Tacite grand historien philosophe romain

Publius Cornelius Tacitus Caecina Paetus, dit Tacite, naît en 58 (sous Néron, donc) au sein d’une famille de chevaliers (le plus haut rang dans la hiérarchie sociale romaine après les familles sénatoriales), sans doute dans la Province Narbonnaise (le sud de la France actuel), près de Vaison-la-Romaine. Pur produit d’une Gaule déjà très romanisée, il fait partie de ce qu’on appelle à Rome des hommes nouveaux : des administrateurs et politiciens qui ne sont pas directement issus des vieilles familles datant de la période républicaine. 

Vie de Tacite

Son père, haut fonctionnaire impérial, a géré pendant un temps les affaires de la Gaule Belgique, tandis que sa mère est issue de la prestigieuse famille sénatoriale des Caecina, elle-même liée au clan des Cornelii, l’un des plus anciens et des plus influents de toute l’histoire romaine (c’est la famille de Cinna, de Sylla et des Scipion, entre autres). C’est uniquement parce que son père n’a pas exercé de magistrature sénatoriale (et a sans doute de lointaines origines gauloises) qu’on considère Tacite comme un homme nouveau. Dans sa jeunesse, il suit le parcours d’études classique d’un aristocrate romain, étudiant la rhétorique, la grammaire, la philosophie, l’histoire, les lettres latines et grecques et bien entendu l’art du combat. Vers l’âge de vingt ans, il entre dans la magistrature, est accueilli au sein de l’ordre sénatorial et, après avoir épousé la fille d’un ancien consul, sert pendant quelques années dans l’armée, comme tribun militaire (officier supérieur ; le fait de servir dans la légion, généralement comme officier, est un passage obligé pour toute carrière politique, sous l’Empire Romain), au sein des troupes d’occupation de la Grande-Bretagne dirigées par son beau-père Agricola. Il participe donc vraisemblablement aux campagnes contre les Ordovices (peuple gallois) et à la conquête du nord de l’Angleterre et des Galles, qui amène les Romains à étendre leur territoire jusqu’au fleuve Clyde (Écosse).

Cursus Honorum

En 81, à l’âge de 24 ans, libéré de ses obligations militaires, il rentre à Rome, où l’empereur Titus le fait nommer questeur (c’est-à-dire, grosso modo, fonctionnaire à l’inspection des finances). Il est exceptionnellement jeune pour cette fonction, ce qui laisse à penser qu’il bénéficie de la faveur impériale. Il poursuit ensuite le cursus honorum, évolution de carrière classique à Rome pour un homme politique et serviteur de l’État. Il est en effet impossible, à l’époque, de parvenir aux plus hautes fonctions sans avoir, auparavant, exercé quasiment toutes les autres. C’est un peu comme si, aujourd’hui, on ne pouvait être élu à un poste national (présidence de la République comme Assemblée) que si on a auparavant été au moins quelques années conseiller municipal, puis officier dans l’armée, puis maire, puis inspecteur des finances, juge, représentant syndical, préfet et évêque. Les hommes qui, devenus sénateurs, votent les lois, sont donc les mêmes qui, quelques années auparavant, se trouvaient en position de les faire appliquer; ils ont donc tous une connaissance pratique et de terrain des effets de leurs décisions et sont d’autant moins déconnectés du réel que ceux qui exercent ces magistratures mineures sont désormais bien souvent leurs fils.

Tacite devient donc tribun de la plèbe (représentant des intérêts des classes les plus pauvres de la société auprès des institutions), puis, à 30 ans, membre d’un prestigieux collège de prêtres, chargé de l’organisation de cérémonies publiques (et notamment les Jeux Séculaires de Domitien), tout en cumulant cette fonction avec un statut de prêteur (juge civil).

On perd quelque peu sa trace dans les années pendant les cinq années qui suivent : on sait qu’il sert en tant que légat (haut fonctionnaire chargé de représenter l’autorité impériale) dans différents points de l’Empire mais son itinéraire n’est pas facile à retracer. Toujours est-il qu’il continue à avancer dans la carrière. A 35 ans, il est déjà un grand serviteur de l’État et a une expérience considérable. Il retourne à Rome en 93 mais en repart presque aussitôt, étant envoyé administrer plusieurs provinces (il est rare qu’un administrateur garde son poste plus d’un an, afin d’éviter les risques de gain en pouvoir individuel ou les tentations de sédition).

Tacite l’écrivain

En 98, enfin, âgé d’environ 40 ans, il entre de manière permanente et durable au sénat, est brièvement consul, puis, tout en restant sénateur, commence à se détacher des affaires. Il mène une carrière d’avocat en parallèle de ses activités politiques, notamment quand il s’agit de défendre les intérêts de provinces contre d’ex-gouverneurs indélicats. Durant les quinze années qui suivent, il se consacre principalement à l’écriture, rédigeant ses quatre ouvrages majeurs : l’Agricola (dédié à son beau-père), La Germanie (une étude historique et géographique) et surtout Les Histoires et Les Annales, ses chefs-d’œuvre. Plus jeune, il avait déjà rédigé un ouvrage consacré aux orateurs, mais ce sont ses traités historiques qui vont faire sa notoriété.

Rappelé aux affaires en 112 (il a 54 ans), il est pendant deux ans gouverneur de la province d’Asie (Turquie actuelle), puis rentre à nouveau à Rome, où il meurt vers 120.

Le portrait que Tacite fait de l’humanité est sombre et cruellement réaliste.

Les Annales et les Histoires

L’ouvrage décrit avec précision, année par année (d’où son nom) et parfois mois par mois, les événements s’étant déroulés entre la mort d’Auguste (14 de notre ère) et la fin du règne de Néron (68). Le livre est cependant lacunaire, plusieurs chapitres ayant été perdus ; ainsi, la fin du règne de Tibère, tout le règne de Caligula et le début du règne de Claude sont manquants (on les connaît par d’autres sources, notamment la Vie des Douze Césars, de Suétone). Les Histoires prennent la suite des Annales et amènent jusqu’à la période contemporaine de l’écriture (c’est-à-dire les années 120, sous le règne de Trajan).

Un portrait sombre et réaliste de l’être humain

Tout cela peut sembler éloigné de nous, ennuyeux, sans intérêt. C’est tout le contraire. Non seulement les Annales sont un ouvrage passionnant sur le plan historique (Tacite est d’une grande précision : de son passé de haut fonctionnaire et de son accès aux archives impériales, il semble avoir tiré une documentation pléthorique et précise) mais elles offrent également la possibilité de longues réflexions sur la nature humaine. Tacite, en effet, est avant tout un moraliste. L’histoire, pour lui, est l’occasion certes de renseigner sur le passé, mais surtout d’en tirer des exemples de la grandeur et de la petitesse des hommes, de leur vertu et de leurs vices. Le portrait que Tacite dresse des mœurs, de la morale et des mentalités est sombre et sans illusion : de la paranoïa et du machiavélisme d’un Tibère à la faiblesse de caractère d’un Claude, de à la sociopathie d’un Néron à la monstruosité d’une Agrippine, de la vile courtisanerie de certains sénateurs à la mort tragique des hommes, comme Germanicus, qui restent dans l’honneur et le devoir, l’image qu’il donne du pouvoir est terrible et impitoyable. Celle qu’il donne des humains en général, d’ailleurs, n’est guère plus flatteuse : dans toutes les nations, dans toutes les classes sociales, il voit arrogance, ambition personnelle, vanité, hypocrisie, cupidité et mensonge. Pour lui, la plupart des hommes sont vils, faibles et veules, aveuglés par leurs passions immédiates et incapables de se projeter dans le temps, les êtres de raison étant rares et souvent mis à l’écart par les fous (ce en quoi on peut le considérer, à raison, comme un penseur Pilule Rouge). L’influence des femmes sur la société et le pouvoir, qu’il s’agisse de Livia, d’Agrippine ou de Messaline, est insidieuse, corruptrice et souvent destructrice, tant pour ceux qui sont pris dans leur filets que pour l’État en général. Si vous avez aimé Cersei Lannister, vous adorerez Agrippine.

Une vision pragmatique du pouvoir

Si Tacite affirme clairement la nécessité d’un Empire, et donc celle d’un monarque à sa tête, il ne cache pas son aigreur quant aux qualités de ceux qui ont succédé à Auguste : pour un pouvoir aussi exceptionnel, il faut des hommes exceptionnels, et si César ou Auguste étaient dans ce cas, si Titus a pu l’être également, la plupart des autres possédaient, dès avant leur arrivée au pouvoir, des vices cachés ou apparents qui étaient, dores et déjà, les racines de la ruine. Les élites sociales et politiques ne sont pas épargnées : bien des familles sénatoriales sont décrites comme décadentes, corrompues, cruelles et courtisanes. On pratique l’inceste, l’empoisonnement, l’assassinat politique, l’adultère, la torture publique ou privée. Les hommes les plus droits sont aussi les plus haïs et les plus menacés. Selon lui, ce n’est pas à Rome-même, mais bien plutôt dans les provinces et au sein des armées que l’on trouve les vrais serviteurs, honnêtes et intègres, de l’Empire, fonctionnaires dévoués et légionnaires loyaux.

