Le désir ne se négocie pas

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négocier le désir

Le désir ne se négocie pas. Le principe peut sembler simple, évident. Pourtant, beaucoup d’hommes l’oublient. Beaucoup d’hommes (et un très grand nombre de femmes également), plus exactement, pratiquent une forme de double-pensée hypocrite, et font semblant de croire que le désir peut se négocier. Qu’il peut se gagner. Qu’il peut se mériter. Rien de tout cela n’est vrai. 

Le désir est une chose pulsionnelle, égoïste et irrationnelle. Il peut s’expliquer mais il ne peut pas se commander. On peut maximiser ses chances d’apparition mais on ne peut pas le prévoir. On peut le perdre, on peut le retrouver, mais pas forcer sa réapparition. Dès lors qu’on a compris cela, la question Comment vais-je faire pour récupérer ma nana ? , que bien des hommes se posent, apparaît dans toute son absurdité. Même quand il ne s’agit pas de la récupérer, mais simplement de ranimer, dix ans après, la flamme des six premiers mois, la question est sans objet : l’Histoire ne repasse pas les plats. On ne ramène pas une relation à un état antérieur. On ne peut prétendre que rien ne s’est passé depuis. On peut faire des efforts pour l’autre. On peut inventer de nouvelles complicités et de nouvelles façons d’aller l’un vers l’autre. Mais on ne peut en aucun cas créer du désir là où il n’est pas ou plus. C’est aussi simple et aussi cruel que cela.

Négocier le désir : une croyance (trop) commune

Pourtant, l’idée que l’on pourrait négocier le désir est profondément inscrite dans l’esprit de la très vaste majorité de nos contemporains. Combien d’hommes se sont mis, progressivement, jour après jour, à accumuler les petits efforts, les petits signes de bonne volonté, dans l’espoir de maintenir en place une relation que se disloque sous leurs yeux, espérant un signe, un sourire, une petite faveur sexuelle ? Combien de jeunes hommes se soumettent à toutes les nanas qu’ils croisent, prenant fait et cause pour elles, même dans leurs combats les plus stupides et les plus absurdes, persuadés qu’il en va des femmes comme sur les cartes de fidélités du food truck au coin de la rue : au bout de vingt bonnes actions humiliantes, vingt léchage de bottes éhontés, vingt journées à hurler contre le patriarcat cisgenre, on a droit à une baise gratuite ? Si chacun était conscient que le désir ne se négocie pas, sans doute n’y aurait-il pas d’hommes se prétendant féministes.

Mais le problème de la négociation du désir va plus loin encore : il concerne ces femmes qui se désespèrent de voir s’éloigner leur époux et, dès lors, multiplient elles aussi les gestes, du bon petit plat mitonné avec amour aux dessous affriolants, ornant tristement une chair désormais grise et flasque, pour laquelle, depuis bien longtemps, Monsieur ne bande plus. Il concerne ces couples qui consultent, à grands frais, des thérapeutes conjugaux, dans l’espoir de résoudre des problèmes qui n’existent pas et négocient, encore et encore, comme si tout, finalement, était préférable à cette simple phrase : Navrée, chéri, mais je n’ai plus envie de toi. Alors oui, il se prendra en main, et il fera la vaisselle trois fois par semaine. Oui, elle cessera de le critiquer et le laissera regarder son match de foot de temps à autre. Et en plus de cela, une fois de temps en temps, elle prendra sur elle, soupirera et consentira à une petite fellation; ce n’est pas qu’elle ait vraiment envie de la prodiguer, mais bon, mieux vaut ça que d’envenimer la situation, mieux vaut cette pauvre pipe bimensuelle qu’un divorce. Mais la vérité, c’est que les rares fois où elle le laisse la prendre, elle pense à un autre. La vérité, c’est que les seules qui l’excitent encore, ce sont les petites roumaines qui font le tapin sur la départementale qu’il emprunte en revenant du boulot. La vérité, c’est que le désir est mort entre eux.

La vérité, c’est qu’il n’y a pas de désir négocié : il n’y a que du consentement devenu, au fil du temps, obligation au sein d’un couple. Parce qu’on est trop lâche ou avouer son manque de désir ou trop paresseux pour se risquer à aller voir ailleurs. Et l’absence de désir réel, en ces occasions, est si évidente et si désolante qu’elle ne fait qu’engendrer davantage de frustration, de part et d’autre.

désir, femme et séduction

Le jeu de la séduction n’est rien d’autre qu’une danse, lui permettant de céder à un désir qu’elle a déjà d’une manière socialement acceptable

Un mythe d’asservissement

L’idée selon laquelle le désir, et en particulier le désir des femmes, pourrait se négocier, provient, chez les hommes, d’une mauvaise compréhension de la manière dont celles-ci perçoivent le monde et le pensent. Eux réfléchissent, généralement, de manière relativement rationnelle : « J’ai envie de cette femme. Je vais donc me renseigner sur les conditions qui sont les siennes pour accorder ses faveurs sexuelles à un homme. Une fois que j’aurai listé ces conditions, je ferai en sorte de les remplir. Je devrais logiquement obtenir du sexe. Si je n’en obtiens pas, ça voudra simplement dire que toutes les conditions ne sont pas réunies : il faudra donc que je m’assure si je n’en ai pas oublié quelques-unes. » Et ainsi de suite. La boucle logique peut durer des jours, voire des années. Parfois même, l’homme ne se rend jamais compte qu’en réalité, ce n’est pas du tout comme cela que ça se passe. La faille de son raisonnement : il croit que le désir féminin est une chose logique. Il part du principe que le regard que les femmes posent sur les hommes se base sur des critères objectifs et fixes. Si la stratégie relationnelle et matrimoniale peut, au moins en partie, obéir à une stratégie rationnelle, le désir, sentiment instinctif, primal, purement basé sur l’estimation intuitive de la qualité reproductive et génétique de l’autre, ne se commande pas. Ce qui peut éventuellement s’obtenir par la négociation et la force de conviction, donc, c’est le couple. Pas le désir sexuel. Les seules avec qui un marchandage est possible, ce sont les prostituées. 

L’idée selon lequel le désir pourrait se négocier, voire se gagner, est celle qui sous-tend bien des esclavages masculins. C’est celle qui fait que certains s’accrochent alors qu’ils devraient lâcher. Ce qui fait que d’autres se contentent de la friendzone, d’autres encore croient que leur âme-soeur finira par les comprendre, ou que d’autres encore acceptent une relation à distance. Parce qu’ils croient, lâchement, que c’est mieux que rien et que le désir viendra. Mais c’est aussi ce mythe qui est derrière bien des harcèlements : à la longue, c’est sûr, elle finira par céder. Non seulement l’idée que le désir peut se négocier est fausse, mais en plus elle provoque des effets délétères fortement indésirables.

Cela ne veut pas dire que le désir sexuel n’évolue pas avec le temps, ni qu’un mâle qui, auparavant, n’apparaissait même pas dans le radar sexuel d’une femelle ne peut pas y entrer, surtout si son statut (physique, social, relationnel) change. Si votre VMS augmente, attendez-vous à ce que le désir à votre égard augmente également. Conservatisme relationnel aidant, il évoluera toujours moins vite au sein des personnes qui vous connaissent déjà, cependant. Dans certains cas, la pression du groupe amical peut même neutraliser votre progression.

Cela ne veut pas dire non plus que la séduction n’existe pas. Non seulement elle existe, mais elle peut contribuer à construire le désir. Uniquement dans les premiers temps suivant une rencontre, cependant. Très vite, très tôt, les choses se fixent et chacun a catégorisé l’autre : baisable ou pas baisable, désirable ou pas désirable, envisageable ou pas envisageable. Et encore … le plus souvent, les différentes étapes de la séduction ne sont qu’une forme de danse rituelle, destinée à permettre à la femelle d’accepter les avances du mâle d’une manière socialement acceptable. S’ils étaient honnêtes et francs, avec eux-mêmes comme avec leur partenaire, ils admettraient tous deux le plus souvent qu’ils ont mis moins de dix minutes à décider s’ils avaient, ou non, envie de l’autre.

En bref : vous pouvez vous rendre désirable, c’est certain. Mais ça ne veut pas dire que vous serez désiré : seulement que vous aurez la possibilité de l’être. Le désir sincère et réel obéit à des lois complexes, parmi lesquelles on trouve pas mal d’arbitraire, de hasard et même de mauvaise foi.

Le désir ne se négocie pas est une maxime qu’il est bon de garder à l’esprit, tant pour éviter les obstacles cités ci-dessus que pour vous permettre de garder un esprit libre. Partez du principe que si Unetelle n’a pas envie de vous, il est inutile de tenter de l’en convaincre, ni de prouver vos qualités à ses yeux. Dans le meilleur des cas, cela vous coûterait énormément de temps et d’efforts, pour, au final, un résultat qui pourrait bien être décevant. Consacrer ce temps et cette énergie à rencontrer et séduire celles dont les désirs s’accordent aux vôtres est à la fois plus facile, plus rapide et bien plus satisfaisant. Mais cela implique un certain courage : celui de rompre les relations toxiques ou asservissantes, et oser voler de vos propres ailes, tracer votre propre voie. La contrepartie logique, c’est que votre désir non plus ne se négocie pas. Ne plus bander pour votre femme, votre copine ou votre sex-friend n’a rien de honteux. De même, ne pas avoir envie d’elle maintenant n’est pas un drame, et, surtout, ne doit appeler aucune justification de votre part.

 

Illustrations : Allan Filipe Santos Dias Daniel Apodaca

Julien
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