Les hommes sont fainéants

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hommes fainéants au chantier

Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés,
finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire. 

Alfred Sauvy

Parmi les marronniers que l’on trouve régulièrement dans la presse, au même titre que la rentrée des classes, les piqûres de méduse en été ou le chassé-croisé des vacances, figure l’idée que les hommes sont fainéants. Chiffres édifiants à l’appui, on cite à l’envi des études régulières de l’INSEE, interprétées ensuite par l’Observatoire des Inégalités, et reprises quasiment mot pour mot, concluant à cet affreux constat : les hommes n’exécuteraient pas leur part de tâches ménagères, plongeant ainsi leurs compagnes dans une effroyable servitude. Cette idée, qui fait partie des grands mythes contemporains (au même titre que celui des écarts de salaire), ne résiste pourtant pas bien longtemps à l’analyse critique.

Nature, origine et production des chiffres

Les inégalités dont il est question sont présentées par le tableau ci-dessous sur le site de l’Observatoire des Inégalités.

 

Répartition des temps sociaux selon le sexe
Unité : heures et minutes
HommesFemmesEcart hommes-femmes
Temps physiologique (sommeil, soins personnels et repas)11:0711:24– 00:17
Temps professionnel (travail, études, formation,trajets)06:054:4801:17
Temps domestique02:0003:26– 01:26
– Dont ménage, cuisine, linge, courses01:0802:35– 01:27
– Dont soins aux enfants et adultes00:1800:36– 00:18
– Dont bricolage00:2000:0500:15
– Dont jardinage, soins aux animaux00:1400:1000:04
Temps libre03:2002:4500:35
– Dont télévision01:4801:2500:22
– Dont lecture00:0900:14– 00:05
– Dont promenade00:1000:12– 00:02
– Dont jeux, Internet00:3000:1700:13
– Dont sport00:1300:0700:06
Temps de sociabilité (hors repas)00:4300:45– 00:02
– Dont conversations, téléphone, courrier00:1600:19– 00:03
– Dont visites, réceptions00:2300:2300:00
Trajets (hors travail)00:4300:5500:07
Ensemble24:0024:0024:00
Durée moyenne au cours d’une journée (du lundi au dimanche). France métropolitaine – Hommes et femmes ayant un emploi.
Source : Insee – Enquête emploi du temps 2009-2010 – © Observatoire des inégalités
Les hommes sont fainéants

Les hommes sont fainéants : tandis que leurs compagnes sont opprimées à la maison, eux s’amusent à l’usine.

Avant de se pencher sur les chiffres eux-mêmes, il est utile de se demander d’où ils proviennent, comment ils ont été produits et par qui. Contrairement à l’INSEE, qui est une structure d’État, l’Observatoire des Inégalités n’est pas un organisme public : il s’agit d’une association indépendante, certes reconnue d’utilité publique, mais néanmoins privée. Si elle se veut séparée de toute tutelle étatique, elle n’en est pas moins orientée politiquement. Ce qui n’est pas une tare en soi mais mérite d’être noté.
Les chiffres avancés par l’Observatoire proviennent d’une série d’études organisées par l’INSEE dans les années 2009-2010. Un peu plus de 17000 personnes ont participé à ces études. Les personnes en question, volontaires, ont accepté de remplir, au cours de leur journée, un cahier décrivant, par tranche de 10 minutes, quelles étaient leurs activités. Là encore, rien de mauvais en soi, à condition de se souvenir qu’on reste dans un cadre purement déclaratif, et non dans celui d’une observation extérieure et froide des événements. De plus, l’aspect contraignant du questionnaire (il faut tout de même prendre le temps de noter ce que l’on fait régulièrement) peut exclure des réponses les gens les plus occupés/stressés/surmenés.
Un autre fait est à prendre en compte : l’étude ne concerne que les personnes ayant un emploi. Elle se désintéresse donc des chômeurs. Or, en France, les hommes sont légèrement plus touchés par le chômage que les femmes. Ce qui introduit dans l’étude un biais important. Car ne sont donc pas pris en compte dans l’étude les couples dans lesquels, l’un des deux n’ayant pas de travail rémunéré, il prend vraisemblablement en charge sinon l’ensemble, du moins une part très importante des tâches ménagères. Bien entendu, cela concerne aussi les couples dans lesquels c’est la femme qui ne travaille pas. Sauf que nous parlons ici de moyennes, et que, du coup, le biais est au désavantage des hommes.
Outre ces premiers éléments, qui contribuent déjà à apporter aux chiffres un sérieux flou, il convient de prendre en considération quelques petits problèmes, avant de conclure que les hommes sont des fainéants…

Problèmes de définition

Le premier type de problème que pose ce genre de tableau, c’est celui de la définition de ce qu’est ou n’est pas une tâche et de ce qui relève ou ne relève pas du temps de loisir. Plusieurs des activités listées par l’Observatoire des Inégalités tombent dans les deux catégories à la fois, sans que l’on juge utile de différencier l’une de l’autre. Prenons quelques exemples :

Les soins aux enfants

Quiconque a des enfants sait que s’occuper d’eux n’est pas toujours une sinécure. Mais que c’est également une joie réelle. Si changer la couche du petit dernier ou surveiller les devoirs n’est que rarement une partie de plaisir, jouer avec eux, discuter, leur faire la lecture … tout cela relève, pour l’adulte, d’un temps certes consacré à l’éducation, mais dans lequel il reçoit des gratifications émotionnelles considérables. De même, cuisiner pour eux, les éduquer au goût … cela peut certes être pénible, si Bébé recrache toute sa bouillie à votre visage. Mais c’est également un grand plaisir. Dès lors, quelle proportion de l’activité soins aux enfants doit-on faire entrer dans le loisir ? Dix, quinze, vingt pour cent ? Difficile à estimer…

Les courses

Un autre problème est la définition des courses. L’estimation de l’INSEE, sur laquelle se base l’article de l’Observatoire des Inégalités, amalgame en effet tous les achats faits à l’extérieur, sans faire la différence entre les courses-nécessité et le shopping-plaisir. Pourtant, les premières relèvent d’une obligation, l’autre d’un temps de détente. Là encore, quel pourcentage apporter dans la case « loisir » ? Une demi-heure par semaine ? Une heure ? Plus ? Moins ? Pas clair…

Internet

Tout le temps passé sur Internet est assimilé à du temps libre. Pourtant, on fait autre chose que s’amuser, sur Internet : on gère aussi ses comptes, on passe des commandes, on vérifie des itinéraires … rien de tout cela n’est pris en compte et l’ensemble du temps passé est considéré comme du loisir. Faire les comptes du ménage sur le site de la banque ou jouer à World of Warcraft, c’est donc, aux yeux de l’étude, la même chose. 

Ainsi, selon ces chiffres, si après dîner Monsieur gère la comptabilité du ménage sur Internet tandis que Madame fait un câlin à Bébé, c’est un loisir pour lui et une tâche domestique pour elle. Si Madame fait du shopping avec ses copines tandis que Monsieur répare le lave-linge, c’est du temps domestique pour les deux, à égalité. Mais à l’inverse, si Monsieur joue avec son chien tandis que Madame amène le gamin chez le médecin, on est dans du temps domestique pour lui, du temps de trajet pour elle. Autant de situations, finalement très communes, et dont on peut facilement trouver des dizaines d’exemples, qui rendent les comparaisons pour le moins malaisées.

les hommes sont fainéants shopping

Si on en croit les chiffres de l’INSEE, cette femme est en train de se livrer à d’abrutissantes tâches ménagères.

Problèmes de chiffres

Même si on admet les estimations sans les réserves évoquées ci-dessus, reste un autre souci, qu’il convient d’aplanir avant de prétendre que les hommes sont fainéants. Cet autre souci, c’est que pour se faire une idée précise, il convient de lire TOUT le tableau. Car on y découvre des choses étonnantes. Ainsi, le temps professionnel des hommes est en moyenne de 06h05 par jour, tandis que celui des femmes n’est que de 04h48. La différence est de 77 minutes, à comparer avec celle, de 86 minutes, portant sur le temps domestique. En d’autres termes : pendant que leurs compagnes font le ménage, la plupart des hommes sont encore à l’usine ou au bureau. Très certainement s’y amusent-ils comme des petits fous.

