veut accueillir la mort. Il dicte son épitaphe puis meurt enfin, emportant avec lui la seule chose qu’il lui reste encore : son panache.

 

Cyrano en mode Pilule Rouge

Cyrano, c’est un cocktail : le sublime et le minable, le fanfaron et le pathétique. Il a toutes les qualités héroïques : la bravoure, la maîtrise des armes, celle de l’esprit, la noblesse, la virilité de caractère … ne lui manquent que trois choses : la beauté, la compréhension des femmes et un tout petit peu plus d’égoïsme.

D’un point de vue Pilule Rouge, Cyrano est le personnage du gâchis : par unicisme (son obsession pour sa cousine), il va causer sa perte et son malheur. Il désire une femme qui l’a friendzoné, sans même se rendre compte que des dizaines d’autres pourraient certainement être à ses pieds (on le voit dès l’Acte I, où, après son duel, il ne manque pas d’admiratrices). Incapable de remettre en question son propre désir ni de prendre de la distance d’avec ses sentiments, il préfère une vie de fantôme dans l’ombre de Christian à une existence sans Roxane.

On pourrait dire qu’il a toutes les qualités de l’alpha mais qu’au final, il se comporte en Chevalier Blanc. Il faut bien se rendre compte que Cyrano cause lui-même son malheur : s’il n’avait pas aidé Christian à conquérir Roxane, celui-ci se serait vautré, tout seul comme un grand. Petit chagrin d’amour pour l’un et pour l’autre, mais vite oublié, la relation n’en étant qu’à ses premiers instants (quelques échanges de regards, rien de plus).

Le nez de Cyrano est surtout dans sa tête : il incarne tous ses empêchements, toutes ses contraintes intériorisées, tout son conditionnement. Il a parfaitement intégré la notion de male disposability et considère sa vie comme moins précieuse, non seulement que celle de Roxane, mais même que les rêves et les illusions de Roxane. Cyrano, c’est l’alpha castré, dressé, et qui non seulement a accepté sa castration, mais y trouve même quelque chose de noble.

 

Et Roxane ?

Roxane est souvent représentée comme un personnage pur, sincère et innocent. Mais il n’en est rien. Pour qui lit bien la pièce, il est évident qu’elle passe son temps à user de son charme pour manipuler les hommes. Dans sa jeunesse, elle ne s’intéresse guère qu’au physique (Christian est par ailleurs assez insignifiant : il ne se révèle comme un personnage complet et complexe qu’à l’Acte IV), ce qui montre que son intérêt pour la culture ne relève que du virtue signaling : précieuse, oui, mais pas au point de pouvoir tomber amoureuse d’un intellectuel laid. Tout tourne autour d’elle, tout vient d’elle ou procède d’elle : Cyrano risque sa vie en duel et se ruine pour elle, De Guiche condamne les Cadets de Gascogne à la mort au front à cause d’elle, Lignière manque se faire assassiner et cent hommes sont tués ou blessés par Cyrano à cause d’un poème à son sujet. Mais rien de tout cela ne l’effleure : elle regarde les hommes tomber avec indifférence. Tout ce qui la soucie, ce sont ses propres sentiments, ses propres intérêts. Parfaite image du solipsisme.

Roxane s'enfonce

Toute à ses rêves et à son solipsisme, Roxane ne voit pas les hommes tomber.

Dans les derniers instants de la pièce (après avoir dépassé le Mur), Roxane regarde enfin son cousin comme un être humain, et non plus comme un outil dont elle peut disposer à sa guise. Manipulatrice mais moins intelligente qu’elle n’en a l’air, Roxane joue de Cyrano comme De Guiche, pantins entre ses mains tout au long de l’histoire sans qu’elle aie pour autant le moindre plan de long terme : elle improvise en permanence, au gré des événements, sans vraiment songer aux conséquences. Ainsi, au début de l’Acte III, elle sauve Christian du péril de la guerre. Avant de le condamner presque immédiatement, par son mariage exposé aux yeux de De Guiche. Et son acte de bravoure de l’Acte IV, quand elle franchit les lignes ennemies pour retrouver les Cadets et leur porter du ravitaillement, n’est en réalité motivé que par ses propres intérêts : jamais elle ne se serait risquée à pareille chose si Christian n’avait pas été là. Son cher cousin, seul au milieu de ses compagnons d’armes, aurait put crever la gueule ouverte sans qu’elle juge utile, ni même envisageable, de lui venir en aide.

