Effet rebond : l’expérience de Wegner, aux racines du Hamster

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effet rebond

Daniel Wegner (1948-2013) était un chercheur canadien en psychosociologie, professeur à Harvard. Il est connu pour avoir mis en lumière en 1994 un biais cognitif appelé effet rebond, que lui-même appelait l’ironic process.

Dans ses expériences, Wegner avait divisé ses cobayes en deux groupes. Puis les chercheurs présentaient aux membres de chacun des groupes la photo d’un skinhead, en leur demandant de décrire quel pouvait être le quotidien de cette personne. On ne donnait aucune instruction supplémentaire au deuxième groupe (G2). Mais au premier (G1), on ajoutait qu’il serait bon de se garder de toute réponse stéréotypée.

Une fois les réponses collectées, on présente la photo d’un deuxième skinhead, sans donner d’instruction particulière à qui que ce soit. Et les résultats sont fort intéressants…

En effet, au sein du deuxième groupe (G2), les réponses sont restées, dans l’ensemble, équivalentes : on a à peu près autant de stéréotypes dans un cas que dans un autre. Mais il n’en va pas de même dans le premier groupe. Si les cobayes du G1 ont pour la plupart suivi la consigne dans le première expérience, en s’attachant à décrire l’aspect humain du skinhead et en se montrant assez empathiques à son égard, ils se sont, en quelque sorte, vengés sur le deuxième : les termes dont ils se servaient dans la seconde expérience étaient beaucoup plus stéréotypés que dans la première, comme s’ils cherchaient à rattraper une inhibition à laquelle, à la base, ils ne croyaient pas vraiment, et qu’ils acceptaient dans le premier cas par simple habitude de soumission à l’autorité.

Par la suite, d’autres expériences, menées dans des terrains différents (notamment celui du racisme) ont confirmé la véracité de l’effet rebond. Parmi ces études, on peut citer, entre autres :

  • Hot cognition or cool consideration? Testing the effects of motivated reasoning on political decision making (Redlawsk, 2002) : cette étude a montré que, confrontées à des informations défavorables au candidat pour lequel elles comptaient voter, un grand nombre de personnes ne changeaient pas d’avis, voire, au contraire, renforçaient leur intention de vote initiale.
  • When corrections fail: the persistence of political misperceptions (Nyhan & Reifer, 2010) : dans cette série d’expériences, les cobayes lisaient un article de presse dans lequel une personnalité politique faisait une déclaration allant à l’opposé de leur idéologie, puis un second article dans lequel cette déclaration était corrigée (l’article indiquait qu’il y avait eu erreur et que ce n’était pas ce politicien-là qui avait fait cette déclaration). L’expérience a montré que les personnes qui avaient déjà une bonne opinion de la personnalité politique n’en changeaient généralement pas, même en trouvant la déclaration scandaleuse. A l’inverse, ceux dont l’opinion était négative à la base n’en changeaient pas non plus : la première déclaration leur confirmait que la personnalité politique était peu recommandable, la correction ne suffisait pas à les convaincre : comme ils estimaient que le politicien POUVAIT avoir fait une telle déclaration, que c’était vraisemblable, peu leur importait que la déclaration ait ou n’ait pas été réellement faite.

Le rebond et le Hamster

Il semblerait donc que, lorsqu’on encourage des gens à censurer une pensée ou un a priori, ils ne le font que temporairement : ils peuvent admettre se trouver face à une exception, par exemple. Mais leur a priori revient ensuite, et se trouve généralement renforcé, et non affaibli. Et ce à un tel point que, confrontée à un océan de preuves qu’elle a tort, une personne peut facilement se retrouver à défendre mordicus un point de vue erroné, chaque nouvel argument à son encontre étant rationalisé et vu comme une raison de plus de s’accrocher à sa thèse d’origine.

C’est également l’effet rebond qui nous amène, bien trop souvent, à détester celui qui nous a mis le nez dans notre caca en nous montrant la fausseté de nos croyances : faute de pouvoir le contredire par des arguments rationnels, et donc de devoir admettre qu’il a raison, nous pouvons en venir à détester la personne. Si je peux me convaincre que celui qui me donne tort est un salaud, je peux également me convaincre qu’il n’y a pas, de ma part, de raison de prendre en compte son point de vue. C’est lâche, c’est peu rationnel, mais ça marche très bien, et c’est même l’un des ressorts de fonctionnement du Hamster.

Affronter l’effet rebond

Les raisons de l’effet rebond sont multiples, mais tiennent en grande partie à des questions d’égo : dans un débat public, par exemple, personne n’aime admettre qu’il a tort ou s’est trompé.

Contrer l’effet de rebond n’est donc jamais facile, que ce soit chez les autres ou, surtout, dans son propre esprit.

Lorsqu’on est confronté à une personne qui se trouve en proie à l’effet rebond, il est important de jouer la carte du calme et de la désescalade : éviter que les esprits ne s’échauffent est une bonne idée car l’effet rebond est particulièrement puissant quand on est dans l’émotionnel pur. Insister sur le fait que le débat n’a rien à voir avec le jugement que l’on porte sur la personne est également une bonne idée.

Plus généralement, la plupart des stratégies que l’on oppose généralement aux biais cognitifs (changer son mode d’explication, tenter de se mettre du côté de son interlocuteur, expliquer la nature du biais, etc.) fonctionnent avec l’effet rebond.

Mais c’est à l’égard de soi-même qu’il convient de se montrer le plus vigilant. Car l’effet rebond fait partie des biais intellectuels qui peuvent nous éloigner de la vérité. S’enfermer dans des croyances erronées n’est pas, pour l’homme qui a pour objectif de rechercher une vision du monde aussi juste que possible, une chose souhaitable. Et l’un des meilleurs moyens de se protéger de l’effet rebond est de garder un minimum de distance d’avec ses propres idéaux et croyances. Avoir conscience de l’existence de ce biais et se convaincre que le fait que l’on croie ou non à une idée en particulier n’a rien à voir avec notre qualité en tant que personne est un premier pas. Mais seulement un premier pas.

Conserver un esprit ouvert et rationnel, admettre que l’on peut s’être trompé, se garder de tout fanatisme idéologique, écarter les affects de ses jugements et tenter, en toute chose, de penser juste … tout cela se travaille. Et fait partie des efforts quotidiens de l’homme qui vise l’excellence intellectuelle et morale.

 

Illustration : Gratisography

Martial
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