La part féminine des hommes

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La part féminine de l'homme : une vaste blague

L’un des pièges cognitifs les plus vicieux et néanmoins les plus courants dans lesquels tombent nombre d’hommes de nos jours est l’idée qu’ils doivent laisser s’exprimer leur part féminine. Ils ne doivent pas hésiter à pleurer s’ils en ont envie ; ils doivent oser exprimer leurs émotions, plutôt que leur raison ; ils doivent prendre soin de leur corps au-delà de ce qui est nécessaire pour acquérir force et efficacité. Et ainsi de suite. Et tout cela, avec l’idée qu’en se faisant plus féminins, ils seront plus attirants pour les femmes.

Que les pôles masculins et féminins ne soient pas hermétiques l’un à l’autre et qu’il y ait du féminin dans l’homme (à des dosages variés) et du masculin dans la femme (à des dosages variés également), c’est une lapalissade aussi vieille que le monde, ou, à tout le moins, que le symbole yin-yang. Prétendre le découvrir revient à enfoncer des portes ouvertes. Ce n’est pas cela que notre société encourage, mais bien la féminisation des comportements des hommes : on les veut sensibles, empathiques, compatissants, bienveillants.

La part féminine, ou l’imitation du groupe dominant

Le fait d’encourager les personnes qui ne font pas partie du groupe favorisé à imiter les comportements de ce groupe est vieux comme le monde : Molière, dans le Bourgeois Gentilhomme, ne parle pas d’autre chose. C’est d’ailleurs l’une des manières les plus sûres de repérer quel est le groupe dominant dans une société : c’est celui que les autres sont encouragés à imiter. Or la société contemporaine est dans une situation délicate, assez proche, en fait, de celle de la fin de l’Ancien Régime : à l’époque, la noblesse restait encore en apparence dominante, tandis que la bourgeoisie détenait déjà le pouvoir réel mais sans en avoir les prérogatives officielles. Aujourd’hui, les hommes restent désignés comme dominants par le discours officiel, et, de fait, ils le demeurent à certains égards (dans une partie du monde de l’entreprise, entre autres) mais le pouvoir culturel et médiatique (c’est-à-dire celui qui dit et explique le réel) est extrêmement féminisé. C’est ce pouvoir culturel qui encourage les hommes à se plier aux normes du groupe dominant. A féminiser leurs comportements, donc.

La part féminine, ou la castration douce

Assez étrangement, les hommes béta qui se plient à cette injonction pensent sincèrement qu’ils montrent ainsi aux femmes qu’ils sont émotionnellement mûrs. C’est là la marque d’un bien beau conditionnement, façon 1984. Le sujet, en acceptant une doctrine qui lui dit le contraire du réel (la guerre c’est la paix, la vérité c’est le mensonge, la non-maîtrise de ses émotions c’est la maturité…) et en la revendiquant, montre à quel point il a bien assimilé les commandements du Parti. Commandements d’autant plus pervers que ces mêmes bétas se rendront un jour ou l’autre compte que cette fragilité émotionnelle dont ils font preuve, et autour de laquelle ils ont construit une personnalité elle aussi fragile et féminine, ne leur garantit aucunement le moindre succès auprès des femmes. Et nombre d’entre eux s’estimeront confusément grugés quand ils verront la nana qu’ils convoitent partir au bras d’un gros baraqué macho, viril et dur à cuire (un mâle alpha, donc). Ils s’arracheront les cheveux et pleureront bien fort en se demandant pourquoi, mais pourquoi donc, tant de femmes préfèrent les connards…
La réponse est simple : ce ne sont pas les connards qu’elles aiment, ce sont les hommes. Si elles avaient envie de coucher avec un être fragile, sensible et émotionnellement instable, elles seraient lesbiennes.

Une logique tordue

Cela ne signifie pas que les femmes dans leur ensemble se livrent à cette manipulation de manière consciente. Il s’agit plutôt de la conséquence d’un certain nombre de croyances, issues de mouvements pseudo-féministes. Dans leur logique, puisque tous les problèmes du monde viennent du tempérament des hommes, et aucun ne provient des femmes, la clef d’un monde meilleur, c’est de transformer les hommes en femmes. On admettra donc comme positive toute attitude traditionnellement féminine (compassion, empathie, expression des sentiments, instabilité émotionnelle…) et comme négative toute attitude traditionnellement virile (maîtrise de soi, bravoure, un certain degré de violence, force de caractère). Tout en laissant les enfants s’amuser avec les jouets des deux sexes, on encouragera, chez le petit garçon, ce qui peut ressembler à des comportements féminins ; mais à l’inverse, tout ce qui pourrait ressembler à des comportements virils chez la petite fille (agressivité, violence, mise en danger personnelle…) sera découragé; on lui expliquera d’ailleurs qu’elle peut très bien faire un métier d’homme, parce que l’égalité, c’est comme ça que ça marche : le fait que les hommes se soient vus attribuer certaines occupations parce qu’ils ont certains traits de caractère compatibles avec ces fonctions ne semble pas entrer en ligne de compte. On n’a donc pas affaire à une recherche d’égalité de droits, ni même d’équivalence entre masculin et féminin, mais bien à une féminisation des hommes.

