Faire le deuil de l’ancien monde

Share:
Prendre la pilule rouge, c'est faire le deuil de votre ancienne vie

A bien des égards, la prise de la Pilule Rouge s’apparente à un deuil : celui d’un monde ancien, celui d’anciennes certitudes. Ce deuil est une façon de recalibrer sa vision des choses et des êtres, de l’adapter aux nouvelles réalités que l’on perçoit désormais. Ce qui ne veut pas dire que c’est nécessairement facile. Ça l’est d’ailleurs rarement. La Pilule Rouge a un goût amer et l’absorber n’a rien de facile. 

Étapes du deuil

La psychiatre Elisabeth Kübler-Ross a défini le deuil comme un processus en cinq étapes. D’autres après elle en ont rajouté, d’autres encore en ont retiré mais le modèle Kübler-Ross reste une référence et un bon mode d’approche du processus. Ce qu’il est important de comprendre avant même d’aborder le modèle lui-même c’est que, s’il suit une progression linéaire, il n’est pas nécessairement statique : une personne dans le deuil peut très bien « avancer » jusqu’à une certaine étape, puis revenir en arrière, avant de repartir de plus belle. Il arrive aussi que l’on reste coincé à une étape en particulier et qu’on s’y retrouve englué, ne parvenant pas à réellement la quitter. Il arrive également que certaines étapes soient très brèves pour une personne, très longues pour une autre. Mais en règle générale, plus on avance dans le processus, plus longue sont les étapes.

Le choc et le début du deuil

La plupart des hommes qui prennent la Pilule Rouge le font suite à un événement particulier de leur vie : rares sont ceux qui ont eu la chance d’avoir une éducation Pilule Rouge. Pour l’immense majorité d’entre eux, du moins dans l’Occident contemporain, la vie a commencé sous Pilule Bleue, et y serait restée s’ils n’avaient pas vécu une forme de trauma, de hapax existentiel leur faisant remettre en question ce qu’ils croyaient être les fondements-mêmes de leurs croyances et de leur approche du réel. Ce trauma peut être un divorce, une séparation, la perte d’un être cher, l’expérience du chômage et de la précarité, et ainsi de suite. Ce hapax constitue le début du deuil, également appelée le choc : tout à coup, on est frappé, et tout s’écroule autour de soi.

Le déni

Cette première étape suit immédiatement le choc. Pour ceux chez qui elle est brève, elle peut se limiter à une phrase (Non, c’est pas possible…), pour d’autres elle peut prendre des heures, des jours, des semaines. C’est une période de refus du réel, dans laquelle on se sent vide et les émotions sont quasiment absentes. Certains ont les yeux dans le vague et gardent le silence. D’autres se contentent de continuer à vivre comme si de rien n’était, en refusant d’accepter l’information nouvelle. C’est quand on sort du déni qu’on accepte la réalité de la perte.

Dans le cadre de la Pilule Rouge, cela se manifeste souvent par un refus de prendre en compte les événements et les faits : l’esprit rationnel comprend, mais émotionnellement on n’est pas prêt à accepter le schéma qui s’impose à nous. C’est le moment où on se dit que non, ce n’est pas possible : ce que l’on voit, ce que l’on comprend, ce que l’on lit sur le sujet … certes, ça semble logique, certes ça semble cohérent, certes, ça semble correspondre à la réalité des choses mais non, non, non, impossible de l’accepter, impossible de se dire qu’on vit dans un monde aussi laid, que les hommes sont bien ainsi, que les femmes sont bien ainsi…

La colère

Cette deuxième étape se manifeste par une attitude de haine, de révolte, de violence physique ou verbale. Cette violence peut être dirigée contre les autres, contre soi-même ou contre le monde en général. C’est le stade où on se dit que c’est vraiment trop injuste, que ça ne devait pas se passer comme ça, qu’on a été stupide ou qu’on a été lésé. On se rend compte non seulement de ce qu’on a perdu, mais aussi de ce qu’on a raté entre-temps. C’est une phase chaotique mais qui peut s’avérer riche et foisonnante, car c’est la phase durant laquelle on se remet en question et on juge de ses propres actes et de ses propres opinions. C’est aussi, bien souvent, la phase durant laquelle on peut retourner sa colère contre la chose ou la personne perdue : de toute façon, ce boulot, je le détestais ; de toute façon, mon père était un salaud ; de toute façon, ma femme était une chienne.

deuil et colere

La colère est une phase du deuil. Mais seulement une phase

Pour ce qui est de la prise de la Pilule Rouge, cette phase peut se manifester de plusieurs manières :

  • La colère contre soi, qui peut entraîner un désir de changement salubre : J’ai été stupide, insuffisant, faible, borné … et je vais tout mettre en œuvre pour que ça ne se reproduise pas.
  • La colère contre soi, qui peut entraîner un sentiment de culpabilité paralysante : J’ai été stupide, insuffisant, faible, borné … je suis vraiment un minable !
  • La colère contre le monde, qui peut amener à une forme de misanthropie et d’isolation : C’est dégueulasse ! Les gens sont pourris !
  • La colère contre les femmes, qui peut entraîner une forme de misogynie : Les femmes sont toutes des putes et des salopes (sauf maman) !

Les hommes à cette étape de leur deuil de l’ancien monde sont souvent véhéments et violents dans leurs propos. Ils sont encore dans la haine, et, finalement, dans une certaine forme de déni : tout se passe comme s’ils espéraient que leur colère et leur violence pouvaient encore résoudre leurs problèmes, comme s’ils croyaient qu’à force de hurler et de frapper contre les murs, ils allaient finir par faire passer leur douleur. Certains, à cette phase, cherchent des responsables à leurs maux, des gens à haïr ou à mépriser. Ils n’ont pas encore compris qu’il n’y a pas forcément de responsable (sinon Dieu, pour ceux qui y croient) à la réalité des choses.

