Deux lames de rasoir pour une coupe parfaite #1

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Un rasoir efficace et pas cher

On va parler rasoirs. On va parler de ces lames qui vous donnent une coupe parfaite et font de vous un beau gosse irrésistible en deux temps trois mouvements. Et le premier des deux rasoirs que nous allons évoquer, c’est celui d’Ockham. 

Si vous vous intéressez à la logique et à la rationalité, le rasoir d’Ockham vous est certainement familier. Mais il n’est pas certain que vous en ayez étudié ou envisagé toutes les implications et il peut être utile de vous rafraîchir la mémoire. Si, en revanche, vous ne connaissez pas, apprêtez-vous à faire connaissance avec l’un des principes intellectuels les plus puissants et les plus efficaces qui soient.

Origine du rasoir d’Ockham

On prête généralement l’élaboration de cette méthode au théologien Guillaume d’Ockham. Mais on trouve les mêmes principes chez Aristote, Thomas d’Aquin, Rachi … bref : tous ceux qui se sont intéressés de près à la raison et à la logique ont tôt ou tard été amenés à établir une règle proche de celle du rasoir d’Ockham.

Le principe en quelques mots

Nunquam ponenda est pluralitas sine necessitate.
En français : une pluralité de causes ne doit jamais être postulée sans nécessité. 

En logique, on appelle cela le principe d’économie : il consiste, entre plusieurs solutions ou réponses équivalentes, à choisir la moins compliquée, car elle est aussi la plus vraisemblable. Cela consiste également, dans un raisonnement, à se débarrasser de tous les éléments ne participant pas à la recherche de la solution, pour ne garder que les éléments importants. Cela encourage, surtout, à ne jamais ajouter à un raisonnement de nouveaux éléments d’hypothèse tant que ceux dont on dispose suffisent à expliquer les choses.

Deux exemples d’utilisation du rasoir d’Ockham au quotidien :

Votre pneu de voiture est à plat

Vous pouvez supposer qu’il a été percé accidentellement (hypothèse a) ou qu’un imbécile s’est amusé à le percer, par bêtise ou par malveillance (hypothèse b). Bien que l’hypothèse b soit plausible, l’hypothèse a est plus vraisemblable. C’est donc elle qui doit être considérée en priorité. Et si elle est plus plausible, c’est parce que l’hypothèse b implique d’introduire dans le raisonnement un élément supplémentaire (l’imbécile perceur), alors que l’hypothèse a se contente de ce que vous avez sous la main (la roue dégonflée). L’hypothèse a est donc plus économique et c’est pour cela qu’elle doit être privilégiée. L’autre hypothèse ne doit être prise en considération que s’il est établi que l’hypothèse de l’accident est fausse.

Vous venez de rater un examen

Cela peut être parce que votre professeur ne vous aime pas et a artificiellement baissé votre note (hypothèse a), ou parce que vous n’avez pas assez révisé avant l’examen (hypothèse b). Bien que l’hypothèse a ne soit pas impossible, l’hypothèse b est bien plus probable. Là encore : b doit être privilégiée, parce que a exige d’introduire dans le raisonnement deux éléments supplémentaires (la haine du professeur à votre égard et sa malhonnêteté). Si vous n’avez aucune bonne raison de croire ces éléments supplémentaires vrais (pas d’engueulade passée avec le professeur, pas de menace de vous saquer émise par lui), c’est l’hypothèse du manque de révision qui doit être considérée en priorité.

Les limites du rasoir d’Ockham

Le rasoir d’Ockham est un outil fiable mais qui ne fournit pas la vérité. Il ne fait qu’indiquer l’hypothèse la plus vraisemblable. Le plus souvent, cette hypothèse sera aussi la vraie. Mais pas toujours. Le principe a quelques limites, qu’il est utile de connaître :

Il ne permet de faire la différence qu’entre des théories qui sont déjà au moins en partie rationnelles

Si vous mettez en concurrence deux théories dont l’une et rationnelle et l’autre magique et omni-explicative, le rasoir n’est pas efficace pour déterminer laquelle est la plus juste. Plus exactement : il ne sera réellement efficace que si vous intégrez à la comparaison de complexité des théories l’ensemble des éléments qui permettraient à la théorie magique d’être vraie. Il peut cependant permettre d’identifier la théorie la plus fantaisiste, et donc la moins vraisemblable.

