Du danger de la moraline

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La moraline est une drogue dure

La morale est un élément essentiel à la vie en société, et, plus généralement, à une vie d’homme au sens plein et entier du terme. Un être sans éthique ni morale ne vaut, à bien des égards, pas mieux qu’un animal (il sera d’ailleurs le plus souvent jugé inapte à la vie en groupe humain et sera mis à l’écart par ses pairs). Mais la morale est un pharmakon : selon le dosage et la posologie, elle peut être médecine ou poison ; administrée à doses démesurées ou d’une manière inappropriée, elle peut devenir la moraline, une substance hautement toxique, presque aussi répandue dans les nourritures intellectuelles de nos contemporains que le glyphosate dans leurs nourritures terrestres.

Une définition de la moraline

Comment faut-il que tu te nourrisses, toi, pour atteindre ton maximum de force, de virtu, dans le sens que la Renaissance donne à ce mot, de vertu, libre de moraline ?
Friedrich Nietzche – Ecce Homo

Le terme a été inventé par Friedrich Nietzsche, pour désigner une forme de morale qui, tout en se prétendant élevée, équivaut en réalité au nihilisme, c’est-à-dire à l’absence de morale. Plus généralement, la moraline intervient à chaque fois que l’on place de la morale ailleurs que là où elle est attendue et souhaitée. Ce second aspect de la moraline pourrait également se définir comme le fait de confondre le Vrai avec le Beau ou avec le Juste, et discréditer une vérité au nom de sa prétendue immoralité.

Moraline et réseaux sociaux

Attention : les médias sociaux risquent de vous exposer à de la moraline à haute dose. N’acceptez jamais, pas même une fois, pas même juste pour goûter.

Moraline et virtue signaling

La moraline à laquelle Nietzsche a été le plus souvent confronté de son vivant est celle d’un certain christianisme bourgeois et hypocrite, dans lequel l’apparence de la moralité compte davantage que la moralité elle-même. Typiquement : celle du gras notable, pieusement confit dans ses prières dominicales, mais qui, dès qu’il sort de l’église, redevient un salaud intégral. Celle, donc, de celui qui se proclame d’un mouvement, d’une église, d’une idée, dans le seul but de s’attribuer les bénéfices symboliques et sociaux qui accompagnent cette idée, mais qui, dans sa pratique réelle et quotidienne, n’en a que faire.

Ces gens-là, à l’époque de Nietzsche comme à la nôtre, sont légion. Le chrétien qui ne pratique pas la charité mais fait la leçon aux autres, le juif qui ne se soucie pas de manger kasher mais regarde de haut qui fréquente moins souvent la synagogue que lui, le musulman qui boit de l’alcool mais traite son voisin de koufar, n’en sont que les exemples les plus flagrants et les plus évidents. On peut y ajouter de nombreuses autres figures, dont, par exemple et entre autres la petite bourgeoise à qui ses parents ont payé des études, des formations à l’étranger et un appartement mais qui se plaint d’être victime d’oppression et tweete Fuck capitalism, fuck patriarchy sur l’Iphone hors de prix et fabriqué par des quasi-esclaves que son père lui a offert ; le militant LGBT++ qui crache sur la société occidentale, en oubliant que c’est à peu près la seule au monde dans laquelle il est autorisé à vivre comme il l’entend ; et ainsi de suite.

Ces aspects-là de la moraline, cependant, ne constituent au fond que des soucis mineurs : ils illustrent simplement le fait qu’en tant qu’être humain, nous ne sommes jamais tout à fait à la hauteur de nos propres idéaux. Cela ne veut pas dire qu’on n’est pas sincère : seulement que l’on est faillible, et que chacun a ses propres taches aveugles. Aussi comiques ou ridicules que puissent être ces traits, ils n’en sont pas moins, pour la plupart, pardonnables. Bien plus pardonnables, en tout cas, que les autres aspects du phénomène.

Un nihilisme masqué

La moraline en tant que nihilisme déguisé est présente à peu près partout. Elle se manifeste et s’exprime à chaque fois que l’un de nos contemporains prétend qu’il n’existe pas de valeurs absolues, que tout se vaut, qu’on doit accepter tous les points de vue parce qu’aucun n’est, intrinsèquement, meilleur que les autres. Cette affirmation est bien souvent contredite par celle qui suit, et qui encourage, à l’inverse, à museler les méchants, à interdire de parole les machos, les fachos, les réacs ou, le cas échéant, les gauchistes. Elle est aussi, le plus souvent, contredite par le fait que la personne dit s’exprimer « au nom des Droits de l’Homme » (que d’ailleurs elle n’a ni lu ni compris), sans réaliser que lesdits droits constituent, eux aussi, des valeurs arbitrairement édictées. Cette vraie-fausse affirmation de valeurs, drapée dans des principes peu et mal compris, est à bien des égards l’aboutissement d’une doctrine d’absolue tolérance, c’est-à-dire d’absolu refus d’affirmer ses valeurs.

