Paternité : le conte de l’oiseau

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métaphore de la paternité

La paternité a toujours été un sujet de préoccupation, à toutes les époques et dans toutes les cultures. On dit que ce conte est un conte chinois. Ou peut-être persan. Ou indien. Ou talmudique. Il en existe plusieurs versions, je ne sais pas laquelle est la vraie, ni même s’il y en a une, mais le seul fait qu’il ait été, ainsi, répété, dupliqué, réinterprété, donne à penser qu’il raconte quelque chose de relativement universel. En tout cas, il en dit long sur ce que c’est que d’être père.

C’est l’histoire d’un grand et noble oiseau. Un aigle, ou un pélican, ou peut-être le légendaire oiseau-roc ou le mythique Symurgh. Son nid se dresse à la cime du plus grand arbre d’une vaste forêt, et, dans son nid, se trouvent trois oisillons. Ils sont encore jeunes et frêles, incapables de voler par eux-mêmes, incapables de se nourrir seuls. L’oiseau regarde autour de lui avec effarement : un orage a mis le feu à la forêt et les flammes dévorent tout. Dans quelques minutes, elles seront au nid.

S’il prend, seul, son envol, il sait qu’il pourra survoler l’incendie de très haut, sans danger, et qu’il sauvera sa vie. Mais il sacrifiera celle de ses petits pour cela, et il s’y refuse.

S’il emporte dans ses serres un de ses oisillons, il volera moins vite et moins haut, risquera sa vie et celle de son petit, mais aura une chance de s’en sortir avec lui. S’il en emporte plus d’un, par contre, il sait qu’il ne sera jamais assez rapide ni assez fort pour qu’ils se sauvent, et ils mourront tous.

L’oiseau fait son choix : il est père avant tout, et il est hors de question pour lui de laisser mourir toute sa nichée. Il en sauvera donc un, puisqu’il ne peut les sauver tous. Ou, en tout cas, il essaiera.  Oui, mais lequel ? Comment choisir lequel de ses petits doit vivre ?

Se tournant vers les oisillons, il leur dit : « Pourquoi devrais-je vous sauver ? Si je fais ce sacrifice pour l’un d’entre vous, si je l’emporte avec moi au péril de ma propre vie, s’en souviendra-t-il ensuite ? »

Le premier oisillon répond : « Oui, père, je m’en souviendrai. Sauve-moi et je te promets que jusqu’à la fin de mes jours, je chanterai tes louanges. Je ferai savoir à tous quel père extraordinaire tu es et je m’enorgueillirai d’être ton fils. »

Le grand oiseau saisit le premier oisillon dans son bec et, sans l’ombre d’une hésitation, le précipite hors du nid, dans les flammes.

Le deuxième oisillon répond : « Oui, père, je m’en souviendrai. Sauve-moi et je te promets de bien m’occuper de toi, lorsque tu seras vieux. Je chasserai pour toi comme tu as chassé pour moi. Je veillerai sur ton grand âge. »

Le grand oiseau soupire, saisit le deuxième oisillon dans son bec et, après un instant de réflexion, secouant la tête, le précipite lui aussi dans les flammes.

Le troisième oisillon, quant à lui, répond : « Père, je m’en souviendrai. Et quand j’aurai grandi et que, moi aussi, j’aurai la responsabilité de ma nichée, je ferai pour mes propres petits les mêmes sacrifices que ceux que tu fais pour moi. »

Le grand oiseau soupire, rassuré de constater qu’au moins l’un de ses petits est digne d’être sauvé. Il prend le troisième oisillon dans ses serres et s’envole avec lui. 

Illustration : Luca Huter

Martial
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