Deux lames de rasoir pour une coupe parfaite #2

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Le rasoir d'Hanlon

Si le rasoir d’Ockham contribue à assurer un raisonnement aussi juste que possible, celui d’Hanlon, lui, s’applique aux relations humaines. Il permet un regard réaliste et dénué de certains préjugés sur nos interactions avec nos semblables, tout en garantissant un minimum de charité à leur égard.

Des trois grandes ennemies de la raison, la plus dangereuse n’est pas la méchanceté mais l’ignorance et peut-être plus encore la paresse. 
Ernst Haeckel

Le rasoir d’Hanlon en quelques mots

Attribué au programmeur Robert Hanlon, le rasoir a en réalité été formulé selon des termes différents mais proches par bien d’autres avant lui (dont, peut-être, Napoléon). Il s’énonce ainsi : Il convient de ne jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer. Certains ajoutent un complément et expriment le principe comme suit : Ne jamais attribuer a priori à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer mais ne pas oublier que la malveillance reste une option possible, ce qui est une formulation plus prudente.

Un rasoir relationnel

En réalité, il ne s’agit, ni plus ni moins, que d’une application au sens strict du rasoir d’Ockham : face à un comportement que vous ne pouvez expliquer, introduire l’hypothèse de la malveillance ou du désir réel de nuire complique l’explication, car de nombreux êtres humains ne sont pas spécifiquement malveillants, ni pervers, même quand ils agissent d’une manière qui pourrait le laisser penser. En revanche, tous, sans exception (vous et moi y compris) sont capables de se montrer stupides de temps à autre. La connerie étant plus commune que la perversion, il convient donc de la considérer comme une explication plus vraisemblable jusqu’à preuve du contraire.

En fait, il s’agit, bien souvent, de se prémunir du biais d’hostilité, un biais cognitif que nous tendons tous à avoir, et qui nous fait considérer par défaut comme mauvais, méchant ou agressif celui qui va à l’encontre de nos intérêts.

Rasoir d'hanlon et connerie

Pour résumer le principe en une phrase lapidaire : il y a beaucoup plus de cons que de salauds.

Un principe de charité

Dans le cadre d’un raisonnement ou d’un débat, on appelle principe de charité le fait d’attribuer aux déclarations de la personne opposée un maximum d’honnêteté et de rationalité. En d’autres termes : partir de l’idée que jusqu’à preuve du contraire, on pense réellement ce qu’on vous dit et que c’est le meilleur argument dont on dispose.

Ce principe implique que vous supposez, à la base, que l’autre personne dispose d’un minimum d’intelligence et que si ses propos vous semblent incohérents, absurdes ou exagérés, c’est qu’elle s’est mal exprimée.

Ce n’est pas toujours vrai : les imbéciles, les fous, les pervers, les personnes immatures … tout cela existe. En revanche, partir du principe que votre contradicteur n’est pas dans ce cas vous donne plusieurs avantages :

  • Vous restez ouvert à ses arguments et considérez jusqu’à preuve du contraire que s’il se trompe, c’est surtout qu’il est mal informé ou n’a pas réfléchi aux conséquences de ses principes, pas qu’il est méchant.
  • Vous vous posez en interlocuteur bienveillant (et éventuellement paternaliste), qui est là pour l’aider à clarifier sa pensée et rechercher avec lui la vérité. Si le débat est public, cela peut vous permettre de gagner quelques points (captation de bienveillance), tout en vous plaçant dans une position confortable. Si vous pouvez, de la sorte, amener votre interlocuteur à chercher votre approbation, vous avez d’ores et déjà gagné.

D’un point de vue humain et éthique, appliquer le rasoir consiste donc à placer en l’autre, une forme d’espoir d’humanité et de rationalité. Libre à lui, ensuite, de trahir cet espoir. Mais si vous appliquez le principe du rasoir d’Hanlon, c’est a priori vous qui tendrez la main, et lui qui crachera dedans.