Le monde merveilleux de la moraline

La moraline vous transporte dans un monde merveilleux, où il suffit d’être ou de se considérer comme gentil pour avoir raison.

Car il n’y a, dans les faits, aucune différence entre cette forme de tolérance et l’absence de valeurs morales : la différence n’existe que dans la tête de celui qui affirme ainsi sa morale mais, dans le réel, elle ne se manifeste aucunement. Or une valeur qui n’est ni affirmée, ni vécue, est une valeur qui n’existe pas. La moraline la remplace par un sentiment simple et léger : celui du bien, de la générosité, de la gentillesse. Elle stipule qu’il convient de se montrer humain, ouvert, tolérant, généreux et bienveillant à l’égard de tout et de tous, et d’éviter à tout prix de fâcher ou de choquer qui que ce soit. Et cette lâcheté, car c’en est une, a un prix : en considérant qu’il est plus important de se montrer consensuel que de rechercher la vérité, on se condamne à habiter non le monde, mais l’idée qu’on se fait de la manière dont il devrait être. Autrement dit : un fantasme. La moraline poussé à ce point n’est rien d’autre qu’un refus du réel, qui fait de celui qui en est le consommateur et la victime un être qui préfère le concept à la réalité. C’est-à-dire, stricto sensu, un aliéné.

Un refus du réel

Car la moraline est, d’abord et avant tout, un danger pour la perception et le jugement sur le réel. Et elle s’exprime à chaque fois que, face à une affirmation, quelle qu’elle soit, on commence par se demander si elle est morale, si elle est bienveillante, si elle ne va pas trop choquer, avant de se demander si elle est vraie. Et cette attitude est d’une alarmante fréquence. Quelques exemples récents, pour illustrer le propos :

  • Dernièrement, en France, un débat impliquant Eric Zemmour et Hapsatou Sy a fait le buzz. Zemmour y parlait de l’importance (selon lui) de donner à ses enfants un prénom français afin de favoriser leur intégration sociale et déclarait que les parents d’Hapsatou Sy avaient eu tort de ne pas la nommer Corinne. Le commentaire médiatique général s’est exclusivement focalisé sur la souffrance d’Hapsatou Sy face à une telle déclaration, sur l’aspect choquant de celle-ci et nul ne semble s’être demandé si le débat ouvert par Zemmour était légitime ou pas. Il s’agit pourtant, en matière d’intégration, d’un débat qui a du sens, que l’on approuve ou que l’on désapprouve les propos de Zemmour. Céder à l’offense, pointer du doigt Zemmour en le dénonçant comme un méchant salaud pas beau raciste misogyne, ou, comme le fit dernière Hapsatou Sy, lancer une pétition dans l’espoir de le faire disparaître des médias, est un exemple typique de moraline. Nul, en effet, n’a souhaité parler du fond du propos, se demander s’il avait raison ou tort, quels arguments on pouvait apporter pour ou contre sa position : on est resté dans l’émotion, et tous ceux qui se sont déclarés choqués ont eu la possibilité de montrer à quel point eux-mêmes, par ce seul fait et par contraste, étaient des êtres irréprochablement moraux.
  • Quand, en 2007, le psychologue cognitiviste Steven Pinker a présenté des travaux établissant de manière statistique des différences d’intelligence entre hommes et femmes (il a montré, en particulier, que si les deux sexes ont le même QI en moyenne, les répartitions ne sont pas les mêmes, la courbe de répartition des hommes étant plus plate, ce qui signifie qu’il y a, proportionnellement, plus d’hommes que de femmes avec des QI bas, mais également plus d’hommes que de femmes avec des QI élevés), il s’est immédiatement fait traiter de misogyne. Et les critiques qui ont été dirigées contre son travail ont quasiment toutes été d’ordre moral : il ne fallait pas dire une telle chose, parce qu’elle serait sexiste. Or, comme il l’a lui-même déclaré : « Si c’est la vérité, ça ne peut pas être sexiste. », exigeant qu’on lui réponde sur le plan scientifique et non sur le plan moral. A ce jour, ses travaux n’ont pas été contredits.
  • Toujours au Canada, certains propos récents de Jordan Peterson ont également choqué. En 2016, il a indiqué qu’il s’opposait au « C-16 bill », une loi qui condamne comme propos injurieux et passibles d’amende le fait de ne pas utiliser, pour s’adresser à une personne trans, les pronoms choisis par cette personne. Il a expliqué qu’il ne reconnaissait pas à l’État le droit de désigner le réel, ni de l’obliger à le désigner d’une manière ou d’une autre, et que le langage n’appartenait pas au législateur. Il a ajouté que s’il recevait une amende pour cela, il ne la paierait pas, et était donc prêt à faire un séjour en prison le cas échéant. Là encore, le commentaire qui a été fait sur les propos de Peterson a essentiellement porté sur la question de savoir s’il était ou non transphobe. Et de nombreux étudiants de son université ont manifesté contre lui en le considérant comme intolérant, homophobe, bref : quasiment un nazi. Le point essentiel soulevé par Peterson, et qui est un point de droit et de philosophie politique, lui, n’a pas été débattu.

