La gloire, l’honneur et la mort

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La gloire au combat

(…)
Napoléon passa, sa lorgnette à la main.

Les grenadiers disaient : Ce sera pour demain.
Des vieillards, des enfants pieds nus, des femmes grosses
Se sauvaient ; je songeais ; je regardais les fosses.
Le soir on fit les feux, et le colonel vint,
Il dit : — Hugo ? — Présent. — Combien d’hommes ? — Cent-vingt.
— Bien. Prenez avec vous la compagnie entière,
Et faites-vous tuer. — Où ? — Dans le cimetière.
Et je lui répondis : — C’est en effet l’endroit.
J’avais ma gourde, il but et je bus ; un vent froid
Soufflait. Il dit : — La mort n’est pas loin. Capitaine,
J’aime la vie, et vivre est la chose certaine,
Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants.
Moi, je donne mon cœur, mais ma peau, je la vends.
(…)
Le cimetière d’Eylau (Légende des Siècles) – Victor Hugo

Bien qu’il soit hors de question de se lancer dans le moindre concours de pleurniche victimaire, force est de constater qu’a contrario de ce que prétend le discours dominant qu’impose la Matrice, et dont les hommes Pilules Bleue parviennent à se convaincre eux-mêmes, il est, en réalité, bien plus facile d’être une femme que d’être un homme, dans la société de l’Occident actuel. Outre un grand nombre de privilèges, vous bénéficiez en tant que femme d’un statut d’éternelle victime, dès que vous arrive le moindre malheur ; dans le même temps, on attend de vous bien moins de réalisations et de performances que d’un homme, de sorte que seront salués comme de grands succès personnels et dignes d’admiration et de gloire nombre des événements de votre vie qui, pour un mâle, relèveraient du simple quotidien.

L’homme, c’est celui que l’on sacrifie

En tant qu’homme, vous ne pouvez compter sur personne ou presque pour vous proposer une épaule sur laquelle pleurer. En cas de souci, de problème psychologique, voire de pétage de plombs complet, votre sexe n’est jamais une excuse, ni une explication. En tant qu’homme, on attend de vous que vous soyez prêt à sacrifier votre temps, vos moyens et jusqu’à votre vie pour votre femme : c’est vous qui devez vous tuer au travail, vous qui devez mourir à la guerre, vous qui vous privez pour que votre famille (à commencer par votre femme) ne manque de rien.

Il n’y a aucune raison de s’en plaindre, cependant : ainsi vont les choses, et depuis toujours. La principale différence entre notre époque et les précédentes réside en cela que cet ordre éternel des choses est aujourd’hui oublié, nié. On prétend désormais qu’il est oppressif et qu’il convient, pour qu’il le soit moins, de le renforcer plus encore, en privant les hommes d’une partie de leurs droits, en les rabaissant, en les niant dans leur chair d’homme, dans leur âme d’homme, dans leur sexualité d’homme. On honorait, jadis, le courage et les sacrifices et le travail des hommes. Aujourd’hui on leur crache dessus en prétendant que le peu qu’ils gardent pour eux-mêmes dans le processus est inique et indu. C’est cela l’égalité, au sens moderne du terme : l’attention et la compassion pour le moindre ongle retourné, pour peu qu’il soit féminin, et dans le même temps le mépris pour les souffrances masculines. C’est ce que l’on appelle le principe de male disposability. En clair et en bon Français : il semble normal à tout le monde (et y compris aux hommes) que les hommes meurent ou souffrent quand la chose s’avère nécessaire.

La singularité de notre époque ne réside donc pas dans le phénomène d’exploitation des hommes en lui-même (bien qu’il se soit aggravé et renforcé), mais bien dans le discours qui est tenu au sujet de ce phénomène. La gloire et les honneurs ont cédé la place au silence et au mépris. L’être humain masculin a un besoin viscéral de se sentir utile. A une cause, à une nation, à une famille, à un clan. Les mâles sont les éternels sacrifiés mais ce sont en réalité des sacrifiés volontaires. L’homme convaincu de l’utilité de son geste sera prêt à mourir, s’il le faut, pour défendre sa famille ou sa terre. Bien que certaines femmes, surtout si elles sont assez désespérées pour cela, puissent également être, dans des situations extrêmes, capables de tels sacrifices, la plupart sont très loin d’être aptes à un tel oubli de soi. Golda Meir est l’exception, Big Red est bien plus proche de la norme.

La gloire et le pourboire

De telles différences de comportement sont profondément ancrées en nous pour des raisons de survie : si elles peuvent être défavorables au confort ou au bonheur de l’individu, elles sont, en revanche, essentielles au maintien de l’existence de l’espèce. Or, du point de vue de l’espèce, le mâle cesse d’être absolument nécessaire, dès lors qu’il a engrossé la femelle. Bien sûr, il continue à être utile en tant que protecteur, que pourvoyeur de nourriture ou de soins et d’éducation aux enfants, mais fondamentalement, une femelle suffisamment forte peut se passer de son mâle dès qu’elle est fécondée, ou, mieux, qu’elle a accouché. De plus, dans le cadre par exemple d’une tribu primitive, le facteur limitant de croissance ou de maintien de la population est le nombre de femmes disponibles : imaginons un groupe de Cro-Magnons composés de vingt mâles et de vingt femelles. Si quinze des hommes meurent, ça n’est pas si grave, d’un point de vue démographique : les cinq survivants suffiront à faire des enfants aux vingt femmes. Et la tribu continuera à exister. Mais si le contraire se produit, et que quinze des vingt femmes meurent, c’est tout l’avenir du groupe qui est mis en danger. Le fait de sacrifier les mâles quand l’intérêt supérieur du groupe (c’est-à-dire : l’intérêt supérieur de la femelle, seule garante de la continuité du groupe dans le temps) relève donc d’une forme d’optimisation de l’espèce à des conditions de survie extrêmes.

Cet instinct de sacrifice, tout homme ayant déjà eu un enfant peut le ressentir : à l’instant où on tient pour la première fois son rejeton dans ses bras, on le sent. Ça vient du fond des tripes et ça envahit l’esprit et le corps : Désormais, je peux mourir si la chose est nécessaire. Voici la prochaine génération. Voici l’avenir de l’espèce. Et ma vie est moins précieuse que la sienne. Ce sens de sa propre mortalité et du mépris de son propre trépas, de son confort, de son bonheur, est l’une des caractéristiques de l’honneur viril : l’homme est prêt à perdre jusqu’à sa vie pour que survive sa famille, mais aussi ce qu’il perçoit comme sa famille potentielle (la femme avec laquelle il espère ou aurait aimé se reproduire, donc) ou sa famille étendue (tribu, nation).

Il n’est pas étonnant que l’ensemble de la poésie, de la littérature, du théâtre, du cinéma, soit rempli de figures d’hommes se sacrifiant héroïquement pour sauver leur progéniture, leur clan ou la femme qu’ils aiment. De telles scènes romanesques ne sont rien d’autre que la mise en scène d’un instinct ancestral, devenu norme sociale. La gloire et l’honneur accompagnent les hommes qui s’avancent vers leur trépas : la valorisation et la transformation en icone de l’image d’un Léonidas aux Thermopyles comme de celle d’un Poilu anonyme dans les tranchées de Verdun permet de faire oublier leur mort bien réelle, leur souffrance bien réelle. En échange de leur vie, on offre aux hommes qui avancent vers leur trépas une promesse de gloire et de souvenir dans les générations futures. Un prix symbolique pour rendre plus facile l’acceptation de la nécessité de leur propre fin. Un pourboire.

Ce pourboire, c’est fort peu. Mais c’est tout ce que l’on a. Tout ce qu’on peut donner à celui qui offre sa poitrine aux glaives et aux balles, tout ce qu’on peut espérer quand on s’apprête à crever comme un chien sur un bord de route pour offrir aux siens quelques instants de plus pour sauver leur peau. Ce souvenir, cette gloire, qui n’ont rien été pour eux à l’instant où leur chair a été percée par le fer et le plomb, c’est tout ce qu’il reste de Léonidas et des Poilus, des Grognards de la Garde et des cavaliers de Murat à Eylau. Du souvenir et, parfois, des statues.