Cette même logique tordue prétend que si un homme se montre fort, sûr de lui-même, confiant, voire dominateur, c’est qu’il dissimule en son for intérieur une blessure secrète et qu’il se ment à lui-même en sur-compensant ses faiblesses. Le fait qu’il puisse réellement être fort, sûr de lui-même, confiant et dominateur est hors de question : dans la vision féminisée de l’être humain, un tel homme n’existe tout simplement pas. Seules les femmes ont le droit d’être fortes, indépendantes et de n’avoir besoin de personnes.

Cette féminisation, acceptée intellectuellement par les femmes qui adhèrent à la mythologie pseudo-féministe, ne résiste cependant pas au choc avec le réel : dans le domaine de la séduction, notamment, où l’intellect cède devant l’instinct, les femmes fuient les hommes « sensibles et émouvants » (qu’elles viendront retrouver pour pleurer sur leur épaule un peu plus tard et dont elles feront des amis fidèles et tellement à l’écoute) : ceux avec qui elles couchent en général, ce sont les hommes qui sont restés virils.

Les garantes de l’ordre social

La « castration douce » dont sont ainsi victimes beaucoup d’hommes du fait de la pression exercée sur eux afin qu’ils se montrent sensibles, doux et vulnérables est l’un des aspects essentiels de la domination féminine sur la société occidentale actuelle. En effet, si les femmes sont autorisées à être des femmes, et à l’être pleinement, et sans s’excuser de l’être ni chercher à modifier ce statut, les hommes, quant à eux, ne sont autorisés à manifester leur virilité que dans le cadre d’un ordre social défini par et au bénéfice des femmes. Exprimer leur virilité autrement, sans tenir compte du diktat féminin ou en allant à son encontre, c’est s’exposer à la mise au ban, voire, dans certains cas, à des contraintes légales.

Le mythe de la part féminine est l’une des manifestations d’un ordre social et culturel au sein duquel les hommes sont priés de disparaître en tant qu’hommes. Une identité masculine classique, même quand elle n’est ni agressive, ni violente, est perçue comme une incongruité ; un homme viril sera, ainsi, couramment présenté comme machiste, brutal, stupide, arriéré, rural, beauf, inculte, etc. Au contraire, celui qui se plie à la narration féminine, voire nie à tel point sa virilité qu’il devient une tapette métrosexuelle (1), est considéré comme sympathique, cultivé, urbain, bref civilisé, bien qu’inférieur en tout aux femmes. Il suffit pour s’en convaincre de se pencher un instant sur le discours publicitaire : l’homme y est bien souvent ridiculisé ; quand il tente d’accomplir des tâches traditionnellement féminines, sa compagne (ou ses enfants) en savent plus long que lui, et détiennent les solutions à son problème auxquelles il n’avait pas pensé de lui-même ; quand, à l’inverse, il se consacre à des tâches traditionnellement masculines, il est ridicule, anachronique, macho, bouffon. Il a toujours tort, quoi qu’il fasse. Manifester sa part féminine ne suffit pas : il est et restera toujours un sous-être; s’il veut espérer ramasser quelques miettes de considération, il n’a qu’une seule possibilité : se renier lui-même.

Se renier soi-même

Le reniement de soi est en effet exigé des hommes; dans l’ensemble du discours dominant, une chose est sous-entendue : l’attitude virile ne serait qu’une façade. Elle ne serait qu’un masque derrière lequel l’homme cacherait ses faiblesses intrinsèques. Créature faible et toujours en recherche d’approbation et d’admiration, l’homme ne serait, au fond, qu’un ballon de baudruche, et il suffirait de peu pour faire taire sa belle assurance. Circulez, il n’y a rien à voir, la virilité sincère n’existe pas.