Exemples :

Cindy n’a pas été embauchée à la suite de son entretien

On lui a préféré un candidat plus expérimenté. Cindy pense que c’est parce que l’entreprise est dirigée par un fasciste agiste, sexiste et oppressif. C’est en effet une possibilité. Mais il est aussi possible que l’autre candidat soit réellement plus qualifié qu’elle. Ou même qu’à salaire équivalent, l’entreprise ait jugé qu’elle faisait une meilleure affaire en embauchant quelqu’un de plus expérimenté. L’hypothèse de Cindy est une hypothèse magique : elle semble simple en apparences, mais elle implique en réalité d’ajouter au raisonnement un grand nombre de choses : une hostilité du patron à son égard spécifiquement motivée par son âge et de son sexe, la certitude qu’aucun autre candidat n’était plus qualifié qu’elle, la certitude qu’à qualifications égales, aucun autre candidat n’a réalisé un meilleur entretien d’embauche qu’elle, et ainsi de suite. L’hypothèse de Cindy est donc très improbable.

Maurice a décidé qu’il était transsexuel et transethniste et qu’on l’appellerait désormais Samira

Plusieurs hypothèses sont possibles : Maurice pourrait s’illusionner quant à la possibilité réelle de changer de sexe et d’ethnie, soit par ignorance, soit par mythomanie ou autre trouble psychiatrique. Mais Maurice pourrait aussi avoir raison et il serait alors possible de changer de sexe et d’ethnie. La seconde hypothèse pourrait sembler plus simple en apparence. Mais en réalité elle implique qu’il serait possible de réécrire l’ensemble du génome d’une personne déjà en vie, sans que cette réécriture lui soit immédiatement mortelle. C’est aller très loin dans la science-fiction. Bien que cette seconde hypothèse reste possible en théorie (plus exactement : nous n’avons pas les preuves formelles de son impossibilité absolue), une telle technologie n’est pas maîtrisée à l’heure actuelle et il est vraisemblable qu’elle ne le sera jamais. Il est bien plus probable que Maurice souffre d’ignorance, de déni du réel ou de mythomanie.

Le rasoir d’Ockham ne peut évaluer que des hypothèses prédisant la même chose

C’est-à-dire des raisonnements qui parviennent au même point. Pour reprendre les exemples ci-dessus : il ne permet pas de déterminer si, de la mythomanie de Maurice et de l’incompétence de Cindy, une des hypothèses est plus vraisemblable que l’autre.

Le rasoir doit trancher les hypothèses molles et excessivement inclusives en priorité

Plus une hypothèse est inclusive, moins elle tend à être prédictive dans les détails. Une hypothèse est dite inclusive quand elle peut être utilisée pour expliquer un grand nombre de situations. Une hypothèse est dite prédictive quand elle peut prédire des résultats spécifiques précis. La volonté divine, par exemple, ou le fait que les voies du Seigneur sont impénétrables, est une hypothèse très inclusive (on peut s’en servir pour répondre à absolument tout) mais absolument pas prédictive (elle ne nous dit rien de ce qu’elle pourrait impliquer comme résultat concret et immédiat dans un cas précis). Le rasoir est efficace sur elle, en cela qu’on peut la retirer de la plupart des raisonnements sans que cela change quoi que ce soit à la puissance prédictive du raisonnement.

Exemple : vous lâchez un stylo, il tombe.

Trois explications s’offrent à vous :

  • La volonté divine
  • La loi de la gravitation
  • La loi de la gravitation, qui est une manifestation de la volonté divine.