La négociation

Durant cette phase du deuil, on essaie de discuter avec le réel. De le convaincre. On négocie, on tente la diplomatie et le chantage. On se dit qu’on pourra encore revoir la personne de temps à autre, qu’on restera bons amis, ou au contraire que de toute manière, elle ne peut pas nous plaquer comme ça, qu’elle reviendra forcément, etc. Le malade sur son lit d’hôpital se dit que les médecins se sont trompés et qu’il faut demander un autre avis, parce que non, il ne peut pas mourir dans trois jours. Le licencié se dit que de toute manière, la boîte ne tournera pas sans lui et que son patron va le rappeler d’ici deux ou trois semaines. C’est la période durant laquelle on se fait des films, on se dit que tout va s’arranger, tout va rentrer dans l’ordre, qu’il suffit de bien s’y prendre.

Pour ce qui concerne la Pilule Rouge, cette étape est celle dite de la Pilule Violette : on accepte quelques-unes des réalités de la Pilule Rouge mais en continuant à s’accrocher aux valeurs et à l’idéologie Pilule Bleue. C’est le moment où on se dit que certes, beaucoup de femmes sont bien comme cela, mais pas toutes, ou, en tout cas, pas celles qu’on aime ou estime. C’est le moment où on accepte l’idée que la sexualité est un vaste marché, mais dans le même temps on espère pouvoir encore vivre des relations « sincères comme avant » (c’est-à-dire aveugles). Certains peuvent rester éternellement bloqués dans cette phase : ce sont ceux qui, tout en réalisant de quoi est fait le monde, ne parviennent pas à accepter cette idée et pensent que puisque le réel est laid, il faut changer le réel.

La dépression

Cette quatrième phase du deuil se caractérise par une grande tristesse et un sincère abattement, accompagné de remises en question profondes, d’anxiétés, d’angoisses. C’est une étape dure, délicate, mais qui peut se révéler extrêmement fertile. La personne dans le deuil a parfois le sentiment que cette phase ne se terminera jamais, que sa tristesse l’emportera sur tout et qu’elle continuera à la porter comme un boulet jusqu’à la fin de ses jours.

Pour l’homme qui a avalé la Pilule Rouge, cette phase correspond au moment où on prend conscience que la Pilule Violette n’existe pas : qu’il faut soit accepter les réalités de la Pilule Rouge, soit se résoudre à la dissonance cognitive et tenter de revenir dans la Matrice. C’est une étape à la fois capitale et très dangereuse.
Capitale parce qu’elle permet de nombreuses remises en question : dans cette phase, on est généralement sensible aux idées nouvelles, et prêt à en accepter quelques-unes. On est en mesure de repenser une bonne partie de notre façon d’être et de vivre.
Dangereuse parce que nombreux sont ceux qui y restent bloqués et passeront leur vie à faire du yo-yo entre cette phase et la précédente, éternels déçus, éternels cocus, voulant encore y croire, encore espérer et se faisant systématiquement avoir.

Le deuil et la dépression

Si vous avez l’impression que vous traversez l’enfer, il n’y a qu’une solution : continuer à avancer.

L’acceptation

C’est la fin du deuil : l’endeuillé se résigne au monde tel qu’il est désormais. Il va mieux. Il accepte le réel tel qu’il est, avec tout ce qu’implique sa perte. Il est désormais capable de regarder le passé avec un œil plus neutre et plus objectif, en retenant les bons comme les mauvais côtés. La tristesse et la peine sont encore là, tapies au fond de lui, mais il retrouve sa confiance et l’avenir lui semble plus clair et plus désirable. Il est désormais capable de réorganiser son existence, de fonctionner à nouveau correctement et de commencer à reconstruire.

Pour l’homme qui a pris la Pilule Rouge, cette phase est essentielle : y accéder, c’est accéder à la possibilité de construire une nouvelle forme d’identité et de masculinité. Après avoir laissé derrière lui la détresse, la haine, la misogynie, il est capable de regarder le monde en face, de repenser ses valeurs et sa morale. Il accepte l’idée que oui, les femmes sont bien ainsi ; oui, les hommes sont bien ainsi ; oui, la réalité des rapports humains est bien celle-là. Et il n’y a aucune raison de s’en plaindre ni de s’en offusquer. Ce n’est pas révoltant, ce n’est pas dégueulasse, c’est ainsi. Ce qui est révoltant et dégueulasse, ce n’est pas le monde tel qu’il est, mais bien plutôt le fait que la Matrice et la Pilule Bleue nous amènent à mentir, et à nous mentir à nous-même, à son propos.

deuil et acceptation

Le monde n’est peut-être pas aussi beau qu’on vous le faisait croire. Mais au moins, désormais, vous pouvez le regarder en face.

A cette ultime phase, l’homme a appris qu’il ne sert à rien d’en vouloir aux serpents parce qu’ils mordent : ce qui est utile, c’est d’apprendre à se prémunir des serpents et à vivre sa vie malgré eux. C’est le début de la sagesse, et surtout celui d’une vie nouvelle, dépouillée des illusions et des mensonges. Une vie pleine, entière. Et à bien des égards une vie authentiquement philosophique.

 

 

Illustrations : Mathew MacQuarrie Michael Shannon Christopher Sardegna Sam Burriss

Martial
Share: