Juger selon les apparences

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Juger selon les apparences est inévitable

Il ne faut pas juger selon les apparences : cette antienne, que l’on répète ad nauseam, fait partie de ces petits éléments idéologiques qu’on ne songe, bien souvent, même pas à remettre en question. Et pourtant. Non seulement on juge selon les apparences en permanence, mais en plus c’est, bien souvent, notre seul moyen de juger autrui. Qu’y a-t-il donc derrière cette rengaine ? 

L’apparence extérieure d’une personne est et reste le premier contact que nous avons avec elle. Notre apparence est le premier message que nous envoyons aux autres. Ce message est multiple : il indique tout à la fois une bonne partie de notre idiosyncrasie, mais également une part importante de nos choix personnel. Car si personne n’a choisi son sexe, la couleur de sa peau ni sa taille, bien d’autres points de notre apparence relèvent de nos choix propres. Ainsi, la manière de nous vêtir, de nous coiffer, de nous tenir, de nous comporter … tout cela est du domaine du délibéré et susceptible d’être modifié rapidement et facilement. On ne choisit pas son type ethnique mais on choisit sa coiffure. On ne choisit pas d’avoir ou de ne pas avoir une tête à chapeaux mais on décide d’en porter un ou non. On ne choisit pas sa taille, mais l’apparence générale peut en révéler beaucoup sur le style de vie, les choix alimentaires, la soumission ou non à certaines modes, et ainsi de suite.

Nous aimerions tous que les autres puissent percevoir les merveilleuses richesses de notre intériorité, et comprendre à quel point nous sommes de sublimes flocons de neige, uniques et délicats. Sauf que nous n’aimerions tout de même pas tout leur exposer : seulement les parties que nous estimons flatteuses pour nous-même. Comme il ne nous est pas possible d’user de télépathie, nous usons de notre apparence pour cela.

 

Jugements légitimes, jugements illégitimes

Une règle morale couramment admise est que l’on ne devrait, en règle générale, pas juger des parts de l’apparence de la personne qui ne dépendent pas d’elle. Ainsi, on devrait s’abstenir de prendre en compte son sexe, son groupe ethnique, son milieu d’origine, pour ne se permettre de juger que ses actes. En tant que règle empirique de ce qu’il est légitime de juger et de ce qu’il n’est pas acceptable de prendre en compte, ce point de vue se défend. Pour autant, il ne saurait être applicable en tous lieux, ni en tout temps, ni avec tout le monde. Et juger sur l’apparence subie ne signifie pas toujours être mal intentionné.

Ainsi, si, n’étant pas musulman vous-même, vous invitez à dîner chez vous un collègue typé Nord-Africain, éviterez-vous généralement de mettre de la charcuterie au menu. Vous aurez jugé la personne selon son apparence, sans que cela soit pour autant à son désavantage, ni relève de l’indélicatesse, en estimant qu’il est probable que le collègue en question ne mange pas de porc. Plus exactement, vous aurez mis au point un scénario socialement gagnant à tous égards; en effet, s’il mange du porc tout de même, il pourra tout aussi bien apprécier un repas sans porc; s’il n’en mange pas, le repas sera adapté à ses interdits personnels. Pourtant, aussi bien intentionné que vous puissiez être, vous aurez agi en suivant un cliché, purement basé sur l’apparence du collègue. C’est le même type de cliché qui nous pousse à trouver plus crédible un bar à sushis tenu par un Asiatique, même si celui-ci est né à Ménilmontant. Mais c’est également le même genre de processus qui fait que si vous arborez fièrement une croix gammée tatouée sur le front et un badge BDS, il y a peu de chances qu’on vous accueille à bras ouverts dans une synagogue. De même, votre blouson « Fuck Capitalism » et votre T-shirt à l’effigie de Che Guevara ne vous offrent que peu de garanties quant au succès de votre entretien d’embauche dans le secteur bancaire.

Les a priori qui nous amènent à ce genre de jugement son légion. Qu’on le déplore ou qu’on s’en félicite, c’est ainsi : le monde dans lequel nous vivons est modelé par une certaine vision des choses et des êtres, produit tout à la fois de nos expériences personnelles et de notre culture commune. Car c’est bien de culture qu’il s’agit : le fait d’appliquer ou de ne pas appliquer certains codes, de les connaître ou de ne pas les connaître, de leur accorder ou de ne pas leur accorder d’importance, relève de l’affirmation d’appartenance à une certaine culture. Culture nationale, religieuse, de classe, d’idéologie…

En droit, on part du principe que nul n’est supposé ignorer la loi. Il en va de même dans le domaine de la culture d’une société : le groupe (et chacun de ses membres) réagit aux messages qui lui sont adressés dans le contexte de sa culture propre, et considère l’apparence d’un individu, c’est à dire un message adressé au groupe, dans ce contexte. Si ce message transmet une idée de défiance, de séparation d’avec le groupe, d’hostilité ou autre critère négatif, la personne sera mal jugée. Ce message n’est pas intégralement choisi mais il s’agit d’un message néanmoins. Et les êtres humains le perçoivent, le déchiffrent et l’interprètent. En permanence.

Juger selon les apparences business

Si on ne jugeait pas selon les apparences, vous ne le trouveriez pas plus crédible comme banquier que comme chauffeur routier, dans cette tenue.

Juger selon les apparences : a-t-on vraiment le choix ?

Juger sur les apparences n’a donc rien d’étonnant, ni d’extravagant. Non seulement nous le faisons en permanence, mais nous tentons tous de jouer sur la perception que les autres ont de nous. Ainsi, une étude médicale polonaise (Antoszewski, 2009) a montré que la principale motivation pour un certain nombre de modifications corporelles était l’espoir de voir ainsi augmenter son propre sex appealC’est donc bien que les personnes étudiées espéraient qu’on les juge sur leur apparence. De même, lorsqu’une femme passe deux heures chez le coiffeur, après un après-midi shopping à chercher sa nouvelle robe de soirée, elle espère également qu’on la jugera sur son apparence. Quand on se maquille, qu’on se coiffe, qu’on choisit sa cravate, qu’on se rase … on adresse aux autres des messages basés sur notre apparence et on espère qu’ils les percevront de manière positive, ou, en tout cas, de la manière que nous souhaitons.

Notre identité personnelle est une négociation perpétuelle entre notre Moi profond et notre masque social, l’un influant sur l’autre et réciproquement. On peut devenir celui que l’on joue à être mais on peut aussi laisser transparaître des éléments de notre identité réelle dans notre apparence. Ce que les autres perçoivent de nous est le résultat de cette négociation : quelque chose de jamais tout à fait satisfaisant, mais qui en dit tout de même un peu sur nous-même. Le jugement sur l’apparence ne peut donc être absolu : en cela, l’homme de raison peut rejoindre la rengaine bien-pensante, mais en lui apportant une nuance, que l’on pourrait résumer ainsi : Il ne faut pas juger uniquement selon les apparences. Le mot important, ici, est uniquementjuger selon les apparences est légitime; c’est se contenter de ce jugement qui ne l’est pas.

Reste que dans la vie quotidienne, nous avons rarement l’occasion, le temps, l’envie ou le besoin de nous pencher sur le cas précis de tout un chacun. Le juger selon les apparences suffit à nos besoins d’identification immédiate. Et c’est ce que nous faisons tous. On peut, si on le veut, le déplorer. Mais prétendre ne pas le faire soi-même, ou que la chose doit être évitée absolument, relève de l’hypocrisie ou de l’aveuglement quant à la nature des humains et de leur vie en société.

Juger selon les apparences n’est donc ni bien ni mal. C’est seulement inévitable. L’être de raison sait que l’apparence d’un individu ne dit pas tout. Mais il sait aussi qu’elle dit beaucoup.

Juger selon les apparences est normal

Si vous estimez qu’elle a peu de chances d’être une nonne, c’est que vous la jugez selon les apparences. Comme tout un chacun.

Ce que l’apparence peut dire

Pour juger selon les apparences, nous nous basons sur notre propre expérience de vie et notre propre culture (c’est à dire, également, une partie de nos a priori). Mais nous pouvons également nous baser sur des travaux plus étayés et plus sérieux, issus de la littérature scientifique. On y apprend en effet un certain nombre de faits intéressants, propres à affiner le jugement que l’homme de raison porte sur l’apparence des autres (et sur la sienne).

Ainsi, une corrélation négative (Delroy, 2002) a été établie entre le narcissisme et les capacités cognitives : une personne narcissique est, en moyenne, moins intelligente que les autres. Or l’un des traits fondamentaux de la personnalité narcissique réside dans le fait de se croire spécial et unique, et d’estimer que les autres devraient le savoir et le reconnaître. Il n’est donc pas illégitime, pour l’être de raison, de juger une personne rencontrée au hasard et tentant à toute force de montrer, par son apparence, à quel point elle est unique, comme ayant de fortes chances d’être moins intellectuellement et psychologiquement structurée que la moyenne. Et donc de lui faire moins confiance qu’à une personne à l’apparence plus conformiste.

De même, l’intérêt qu’une personne porte pour les magazines de mode (aujourd’hui les blogs) est fortement corrélé à une image de soi dépréciée (Turner, 1997) et à la volonté, pour corriger cette dépréciation, de se soumettre à la mode en cours. Il n’est donc pas illégitime de juger une personne selon les apparences, en estimant que celle qui s’applique le plus à suivre les diktats d’une mode donnée est également celle qui a le plus de chances de souffrir d’une image d’elle-même dévaluée et d’une personnalité fragile.

D’un autre côté, la transgression de certaines règles implicites peut s’avérer payante, en matière d’image personnelle : cela peut même tendre à faire monter votre VMS, dans la mesure où cela peut être perçu comme la preuve que l’individu ne se soumet pas à la norme, et donc qu’il est assez fort pour tenir tête, par lui-même, aux conventions. C’est tout le fond du dandysme, qui se veut moins veule que son temps. Mais là encore, il ne s’agit pas de refuser d’être jugé selon son apparence, mais bien d’avoir conscience des codes, de les briser volontairement, d’en payer le prix en terme d’image sociale et de faire de sa marginalisation une force, en termes d’image de soi. Cela peut être une stratégie tout à fait payante, à condition de se singulariser réellement et surtout d’accepter l’idée que le fait de ne pas être « comme tout le monde » a son prix.

Qui ne veut pas être jugé selon les apparences ?

Ne me jugez pas sur mon apparence est une revendication courante. Elle provient généralement de personnes qui, ayant adopté un style marginal (c’est à dire distinct de la norme, ou correspondant, dans la société donnée, à des a priori négatifs), souhaitent qu’on les regarde néanmoins comme ce qu’elles pensent être, et non comme le groupe pense qu’elles sont, ou, au moins, qu’on puisse ignorer leur singularité choisie quand ça les arrange. En d’autres termes : elles veulent les bénéfices de leur singularité mais refusent d’en payer le prix. Ces personnes sont légion parmi ceux qui veulent pouvoir prendre un look rebelle mais ne veulent pas qu’on les considère a priori comme des délinquants, celles qui veulent pouvoir ressembler à une porn-star mais pas qu’on les considère comme telles, ceux qui veulent pouvoir s’habiller comme des racailles en toute occasion mais espèrent qu’on leur témoignera le même respect que s’ils étaient vêtus de manière neutre. Et ainsi de suite.

Demander à ne pas être jugé selon son idiosyncrasie est légitime. Ce qui ne l’est pas, c’est exiger qu’on ne soit pas jugé en fonction de ses choix. Car celui qui adopte volontairement une apparence correspondant à une mode spécifique, un segment social spécifique, un ensemble d’us et de comportements spécifiques, et s’attend ensuite à ce qu’on ne le juge pas en conséquence est fondamentalement malhonnête ou stupide. Si vous vous promenez à poil sur une grande place de la ville en plein midi, vous allez vous faire coffrer par les flics, qui auront jugé, selon les apparences, que vous êtes un exhibitionniste, un dingue ou sous l’emprise d’alcools ou de drogues. Et ce ne sera pas injuste. Ce ne sera pas scandaleux, ni oppressif : vous aurez obtenu très précisément la conséquence logique à vos actes. Espérer obtenir autre chose, c’est être l’esclave de son Hamster. Il en va de même pour tout le reste : en société, l’habit fait le moine et il faut s’attendre, en tous lieux, à être jugé selon son apparence, du moins a priori. 

Espérer que les autres voient au-delà de notre apparence est déraisonnable. Espérer que l’on puisse adopter un look spécifique sans en subir les conséquences, en bien ou en mal, est stupide. Cela revient à croire qu’on puisse librement briser des règles sociales sans que les autres ne réagissent en conséquence. Vouloir la satisfaction narcissique née du sentiment d’appartenance à un groupe marginal mais refuser d’être marginalisé, c’est vouloir une chose et son contraire, le beurre et l’argent du beurre. C’est un signe d’immaturité et de manque de virilité intellectuelle, et possiblement celui d’une personnalité narcissique, exigeant des autres qu’ils reconnaissent sa propre indépendance, sa propre singularité, sa propre grandeur, tout en se permettant de ne pas parler leur langage. C’est exiger le bénéfice de la transgression tout en refusant d’en payer le prix. 

 

Illustrations : Freepik

Martial
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