Écrire à son père : un examen de conscience

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écrire une lettre à son père

Que vous l’appeliez Papa, Père, le vieux ou connard, votre père est et reste l’un des hommes les plus importants de votre existence. Vous lui devez, a minima, la vie. Qu’il soit pour vous une inspiration et un appui, un objet d’admiration ou de ressentiment, un guide ou une absence, vous ne pouvez pas faire comme s’il n’existait pas. L’examen de conscience d’aujourd’hui consiste, tout simplement, à lui écrire une lettre.

Qu’il ait été un bon père ou un odieux personnage, son ombre plane sur votre vie. Vous pouvez la fuir ou vous y réfugier, la vénérer ou la haïr. Cela ne change rien : elle est là et elle sera toujours là, pour le meilleur ou pour le pire. Modèle ou contre-modèle, trop présent ou pas assez … quoi qu’il en soit, nous en sommes tous, un jour ou l’autre, rendus à devoir faire la paix avec notre père. C’est d’ailleurs l’une des façons de sortir radicalement de l’enfance. Avoir un père parfait est le rêve de tout petit garçon, et, dans une certaine mesure, nous avons tous cru que parfait, il l’était effectivement. Et puis nous avons grandi. Notre regard s’est affiné, notre connaissance du monde et des hommes s’est améliorée. Nous avons commencé à noter ses imperfections, ses faiblesses, ses incapacités, ses lâchetés : nous avons réalisé qu’il n’était ni infaillible ni héroïque, et, bien souvent, la statue est tombée de son piédestal.

Mais notre père reste, quoi qu’il en soit, celui qui nous a tenu sur ses genoux, qui nous a appris à faire du vélo, à nous raser, à nouer une cravate, souvent à conduire. Et si nous avons été déçus, c’est aussi, peut-être, que nous en espérions trop d’un seul homme. Quelle que soit notre relation avec notre père, elle nous façonne, nous forme, a fait de nous, en grande partie, ce que nous sommes en tant qu’adulte. Autrefois, la piété filiale était considérée comme l’une des vertus les plus importantes; elle fait d’ailleurs toujours partie des traits de caractère les plus valorisés par le confucianisme, par exemple.

Pourquoi écrire à son père ?

Parce qu’il y a toujours des choses qu’on ne lui dit pas. Il est parfois difficile de parler à son père. Certains fils attendent toute leur vie une conversation qui ne vient jamais. D’autres espèrent un sourire, un signe d’assentiment, une simple phrase du type « Fils, je suis fier de toi » et ne les obtiennent pas. D’autres encore aimeraient juste pouvoir le remercier. Nous sommes nombreux à avoir laissé passer l’occasion de vraies discussions, à avoir laissé s’installer des quiproquos ou des non-dits. Il n’est pas toujours trop tard pour rattraper le temps perdu. Mais il arrive aussi qu’il soit effectivement trop tard. Ou que les choses soient juste trop difficiles à dire, à faire, à susciter. C’est la raison d’être de cet exercice de conscience : écrire à votre père et lui dire tout ce que vous n’avez pas encore pu lui dire.

Quelle que soit votre relation à votre père, vous allez lui rédiger un courrier. Même s’il est déjà mort. Même si vous ignorez qui il est. Même s’il vous a fait du mal et que vous ne voulez plus jamais le voir. Prenez le temps de vous asseoir à une table, munissez-vous de papier et d’un crayon et commencez à écrire. Rien ne vous oblige à poster la lettre ensuite. Il est même préférable, dans le cadre de cet exercice, que vous partiez du principe qu’elle ne sera jamais envoyée.

La relation ou l’absence de relation que vous avez avec votre père a façonné votre existence.

Papa chéri, père adoré…

Si vous avez ou aviez de bonnes relations avec votre père, l’objet de l’exercice est de lui exprimer votre reconnaissance, de lui témoigner de votre affection et d’évoquer les souvenirs en commun qui sont chers à votre cœur.