Si injustice on doit trouver dans ces chiffres, elle ne peut se situer que dans le temps libre : le reste relèvant d’obligations sociales ou de nécessités, il n’y a guère de possibilité d’y changer quoi que ce soit, quelle que soit la volonté de chacun. Car enfin, si dans un couple l’un des deux travaille davantage, il n’y a rien de honteux ni de choquant au fait que, pendant ce temps, l’autre s’occupe de davantage de tâches ménagères. Le temps libre, donc, présente une différence de 35 minutes par jour en faveur des hommes (soit environ 2.43% de la journée). Examinons les choses d’un peu plus près et demandons-nous, pour les femmes, où sont passées ces 35 minutes…

Ces 35 minutes, on en trouve déjà la moitié (17 minutes) dans le temps physiologique (11h07 pour les hommes, 11h24 pour les femmes) consacré au sommeil, aux repas, aux soins personnels, etc. Ce chiffre ne doit rien avoir pour surprendre : il correspond tout simplement au temps que, chaque jour, les femmes consacrent de plus que les hommes à leurs passages aux toilettes, à leur maquillage, leur coiffure, etc. On trouve 2 autres minutes dans le temps de sociabilité, qui peut difficilement être assimilé à autre chose qu’un loisir (discuter avec une amie au téléphone n’est pas une tâche ménagère). Cela nous ramène à une différence quotidienne de 16 minutes. Soit 1.11% de la journée. Or cette valeur est très proche de celle de la marge d’erreur (qui, compte tenu de la taille de l’échantillon, comparée à la population française globale, se situe aux environs de 1%) pour ce genre d’étude et n’est donc pas significative.

Cette marge d’erreur, faible mais bien réelle, représente tout simplement le fait qu’on n’a pas interrogé tout le monde, mais simplement un échantillon de la population, et donc qu’il existe une petite part d’aléatoire. Et que les chiffres donnés relèvent purement du déclaratif individuel, et non de l’observation froide en laboratoire. Or le déclaratif est sujet à la subjectivité, et considérer ses propres efforts comme plus importants que ceux des autres est une tendance naturelle. Ainsi, si l’on a pris six minutes pour bouquiner, puis, le petit dernier se réveillant, quatre pour lui faire un biberon, qu’aura-t-on le plus tendance à noter pour ces dix dernières minutes ? Le temps de loisir, qui semble toujours plus court, ou le temps d’obligation, qui semble toujours plus long ?

En conclusion : décidément, les hommes sont fainéants … c’est en tout cas ce que l’on a décidé de croire

Catégorisation approximative et discutable de ce qui relève d’un loisir et de ce qui n’en relève pas, chômeurs exclus des personnes interrogées, conclusions hâtives basées sur une partie seulement de l’étude, non-prise en compte des spécificités physiologiques de chacun … le moins que l’on puisse dire, c’est que cette « observation » est nettement orientée, et l’interprétation qui en est donnée, plus orientée encore. Car c’est bien l’interprétation qui pose problème : ce que l’on nous dit dans les médias, c’est généralement que les hommes, ces salauds fainéants, délèguent toutes les tâches ménagères à leur compagne et se roulent les pouces à la maison. Or, même en se basant sur ces chiffres biaisés, on voit qu’il n’en est rien et que la différence observée est minime.

Mieux encore : puisque les chiffres donnés s’appuient uniquement sur une base déclarative, on pourrait tout aussi bien en conclure qu’au fond, la seule différence est que les femmes se plaignent davantage. Ou encore que les hommes gèrent mieux leur temps au quotidien. Rien dans l’étude ne permet d’écarter cette hypothèse. Bien évidemment, l’hypothèse en question est plutôt de mauvaise foi. Mais pas plus que celle consistant à tout mettre sur le dos du machisme masculin. Considérer que la différence indiquée par l’étude provient principalement d’une tendance accrue à chouiner et d’une difficulté plus importante à s’organiser de façon rationnelle de la part des femmes n’est pas moins légitime que de déclarer que les hommes sont fainéants. Et il est difficile de considérer la première hypothèse comme misogyne sans reconnaître que la seconde est misandre, et tout aussi arbitraire.

Quelle conclusion réelle peut tirer de ces chiffres l’être de raison ? D’abord et avant tout qu’au sein d’un couple, celui des deux qui travaille le moins a tendance à se charger de davantage de tâches ménagères que celui qui travaille le plus. La belle affaire. Odieux scandale, en vérité. Et que celui des deux qui passe le plus de temps en soins personnels et en temps physiologique ne dispose plus de ce temps pour faire autre chose. Le scoop intégral. 

Tout cela montre surtout à que point il est possible, avec une étude partielle et partiale, un a priori interprétatif biaisé et la volonté de stigmatiser une partie de la population au bénéfice de l’autre, de toujours retomber sur ses pattes.

Illustrations : Igor Ovsyannykov Rob Lambert freestocks.org

Martial
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