Au final, Roxane est un personnage qui rêve sa vie : amoureuse d’un Christian qui n’existe pas, elle pleure ensuite quinze ans durant le fantôme de ce que sa relation avec lui n’aurait jamais été. Et les hommes souffrent et meurent, pour que se perpétue son rêve. Parce qu’au final, il n’y a que cela qui compte : son rêve, son fantasme. Roxane un personnage totalement autocentré, capable certes de courage mais seulement parce qu’elle est aveugle à la réalité. Fausse ingénue, vraie manipulatrice, certes touchante mais avec un rapport fondamentalement problématique au réel, elle vit dans l’absence de toute figure paternelle (sans quoi c’est son père qui s’occuperait de son mariage) et donc régulatrice : quand on additionne tout cela, on n’est pas très loin du portrait d’une hystérique. Ou, à tout le moins, d’une vraie emmerdeuse. Ses fantasmes et ses rêves sont des toiles dans lesquelles s’engluent les hommes. Les nombreuses mises en abyme sont d’ailleurs là pour le rappeler : au fond, rien n’est vrai. Les personnages se mentent entre eux et se mentent à eux-mêmes en permanence. Chacun joue la comédie de sa vie, prétend être ce qu’il n’est pas. Et Roxane est la comédienne en chef.

 

Le sens du panache

Que reste-t-il de Cyrano ? Peut-on encore, au regard de tout cela, le citer encore en modèle ? Oui, on le peut. Parce que citer un personnage ou un auteur comme référence, ça n’est pas se prendre pour lui, ça n’est pas se comporter comme lui. C’est penser après lui et à partir de lui. Penser à partir de Cyrano, après Cyrano, c’est savoir retenir ses vertus et tenir compte de ses erreurs, de ses aveuglements, de ses manques. Cyrano est un loser magnifique. Loser certes, mais magnifique tout de même. Il convient de se distancier de l’aspect Chevalier Blanc du personnage et du fait qu’il place au-dessus de tout une femme qui ne le mérite pas : ce sont d’ailleurs les côtés de sa personnalité qui causent son malheur. Il reste néanmoins des facettes du personnage qui peuvent servir d’inspiration à tout homme. Sa bravoure, son sens de la répartie, son sens de l’épique, de l’honneur et du devoir, mais aussi, et avant tout, son panache :

 

Acte V, Scène finale : Cyrano voit approcher la Mort

Cyrano, est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.

Ne me soutenez pas ! -– Personne ! (Il va s’adosser à l’arbre.)

Rien que l’arbre ! (Silence.)

Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
— Ganté de plomb ! (Il se raidit.)

Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout, (Il tire l’épée.) et l’épée à la main !

Le Bret.

Cyrano !

Roxane, défaillante.

Cyrano !

(Tous reculent épouvantés.)

Cyrano.

Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !

(Il lève son épée.)

Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! – Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?

(Il frappe de son épée le vide.)

Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
(Il frappe.)

Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)

Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
(Il s’élance l’épée haute.)

et c’est…
(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)

Roxane, se penchant sur lui et lui baisant le front.

C’est ?…

Cyrano, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.

Mon panache.

RIDEAU FINAL

 

Dans son discours d’admission à l’Académie Française, Edmond Rostand a défini ainsi le panache dont il pare son héros, et qui, selon lui, fait partie intégrante de l’esprit français :

Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime.

Ce panache, que l’on retrouve aussi à certains égards chez le personnage de Flambeau dans l’Aiglon, c’est sans doute le principal héritage de Cyrano et de Rostand, et ce qu’ils peuvent inspirer de meilleur aux hommes venus après eux.

Illustrations : Noel Nichols et Freepik

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Cyrano de Bergerac: Comédie héroïque en cinq actes en vers (Broché)


By (author):  Edmond Rostand

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Martial
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