Peut-être pourriez-vous lui expliquer ce qui vous a le plus marqué dans son éducation. Parler de ces moments dans lesquels, sans doute sans même s’en rendre compte, il vous a transmis d’importantes leçons. Vous pouvez aussi, bien entendu, parler des instants de déception, des périodes d’incertitude, de ces moments durant lesquels vous vous êtes senti vous éloigner de lui. Peut-être, aussi, pouvez-vous vous montrer reconnaissant envers lui pour le travail qu’il a fait : vous élever n’a certainement pas été une mince affaire et cela a certainement représenté beaucoup de sacrifices, de soucis, d’angoisses, de tourments. Parlez des choses importantes apprises grâce à lui, des exemples donnés qui restent encore à ce jour dans votre mémoire. Expliquez en quoi il a influencé votre vie et continue à l’influencer encore à ce jour. Montrez-lui comment il a façonné l’homme que vous êtes aujourd’hui.

Vieux connard…

Tout le monde n’a pas de bonnes relations avec son père. Il y a aussi des pères absents, des pères violents, des pères insuffisants, des pères fantômes. Il y a aussi, bien souvent, des pères avec qui on n’a pas le type de relation qu’on aimerait avoir. Si c’est votre cas, ça n’est pas une raison pour ne pas lui écrire. Bien au contraire, c’est sans doute en ce genre de situation que l’exercice est le plus intéressant et le plus profond.

Il ne s’agit pas de vous plaindre. Il ne s’agit pas non plus de rejeter sur lui toutes les fautes, toutes les erreurs, tous vos échecs personnels. Mais il s’agit de coucher sur le papier toutes les fois où vous l’auriez souhaité présent et où il ne l’a pas été, tout ce en quoi il vous a manqué, tout ce qu’il a manqué de vous. Essayer, également, de saisir, malgré tout, ce que vous avez hérité de lui : lesquelles de ses caractéristiques vous retrouvez en vous-même et ce que vous faites de cette similarité. Parlez-lui des difficultés que son absence ou ses tares ont causé chez vous et expliquez en quoi cela vous a façonné. Vous pouvez par exemple exposer la manière dont son contre-exemple vous a appris à être un homme, pour, justement, ne pas lui ressembler.

Ecrire à son père, c’est aussi se poser la question de celui que l’on voudrait être soi-même.

Et après ?

Il n’y a pas forcément d’après. La lettre n’a pas besoin d’être envoyée. Vous pouvez bien entendu le faire si vous l’estimez utile ou nécessaire mais vous pouvez aussi la garder et la relire dans quelques semaines, pour, éventuellement, la compléter. Vous pouvez la brûler. Vous pouvez en écrire une autre à un grand-père, un frère, un oncle ou autre figure de votre famille qui, à un degré ou à un autre, par sa présence ou son absence, a fait de vous ce que vous êtes aujourd’hui. Si, comme c’est de plus en plus souvent le cas, votre père et votre géniteur ne sont pas la même personne, une lettre à chacun d’entre eux peut être une bonne idée. L’objectif de cet exercice est, surtout, de vous permettre d’exprimer vos ressentis : on le fait trop rarement, et, surtout, on prend rarement le temps d’y consacrer un moment spécifique.

Ce n’est ni une méthode miracle ni un exercice indispensable. Mais se confronter à l’image de son père, en particulier quand on parvient à l’âge qu’il avait quand nous étions nous-même enfant, est un passage obligé pour beaucoup d’hommes. Savoir identifier et reconnaître ce qui nous appartient et ce qu’il nous a transmis, ce que nous lui devons et ce que nous nous devons, c’est un petit pas de plus dans la connaissance que l’on a de soi-même. Et une fois la lettre rédigée, il est fort possible que vous vous sentiez soulagé d’un certain poids…

Illustrations : Aaron Burden Sebastián León Prado Derek Thomson

Martial
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