Les Maximes de La Rochefoucauld

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La Rochefoucauld

François de La Rochefoucauld fait partie de ces écrivains moralistes que l’on ne lit plus guère. C’est d’autant plus regrettable que ses Maximes sont, en quelque sorte, le bréviaire du gentilhomme sous Pilule Rouge du dix-septième siècle. Les lire aujourd’hui nous montre à quel point rien n’a vraiment changé, et combien certains principes sont éternels.

Qui est François de La Rochefoucauld ?

Né dans l’une des plus prestigieuses familles de la noblesse française, son père est gouverneur du Poitou; lui-même porte le titre de courtoisie de Prince de Marcillac. Il commence sa carrière militaire dès seize ans. Très jeune, il s’implique dans les différents complots et cabales qui entourent le trône, s’alliant un temps avec Gaston d’Orléans contre Richelieu. Au moment de la Fronde, il prend le parti de Condé, sans doute influencé par sa maîtresse, la Duchesse de Longueville, soeur du Grand Condé. Blessé à la tête au siège de Paris, il manque perdre la vue et met plus d’un an à guérir. Après la défaite des frondeurs, il se retire près d’Angoulême, dans un exil doré loin de la cour, où il rédige des Mémoires consacrées à la période de la régence d’Anne d’Autriche. L’ouvrage, considéré comme particulièrement vachard, va faire scandale et il devra prétendre qu’il a été publié sans son autorisation. Après la sortie d’une nouvelle édition, corrigée et assagie, il peut revenir à Paris, où il fréquente les salons les plus en vue et tout le gratin intellectuel de son temps. Proche de Madame de Sévigné et de La Fontaine, il participe à l’activité littéraire de la capitale, et rédige, dans cette dernière période de sa vie, ses Maximes, principes moraux tirés de l’observation des moeurs et des comportements humains. Il meurt à Paris en 1680, à l’âge de 66 ans, après avoir reçu, excusez du peu, l’extrême-onction des mains de Bossuet.

Les Maximes

Les Maximes de François de La Rochefoucauld sont une compilation d’environ 500 petits textes, très courts, dont beaucoup ne font pas plus d’une phrase. Chaque Maxime est une observation, une note quant à la nature humaine, ou encore une petite réflexion en passant. Ce n’est pas le genre de bouquin que l’on lit en une fois, d’un bout à l’autre. C’est même déconseillé, l’effet d’accumulation tendant à faire perdre la force de chacune. Il est préférable de laisser le livre sur une table de nuit ou au fond d’un sac et de l’ouvrir de temps à autre, au hasard. Lire une ou deux Maximes, puis se laisser le temps d’y réfléchir et de ruminer tout cela.  Au-delà de l’intérêt personnel, on peut trouver aux Maximes plusieurs qualités : d’une part, c’est un ouvrage classique, ce qui signifie que si on vous voit en train de le lire, vous passerez pour un intellectuel littéraire, plutôt que pour un affreux machiste, et vous pourrez facilement vous réclamer de la pensée de La Rochefoucauld : c’est classieux, ça fait cultivé mais ça ne fait pas peur; d’autre part, c’est un joli cadeau à faire à un jeune homme ou à un ami sous Pilule Bleue, en espérant lui faire ainsi entrer dans la tête quelques dures réalités; enfin, c’est un livre d’une incroyable richesse : chaque relecture vous en fait découvrir de nouveaux aspects et c’est le genre de bouquin qu’il est intéressant de ressortir de sa bibliothèque une fois tous les cinq ou dix ans, pour constater que certains textes qui ne nous « parlaient » pas à vingt ans nous semblent désormais familiers à trente, par exemple.

Une petite sélection de Maximes

Voici quelques-unes des Maximes, qui méritent chacune un brin d’attention et de réflexion. Plutôt que de les lire toutes, ou après l’avoir fait, pourquoi ne pas jouer le jeu, et prendre, pour chacune, le temps de la réflexion ? Lisez-en une ou deux au hasard demain matin, au lever, et laissez-les trotter dans votre tête la journée durant : sans doute constaterez-vous que ces petites phrases simples ont alimenté vos réflexions et sûrement, même, aurez-vous vu dans le courant de votre journée ou de votre semaine un exemple de leur pertinence.

  • Maxime 5 : La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie.
  • Maxime 19 : Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui.
  • Maxime 26 : Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.
  • Maxime 29 : Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités.
  • Maxime 31 : Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres.
  • Maxime 41 : Ceux qui s’appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.
  • Maxime 62 : La sincérité est une ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de gens ; et celle que l’on voit d’ordinaire n’est qu’une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.
  • Maxime 71 : Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de s’être aimés quand ils ne s’aiment plus.
  • Maxime 72 : Si on juge de l’amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu’à l’amitié.
  • Maxime 73 : On peut trouver des femmes qui n’ont jamais eu de galanterie ; mais il est rare d’en trouver qui n’en aient jamais eu qu’une. [Galanterie dans ce contexte = histoire d’amour/de sexe extraconjugale]
  • Maxime 93 : Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples.
  • Maxime 127 : Le vrai moyen d’être trompé, c’est de se croire plus fin que les autres.
  • Maxime 138 : On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en point parler.
  • Maxime 164 : Il est plus facile de paraître digne des emplois qu’on n’a pas que de ceux que l’on exerce.
  • Maxime 200 : La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie.
  • Maxime 277 : Les femmes croient souvent aimer encore qu’elles n’aiment pas. L’occupation d’une intrigue, l’émotion d’esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d’être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu’elles ont de la passion lorsqu’elles n’ont que de la coquetterie.
  • Maxime 367 : Il y a peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.
  • Maxime 448 : Un esprit droit a moins de peine de se soumettre aux esprits de travers que de les conduire.
  • Maxime 474 : Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté.
  • Maxime 496 : Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n’était que d’un côté.

La grande originalité de La Rochefoucauld, parmi les autres moralistes de son siècle, est de développer une sorte de théorie des motivations humaines, que l’on pourrait qualifier de pré-freudienne. Alors qu’il est couramment admis en son temps, au travers d’un prisme inspiré à la fois du stoïcisme et du christianisme, que tout peut dépendre de la volonté propre et du sens de la vertu de chacun, La Rochefoucauld postule au contraire une influence majeure du hasard et des humeurs sur le jugement personnel. Il met aussi en valeur le fait que ce qui est couramment considéré comme vertu n’est rien d’autre qu’un masque social, et que ni le bien ni le mal n’existent dans le vide, mais seulement au regard des impératifs d’une société. Sa vision de l’amour et des relations sentimentales en général est volontiers triste et désenchantée, et il semble insister sur l’idée que le désir a plus à voir avec la vanité personnelle qu’avec le souhait réel de l’autre. L’un de ses principaux thèmes est et reste la tendance naturelle de chacun à se mentir à lui-même et à se bercer d’illusions quant à sa propre valeur.
Bref : à bien des égards, nous avons bel et bien affaire à un penseur pré-Pilule Rouge.

Maximes (Poche)


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