Le point commun à ces trois cas, c’est bien la moraline. La moraline détourne un propos, un sujet, un débat, pour se poser, à son sujet, uniquement la question de sa recevabilité morale. Mais le but d’un débat n’est pas de parvenir à un point moral définitif. Le but d’un débat est d’échanger et d’opposer des arguments afin, en commun, de chercher à s’approcher d’une vérité. Ou, à tout le moins, à éclairer des points de vue peu ou mal connus afin d’en comprendre certains aspects. Si une chose est vraie, elle ne saurait être choquante : être choqué par une vérité est le signe d’une inadéquation avec le réel. En ce cas, le problème n’est pas le réel, et ce n’est pas lui qui doit être corrigé (à supposer qu’il puisse l’être, ce qui est rarement le cas); le problème est, bel et bien, l’idée qu’on s’en fait.

Vaincre la moraline

Pour vaincre la moraline, il faut oser regarder le monde dans toute sa complexité, sa noirceur, son injustice. Et accepter que le réel est bel et bien ainsi fait.

Un vaccin contre la moraline

Nihilisme, refus du réel et inadéquation entre ses déclarations et ses actes : comme on peut le voir, la moraline est une drogue dure, aux effets dévastateurs, qui invite à ne pas penser, à ne pas juger, à faire la part belle à l’émotion; bref : à se comporter, intellectuellement parlant, comme un enfant de quatre ans. Se prémunir contre sa prise et ses effets n’est pas chose aisée car elle constitue, à bien des égards, une médication de confort. Préférer le sentiment de moralité à la recherche de la vérité, le cri d’orfraie à la réflexion, est en effet un bon moyen de glisser sous le tapis des réalités qui nous dérangent ou d’éviter des débats qu’on ne souhaite pas avoir. Pour autant, il ne faudrait pas croire que tous les pratiquants de ces méthodes sont nécessairement hypocrites : pour qui n’a jamais appris à penser de manière droite et juste, la moraline fait bien souvent office de mode de réflexion. Plus généralement, nous avons tous, au quotidien, tendance à suivre les pentes habituelles de notre esprit et peu sortir de ses sentiers balisés. Se vacciner totalement contre la moraline n’est pas possible. Mais quelques exercices intellectuels permettent d’en limiter les effets les plus pervers. Et l’exercice le plus sain et le plus facile est celui qui consiste à se répéter, comme un mantraLe réel n’a que faire de l’idée que je me fais de lui. Le monde n’est ni bon ni mauvais : il est, immanent et indifférent à nos personnes. Et il ne suffit pas d’être ou de se penser gentil pour avoir raison.

Pour ce qui est du premier aspect de la moraline, plus véniel, il est également possible de le traiter par un mantra. L’idée qu’il convient de se répéter et dont on doit se convaincre, ici, est également en lien avec la notion de réel : Ce qui n’a pas de conséquence réelle n’existe pasEn d’autres termes : tant que votre affirmation de valeurs n’a pas d’application dans la réalité, il ne s’agit que d’une fiction.

Mais rien de tout cela ne saurait fonctionner si vous n’avez pas, ancré au fond de vous, la conviction profonde que le Vrai existe et qu’il a une valeur en lui-même. Que vous soyez donc capable de faire la différence entre la réalité et la fiction. Et donc que vous ayez déjà, a minima, commencé à vous détacher de l’idéologie postmoderne. Car se séparer de la moraline équivaut, à bien des égards, à faire le deuil d’une vision enfantine du monde et des choses. Une vision dans laquelle jouer un rôle suffit à l’assumer, professer une valeur suffit à la rendre réelle et où il est loisible de pleurer quand les choses sont vraiment trop injustes. 

Illustrations : rawpixel Marc Schäfer

Martial
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