Tacite : un historien philosophe

Son propos est pourtant nuancé, car si Tacite est politiquement orienté et non dénué d’arrières-pensées, il n’en a pas moins une ligne droite et claire : il soutient l’État et l’Empire et est ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui un patriote. Ce qui ne l’empêche en aucune manière de critiquer ceux qui sont à la tête de l’État et qui y mettent en danger les intérêts de Rome, chose qui à ses yeux est le vice capital. Il semble en effet persuadé que le meilleur moyen de servir l’Empire peut parfois être de ne pas servir l’Empereur et que même les plus puissants doivent rendre des comptes. Admirateur de la pensée stoïque (qu’il pratique certainement, tout en ayant également une certaine estime pour les épicuriens comme Pétrone), c’est en philosophe qu’il étudie l’histoire et les hommes, tentant de tirer du hasard des événements certaines leçons de pensée valables pour tous.  Il semble également conscient du fait qu’il est dans la nature humaine de décevoir et qu’il n’est que trop habituel de constater que ceux qui se hissent aux plus hautes fonctions n’en sont jamais tout à fait dignes, les compétences nécessaires pour les acquérir n’étant pas celles nécessaires pour les exercer.

Tacite annales histoires

Ce qui intéresse avant tout Tacite, c’est de distinguer, dans l’histoire, ce qui relève de l’événement ponctuel et ce qui relève de l’éternité.

Quelques citations de Tacite

Le style de Tacite est bref, incisif, précis. Il dit beaucoup en peu de mots, et bien des petites phrases glissées au hasard de ses œuvres sont en réalité de véritables maximes, appelant chez le lecteur à la réflexion et à la pondération. Quelques exemples :

  • Le premier devoir de l’amitié n’est point de donner de stériles regrets à l’ami disparu, mais de garder la mémoire de ses volontés et d’exécuter ses recommandations.
  • S’irriter d’un reproche, c’est déjà reconnaître qu’on l’a mérité.
  • Il y aura des vices tant qu’il y aura des hommes.
  • Les hommes sont ainsi faits qu’ils croient plus volontiers ce qui leur semble obscur.
  • La foi, la liberté et l’amitié sont les véritables biens de l’âme de l’homme.
  • Où ils ont fait un champ de ruines, ils disent qu’ils ont donné la paix.
  • Les services qu’on nous rend sont agréables tant qu’il semble qu’on peut s’en acquitter;mais s’ils dépassent de beaucoup cette limite, au lieu de gratitude nous les payons de haine.
  • Rien n’est si faible ou instable que le renom d’une puissance qui ne s’appuie pas sur une force bien à elle.
  • Le désir de sécurité s’oppose à toute grande et noble entreprise. 
  • De même que jadis les scandales, l’excès de lois est désormais un fléau.
  • Gouverner sa propre famille n’est pas moins difficile que d’administrer une province.

Lire Tacite

Lire Tacite est un plaisir et un régal pour l’esprit de l’homme de raison. Il fait partie, au même titre que Tite-Live, Suétone, Salluste ou Pline, de ces grands historiens latins qui nous permettent de nous connecter avec un passé que nous croyons lointain mais qui nous est, en réalité, très proche. Parce que, et c’est là la grande leçon de Tacite, les hommes ne changent pas. Leur nature reste la même au travers des temps et l’on rencontre les mêmes vices et les mêmes vertus, les mêmes stupidités et les mêmes grandeurs. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas s’améliorer, notamment, justement, en tirant profit du passé et en s’appuyant sur les exemples, bons ou mauvais, légués par les pères de leurs pères.

On trouve les livres de Tacite à peu près à tous les prix, depuis les petites éditions de poche jusqu’aux grands volumes d’œuvres complètes. C’est un beau cadeau à se faire soi-même, ou à offrir à un ami que l’histoire intéresse. En termes de difficulté de lecture : c’est lisible par des adolescents, mais à partir de 16 ans et s’ils sont bons lecteurs. Le texte reste touffu, la lecture exigeante : ce n’est pas le genre de chose que l’on peut bouquiner en pensant à autre chose. Tacite demande de l’attention mais il offre en retour bien des satisfactions.

Illustrations : Vek Labs Sayan Nath KEEM IBARRA

Martial
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