Pourquoi ne pas généraliser ?

Share:
Il ne faut pas généraliser

Il ne faut pas généraliser est l’une des phrases les plus bêtes qui soient. Généralement proférée sur un ton sentencieux, et par une personne qui s’imagine ainsi prouver sa tolérance et son ouverture d’esprit, elle révèle surtout son incompréhension de la nature des processus intellectuels, de la production du savoir et de la réalité de ce qu’est une généralisation abusive. Et quand la phrase est suivie par un exemple personnel ou une statistique, c’est encore plus drôle…

Ce que généraliser veut dire

La généralisation est l’une des phases d’une approche rationnelle des choses. L’être de raison, en effet, tire son expérience du réel en deux phases consécutives : observation, généralisation, puis retour à l’observation.

  • Observation : vous observez le réel, constatez des faits
  • Généralisation : vous déduisez de ces faits des schémas généraux, des lois théoriques
  • Observation : vous mettez vos lois à l’épreuve du réel et constatez si elles sont, ou non, efficaces pour prédire ou expliquer les faits
  • Généralisation : vous corrigez vos théories en fonction des nouvelles observations
  • Et ainsi de suite.

La généralisation fait donc partie du processus d’apprentissage. Elle est la manière dont on transforme une expérience en connaissance. Au cours du processus de généralisation, vous extrapolez les observations faites sur un petit nombre de cas, en supposant que, dans des circonstances similaires, le réel se comporte de manière similaire.

Exemples :

Vous êtes enfant, élève en école primaire. On vous apprend la conjugaison du verbe mettre. Si vous en déduisez que vous connaissez aussi, du coup, la conjugaison de permettre et de soumettre, c’est que vous avez opéré une généralisation : en vous basant sur un cas unique, vous avez supposé que dans des cas similaires, les verbes se comportent de la même manière.

Vous être un chasseur préhistorique, prénommé Groumpf. Vous quittez pour la première fois votre forêt natale pour vous aventurer, seul, dans la savane. Au loin, vous apercevez un lion. C’est la première fois que vous voyez un tel animal. Il est en train de dévorer le cadavre d’une gazelle. Vous ignorez s’il a tué la gazelle ou s’il est charognard. Mais de la taille de ses crocs et du fait qu’il dévore le corps, vous en déduisez, par généralisation, qu’il mange de la viande, et donc que, étant vous aussi fait de viande, vous feriez bien de ne pas vous approcher d’un lion seul et sans arme.

Dans les deux cas, la généralisation ne vous amène pas nécessairement à quelque chose de vrai : pour autant que vous puissiez le savoir, les verbes permettre et soumettre pourraient se comporter autrement ; le lion pourrait être en réalité un charmant animal ; ou peut-être même les lions en général sont-ils de paisibles herbivores, et celui-ci seulement un pervers carnivore. Mais, en vous basant sur le peu de connaissances dont vous disposez à cet instant précis, le processus de généralisation vous indique ce qu’il est raisonnable et prudent de considérer comme l’option la plus vraisemblable. Ce qui n’est rien d’autre qu’une application du Rasoir d’Ockham.

Bien entendu, vous pourriez décider de ne pas émettre de jugement pour l’instant et d’attendre d’avoir observé un grand nombre de lions avant d’adopter une attitude prudente. Mais même en ce cas, vous généraliseriez, puisque vous n’auriez pas observé tous les lions.

Généraliser est nécessaire

Généraliser, c’est le processus par lequel a été créé tout le savoir humain

Une approximation pratique

Généraliser, c’est donc élaborer une approximation du réel, à partir des données dont vous disposez pour l’instant, de manière à en tirer une connaissance pratique. Quitte à réviser votre théorie à la lumière de nouvelles observations postérieures.

Généraliser, c’est aussi ce que fait le clinicien, quand, à partir d’un petit nombre de cas de patients observés et de leurs symptômes, il définit une maladie ou un trouble (comme Jordan Peterson, psychologue clinicien, à qui une journaliste avait reproché de généraliser … c’est-à-dire de faire son travail). C’est ce que fait l’éthologue quand, en observant quelques dizaines d’animaux de la même espèce, il en tire des lois concernant les comportements de cette espèce. C’est ce que fait le physicien quand il décrit le comportement des atomes de carbone en général à partir de l’observation d’un nombre restreint d’atomes de carbone. C’est ce que fait le connaisseur de champignons qui vous dit que c’est une mauvaise idée de manger une amanite : après tout, il n’a pas lui-même goûté toutes les amanites, comment peut-il prétendre que celle que vous venez justement de cueillir est toxique ? Peut-être est-elle différente des autres. Peut-être est-ce une gentille amanite ?