 

La mort, la gloire et les femmes

Women have always been the primary victims of war. Women lose their husbands, their fathers, their sons in combat. Women often have to flee from the only homes they have ever known. Women are often the refugees from conflict and sometimes, more frequently in today’s warfare, victims. Women are often left with the responsibility, alone, of raising the children. 

Les femmes ont toujours été les premières victimes de la guerre. Les femmes perdent leur mari, leur père et leurs fils au combat. Les femmes ont souvent à fuir la seule maison qu’elles ont jamais connue. Elles sont souvent des réfugiées et parfois, plus souvent de nos jours, des victimes des combats. Et elles se retrouvent finalement, seules, avec la responsabilité d’élever les enfants.

Hillary Clinton – 1988

gloire militaire et mort au combat

D’après Mme Clinton, ces milliers d’hommes ne sont pas les principales victimes de la Première Guerre Mondiale.

Ce rapport profond et intrinsèque à sa propre mort est l’un des fondements de l’identité masculine et de la virilité. On ne parvient au courage véritable et à la maîtrise de soi réelle qu’en acceptant l’idée de sa propre fin, un jour ou l’autre. La conscience de la mort, de la fin certaine et inéluctable, est d’ailleurs l’un des fondements d’une vie stoïcienne : s’il est impossible de décider de ne pas mourir, il est, en revanche, parfois possible de décider comment on va mourir, dans quelles circonstances et pour quoi. Et cela peut faire toute la différence. Tandis que la femme, du fait de son rôle matriciel, a un rapport particulier et unique à la vie, l’homme a donc un rapport particulier et unique à la mort, et surtout à la sienne propre. Tandis que la mort est bien souvent un grand impensé, absent de l’esprit de la plupart des femmes, elle est, au contraire, une compagne permanente pour bien des hommes.

Il arrive, à l’occasion, quand ils n’ont rien d’autre à se mettre sous la dent, que les groupes féministes les plus hystériques en viennent à crier à l’injustice, au prétexte que les statues commémoratives sont généralement des statues d’hommes et que les plaques de monuments aux morts célèbrent les hommes morts à la guerre, et non les femmes qui, elles aussi, ont bien souffert. C’est que ces dames oublient que, même en dehors de la guerre, les hommes souffrent aussi; c’est qu’elles veulent le beurre et l’argent du beurre : la protection physique des hommes quand vient la guerre mais la gloire qui accompagne habituellement leur sacrifice. La sécurité et l’honneur à la fois. Dans une société gynocentrée, où les souffrances des hommes sont niées, où leurs peines sont reniées, où n’existent ni leurs blessures ni leur mort, c’est tout à fait normal. Aucune souffrance véritable n’existe si une femme n’y est pas impliquée. d’EylauComme aucune femme n’est morte dans la neige et la brume , par exemple, ce qui s’y est passé ne compte pas (sauf s’il s’agit de pleurer la destruction de la ville, et donc le fait que certaines femme se soient retrouvées sans abri au lendemain de la bataille).

Les hystériques hurlantes ne peuvent comprendre l’indécence de leurs propres propos. Elles ne sont pas intellectuellement équipées pour comprendre la grandeur, l’honneur, le sens du devoir et celui du sacrifice. Et ce n’est pas de leur faute : elles ne peuvent l’avoir. Il convient de regarder de telles gesticulations pour ce qu’elles sont : les caprices de gamines mal élevées. Il convient, surtout, de se rappeler qu’aucun sacrifice ne vous vaudra jamais l’estime ni le respect d’une femme, encore moins son amour. Les peines et les douleurs auxquelles vous consentez, vous devez y consentir pour vous. Pour être en accord avec votre sens de la morale et de la vertu. Pour accomplir ce que vous estimez avoir à faire, ce que vous estimez devoir à votre famille, à votre tribu, à votre nation. Vous y gagnerez peut-être la gloire. Vous y gagnerez sans doute le respect des autres hommes. Mais n’attendez aucune approbation ni aucune confirmation de la part des femmes.

Illustrations : Stijn Swinnen Erik-Jan Leusink

Le poème de Victor Hugo cité en introduction est disponible dans son intégralité ici. Et c’est une merveille. 

Antoine
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