Le négationnisme vis-à-vis de quelque chose qui pose problème à un degré ou à un autre est une attitude courante dans nos sociétés : ainsi, on prétendra, par peur du racisme, que les races n’existent pas ; on dira, par peur du nationalisme, que les nations n’existent pas ; par manque de connaissance et de maîtrise des cultures, on prétendra que la culture n’existe pas. Bref : pour ne pas regarder un fait en face, on le nie. Cela permet de le sortir du champ de la réflexion et de donner l’impression que le problème est résolu. Il en va de même pour la virilité aujourd’hui : de plus en plus d’hommes ne se reconnaissent plus dans notre société ? Qu’à cela ne tienne : on prétend qu’il n’y a pas de problème et tout va bien se passer.

Manifester la soumission

Chez plusieurs espèces d’animaux, quand deux individus se battent, le vaincu finit, en signe de capitulation, par montrer au vainqueur une part vulnérable de son corps (la gorge ou le ventre, en général). Exposer ses faiblesses est un signe de soumission et la marque que l’on reconnait la valeur ou la puissance de l’autre comme supérieure à la sienne propre. C’est exactement la même chose pour le futur chevalier, agenouillé devant son suzerain : l’épée qui l’adoube pourrait tout aussi bien lui trancher la tête et il ne pourrait rien y faire. La soumission se manifeste par l’absolue confiance accordée à l’être à qui on confie les moyens de nous détruire. L’homme qui adhère à la dangereuse faribole de la part féminine qu’il faudrait absolument trouver et exprimer fait donc trois choses :

  • Il se soumet au groupe dominant, en prétendant l’imiter. Ce faisant, il se place déjà en position de faiblesse, pour la bonne et simple raison qu’il n’est pas une femme. Même s’il essaie très fort, il ne parviendra jamais à être assez femme dans son comportement, et se trouve donc, pour toute son existence, confronté à une forme de chantage : montre-moi que tu peux te fémininer plus encore ; sinon, c’est que tu es un immonde machiste.
  • Il se soumet au groupe dominant, en laissant celui-ci le définir. Ainsi, il laisse un récit dominé par les impératifs féminins décrire ce que c’est que d’être un homme, et ce à quoi un homme devrait aspirer.
  • Il se soumet au groupe dominant, en lui exposant ses faiblesses, et donc en donnant aux femmes de son entourage les moyens de le manipuler à leur guise.

Il s’imagine être intimidant pour la femme qu’il a en face de lui, et croit que s’il s’ouvre un peu plus, s’il dévoile des faiblesses, des failles, des incertitudes, des sentiments d’insécurité, elle pourrait avoir une idée de la profondeur de son être, de la richesse de ses sentiments, et l’aimer davantage pour cela. Spoiler alert : cela ne se produit jamais.

Attention : il n’est pas certain que la dame en question s’enfuie pour autant. Il se peut qu’elle reste et remercie poliment l’homme pour la marque de confiance dont il l’honore. Il est même possible que cela n’ait pas d’incidence sur leur relation. Mais en aucun cas cela n’améliorera la relation. L’aveu de faiblesse et l’expression de sa part féminine et sentimentale est tout simplement la façon habituelle qu’ont les bétas de tenter de séduire : ils se contentent d’être eux-mêmes, en se disant que la vérité est une vertu, qu’il faut toujours être honnête et que si c’est « la Bonne », elle saura reconnaître qu’il est un mec bien. En quelque sorte, c’est de l’idéalisme kantien pour mal-comprenant.

Conclusion

Bien sûr, il est utile de connaître ses faiblesses, d’avoir conscience de ses propres sentiments et d’être capable d’analyser la manière dont notre propre esprit fonctionne. C’est même indispensable pour qui veut progresser et améliorer sa propre existence. Mais se vanter de ses handicaps, les porter en étendard ou les exposer à la vue des autres n’a rien d’une bonne idée. A tout le moins, ça n’a rien d’attirant, rien de sexy, et ça n’amènera aucune femme dans votre plumard. Tôt ou tard, au cours d’une relation de longue durée (mariage ou concubinat), vous serez bien entendu amené à révéler certaines de vos faiblesses à votre compagne. C’est tout à fait normal et naturel et cela fait partie des choses qui arrivent dans le cadre d’une relation bâtie sur la confiance et la compréhension mutuelle. Il n’y a aucun problème avec cela. Mais nous ne sommes plus ici dans la phase de séduction, et depuis bien longtemps.

(1) Afin d’éviter toute ambiguïté : on se gardera bien de confondre le terme de tapette métrosexuelle avec une insulte homophobe. Un homosexuel (je préfère pour ma part parler d’androphile, mais c’est un détail ici) est un homme avec des goûts particuliers, qui ne sont ni plus honteux ni plus glorieux que ses goûts alimentaires. Une tapette métrosexuelle est un mâle insupportable et superficiel, dont Juvenal, déjà, se moquait dans ses Satires. C’est dire si ça remonte.

Antoine
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