Limites du rasoir d’Hanlon

C’est la bêtise, et non la malveillance, qui est la cause de tout mal.
Ayn Rand

Comme le rasoir d’Ockham, le rasoir d’Hanlon a ses limites. En voici cinq des plus communes :

Bêtise et méchanceté ne sont pas des hypothèses mutuellement exclusives

On peut être con et méchant. C’est beaucoup pour un seul homme mais ça arrive. Le fait de considérer qu’une action est motivée par la bêtise ne suffit donc pas à prouver qu’elle n’est pas motivée par la méchanceté.

Entre bêtise et malveillance, existent d’autres degrés

On peut agir sans bêtise ni malveillance. Il existe d’autres motivations : l’égoïsme, l’appât du gain, le désir, l’orgueil, l’idéalisme, et ainsi de suite. Certes, il peut être pratique de classifier tout cela sous le terme général de « bêtise », mais on prend alors le risque d’attribuer à celle-ci une définition trop inclusive.

Le rasoir d’Hanlon ne définit pas la bêtise

La définition de celle-ci peut varier d’un individu à l’autre, et, bien souvent, se limiter à tous ceux qui ne pensent pas comme moi, ce qui, en soi, est une bêtise. Mais même en ce cas, ça n’est pas bien grave : appliquer le rasoir d’Hanlon permet, a minima, de considérer l’autre avec un a priori bienveillant.

La charité ne doit pas exclure la prudence

Ce n’est pas parce que vous partez du principe que la personne n’est pas malveillante que vous devez oublier qu’elle peut être dangereuse, à tous égards (physiques, intellectuels, émotionnels…). C’est pourquoi il est bon de demeurer prudent. Le rasoir d’Hanlon n’encourage qu’à l’ouverture intellectuelle, pas à faire confiance a priori et de manière déraisonnable à n’importe qui. Bien que les gens réellement mauvais soient rares, les personnes toxiques, elles, sont légion.

Cet aspect des choses peut s’exprimer sous la forme d’une métaphore qui s’applique à bien des relations (notamment amoureuses mais pas seulement) : Il ne sert à rien d’en vouloir à un serpent parce qu’il mord, c’est dans sa nature de serpent. Ce qui est utile, c’est d’apprendre à ne pas se faire mordre.

La loi de Grey

Cette loi, corollaire du principe d’Hanlon, peut s’exprimer de la sorte : De même qu’une technologie suffisamment avancée n’est pas distinguable de la magie, une incompétence ou une bêtise suffisamment profonde n’est pas distinguable de la malveillance.

La loi de Grey encourage à la prudence, et à considérer comme toxiques les personnes les plus stupides ou les plus incompétentes, quelles que soient leurs motivations réelles.

Bêtise et méchanceté

Ce n’est pas parce qu’on est bête qu’on ne peut pas être dangereux.

Un rasoir métaphysique et idéologique

Si le rasoir d’Ockham s’attaque aux éléments logiques, le rasoir d’Hanlon, lui, permet de traiter le problème fondamental de bien des métaphysiques : celui du Mal.

Il permet, notamment, de faire lit d’un grand nombre de théories du complot absurdes, mais aussi de pseudo-scoops. Il permet également d’éviter la colère et le jugement agressif, en les remplaçant par l’empathie et la pitié. Son application, dans le cadre de la manosphère et de ses idées, peut par exemple impliquer :

  • Le fait de ne pas considérer toutes les féministes de troisième et quatrième vague comme des hystériques malveillantes, mais plutôt comme de pauvres filles paumées, issues d’une société qui a perdu ses structures, de familles qui n’ont pas su leur fournir les cadres intellectuels et moraux nécessaires et d’une éducation nationale défaillante.
  • Le fait de ne pas considérer tous les SJW comme des malades mentaux. Plutôt comme des gens qui n’ont pas encore réussi à acquérir les principes rationnels essentiels et que, dans l’idéal, il conviendrait d’éduquer.
  • Une application saine du rasoir d’Harlon est ce qui peut faire la différence entre un MGTOW et/ou un néo-masculiniste d’une part et un Incel Black Pill d’autre part. Le premier a pris acte de la réalité des choses et regarde le monde avec rigueur et clarté (parfois teintée d’amertume il est vrai), tandis que l’Incel plonge dans la haine.