Si le rasoir retire « la volonté divine », alors la première explication est nulle et la troisième équivaut à la deuxième. Cela ne veut pas forcément dire qu’il n’y a pas de volonté divine. Mais cela veut dire qu’on n’a pas besoin de cet élément pour répondre à la problématique puisque, qu’il fasse ou ne fasse pas partie du raisonnement, le résultat est le même. Dans ce cas précis, que les lois de la nature existent par elles-mêmes ou que Dieu en soit le garant, le résultat est identique. Il ne faut donc pas inclure la volonté divine dans le raisonnement, parce que cette considération n’est pas utile, dans ce cas précis, à la recherche de la solution.

De même, le Patriarcat et l’oppression, tels que définis par les SJW, sont des concepts mous et très inclusifs : si tout est Patriarcat, et que donc dans bien des cas le Patriarcat se confond avec le réel, la société ou même la nature humaine, alors le concept de Patriarcat peut être retiré de l’hypothèse, puisque l’explication demeure de même pouvoir prédictif avec et sans ce concept. Cela ne veut pas dire que le Patriarcat n’existe pas; mais cela veut dire qu’il s’agit, dans la plupart des cas, d’un concept inopérant, et donc inutile.

rasoir d'Ockham et sabre laser de Newton

Si le rasoir d’Ockham ne suffit pas, pensez au sabre laser de Newton…

Outils complémentaires

Le rasoir d’Ockham a inspiré un certain nombre d’autres outils, plus ou moins parodiques, mais qu’il n’est pas inutile de connaître également.

La Matraque de Crabtree

Pas vraiment un principe rationnel. Plutôt une observation quant à la nature humaine et aux biais cognitifs dont nous souffrons tous (mais certains plus que d’autres). La Matraque stipule que : Il ne peut exister aucun ensemble de faits, d’observations et d’opinions, aussi incomplets, futiles ou insignifiants soient-ils parmi lesquels un esprit humain ne finira pas par trouver une cohérence et une explication qui lui semblera raisonnable.

C’est cruel mais très vrai.

Le sabre-laser de Newton

On dépasse ici le stade du simple rasoir. On est plus brutal qu’avec une matraque. Mais le principe, énoncé par le philosophe et mathématicien Mike Alder, est d’une extraordinaire efficacité. Il s’énonce comme suit : Ce qui ne peut être vérifié ne vaut pas la peine d’être débattu. C’est une conséquence du principe logique qui veut que ce qui est avancé sans preuve peut être rejeté sans preuve. 

En effet, un débat est une recherche en commun de la vérité : si l’une des personnes impliquées dans le débat tient des propos invérifiables (que ce soit par l’expérience ou par la logique), alors elle n’a rien à faire dans le débat, puisque de toute manière celui-ci amènera, dans le meilleur des cas, à des considérations du genre « Bon, ben chacun son opinion, hein. » Ce qui n’a aucun intérêt.

Il peut bien entendu être utile de présenter une opinion, de l’expliquer, etc. On peut parler de ses croyances, de sa foi, et ainsi de suite. Mais en débattre si aucun élément vérifiable n’est amené est une perte de temps pour tout le monde.

Combien de temps auriez-vous gagné, ne serait-ce qu’au cours des deux dernières années, si vous aviez appliqué le principe du sabre-laser de Newton et aviez donc, tout simplement, refusé de prendre part à des débats sans termes vérifiables ?

 

On dénonce souvent les absurdités de certaines idéologies ou leur manque de rationalité. Mais penser juste s’apprend. La logique et la raison ne sont pas des évidences pour tout le monde. Aussi est-il utile de connaître et d’utiliser des outils tels que le rasoir d’Ockham : ils ne vous garantissent pas d’avoir raison mais ils assurent, a minima, que votre raisonnement est aussi rigoureux que faire se peut.

 

Illustrations : Alexander Andrews Andrew Santellan

Martial
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