L’exemple extrême, en matière d’utilisation du rasoir d’Hanlon, c’est celui d’Hannah Arendt, dans le regard qu’elle porte sur Adolf Eichmann durant son procès à Jérusalem. Elle se rend compte que l’homme, en lui-même et quels que soient ses actes passés, n’est pas un monstre : Eichmann était tout à fait intelligent, mais il avait cette bêtise en partage. (…). Il n’a rien de démoniaque ! Il est simplement incapable de se représenter ce qu’il en est véritablement de l’autre. Une de ses descriptions de l’ancien dignitaire nazi est frappante : Il disait toujours les mêmes choses, et avec les mêmes mots. Plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à s’exprimer personnellement était liée à son incapacité à penser.

Un canif rouillé en bonus

Une telle incapacité à penser, doublée de l’usage immodéré des mêmes concepts et du même vocabulaire, n’est pas sans rappeler bien des militants contemporains. Si le rasoir d’Hanlon ne définit pas la bêtise, l’observation d’Arendt peut, à tout le moins, nous donner une piste de réflexion et proposer une définition, au moins partielle : peut être considéré comme stupide un raisonnement dans lequel l’individu ne fait pas la différence entre le réel et ses propres opinions et use à l’excès de concepts clés-en-main qu’il n’est pas capable d’expliquer clairement, ni de remettre en question. Ce principe, que j’appellerai désormais canif rouillé de Martial, a l’avantage d’encourager celui qui s’en sert à une certaine remise en question : si vous ne parvenez pas à faire la différence entre les faits et l’interprétation que vous en donnez, c’est mauvais signe; et si vous n’êtes pas capable d’expliquer un principe à quelqu’un qui n’est pas déjà initié en usant de termes simples et qu’il est capable de comprendre, c’est que vous ne le maîtrisez pas, et donc que vous vous contentez de répéter l’opinion des autres. Cela ne veut pas dire que vous avez nécessairement tort. Mais cela veut dire, en revanche, que vous n’adhérez pas au principe pour des raisons rationnelles et ne l’avez sans doute pas assez étudié, ni intériorisé. Peut-être ce principe n’est-il en réalité qu’un concept nébuleux et vague, auquel vous adhérez pour des raisons esthétiques, de virtue signaling ou narcissiques. Peut-être s’agit-il d’un sentiment intraduisible et intransmissible (l’amour, la foi, etc.), mais en ce cas il ne concerne que vous; puisqu’il ne peut pas être expliqué ni démontré, il ne doit pas être débattu. Dans tous les cas, il serait utile de vous pencher sur vos intérêts et motivations en la matière, et tenter soit d’approfondir vos connaissances pour être capable de comprendre et d’expliquer le principe, soit de le remettre en question, soit encore d’accepter l’idée qu’il n’est pas explicable et qu’il est donc injuste de tenter de l’imposer, inutile de tenter de l’expliquer et inapproprié de vous attendre à ce que les autres y soient sensibles.

Le rasoir d’Hanlon ne changera sans doute pas votre vie. En revanche, le garder en tête vous permettra, bien souvent, de vous poser les bonnes questions quant aux motivations des autres, et de ne pas (trop) vous faire d’illusions à leur sujet. Moins affûté que le rasoir, il n’en demeure pas moins un principe fondamentalement sain, qui contribue à considérer le monde sans colère et les humains sans haine. C’est à dire, d’un point de vue purement égoïste : qui vous aide à ne pas dépenser votre temps et votre énergie en vain.

Illustrations : Gratisography

 

Martial
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