Généraliser, c’est, enfin, ce que fait le statisticien quand, à partir des résultats d’une enquête effectuée sur un échantillon restreint de la population, il tire des tendances générales. Toute statistique est une généralisation. C’est la raison pour laquelle quiconque s’écrie qu’il ne faut pas généraliser puis, à l’appui de ses dires, brandit une statistique, est un parfait imbécile.

L’injonction à ne pas généraliser est bien souvent une injonction à ne pas penser. A ne développer aucun savoir à partir de l’expérience. D’ailleurs ceux qui répètent le plus cette injonction sont bien souvent ceux qui pensent le moins, ou le plus mal (et ceci est une généralisation).

Généraliser est indispensable à la science

L’un des exemples concrets de ce que la généralisation peut amener.

La généralisation abusive

Pour autant, il existe bel et bien un sophisme de généralisation abusive. Ce sophisme consiste, en fait, à oublier que le cycle d’observation et de généralisation est infini, et que toute théorie tirée de l’observation des faits n’est qu’une théorie faute de mieux, qui doit être révisée quand de nouveaux faits viennent la contredire.

Ainsi, le mode le plus courant de la généralisation abusive consiste à croire que ses propres expériences singulières sont significatives pour le plus grand nombre. C’est une tendance que nous partageons tous peu ou prou mais dont il convient de se défier. Il est bien entendu plus facile de croire ce que nous avons-nous-même vécu que de comprendre la complexité du monde. Mais nous croire une référence est souvent une erreur. Accepter l’idée que notre propre approche des choses n’est pas toujours la bonne heurte notre narcissisme mais est généralement nécessaire.

Un autre mode courant de généralisation abusive, c’est le cherry picking : le fait de prendre un exemple ou contre-exemple, et supposer qu’il est représentatif, ou suffisant pour contredire une loi générale. Typiquement, pour reprendre l’exemple du lion, cela correspond, quand vous dites que le lion est un animal carnivore, à l’abruti qui viendra vous contredire pour vous expliquer que non, justement non, dans tel cirque vegan, on a réussi à nourrir un lion avec du soja et il n’en est pas mort (enfin … pas tout de suite). C’est aussi le cas de celui qui vous dira que les individus intersexes prouvent que la nature n’est pas binaire (alors que l’intersexualité est un accident biologique, c’est-à-dire, en tant qu’accident, un accroc à la règle générale).

L’argument par l’anecdote ou l’exemple personnel unique est très répandu quand il s’agit de contredire une généralisation. Il est alors d’autant plus amusant que :

  • Un contre-exemple ne suffit pas à prouver qu’une règle générale est fausse ; il prouve seulement qu’elle n’est pas universelle.
  • Le fait d’user de cet argument constitue justement une généralisation abusive !

Il ne faut pas généraliser ! Tenez, par exemple, moi, je connais un ami qui … est le parfait exemple de l’utilisation d’une généralisation abusive, alors que l’on prétend dénoncer une généralisation.

Exemples de généralisation abusive :

On dit que le tabac est dangereux pour la santé. Que dalle ! La grand-mère d’un mec dont un type je connais m’a parlé est morte à 102 ans alors qu’elle fumait deux paquets par jour. : on préfère croire à une anecdote invérifiée, plutôt qu’à des statistiques médicales.

J’ai longuement discuté avec mes potes de la manosphère, et tous le confirment : le couple, c’est l’enfer sur Terre, et les femmes sont toutes des salopes. : il y a ici un biais de confirmation, qui est le même dans tous les groupes plus ou moins fermés et dédiés à un sujet spécifique ; comme ils n’attirent, par définition, que des gens déjà intéressés par le sujet, il y a un fort risque de ne se retrouver qu’entre gens déjà d’accord entre eux. D’où la nécessité de faire appel à des sources extérieures, aptes à confirmer ou à infirmer les théories du groupe et à recourir à des confrontations régulières de la théorie au réel.

Attention : La généralisation abusive, comme la plupart des sophismes, ne rend pas forcément votre argument faux : elle le rend insuffisamment étayé, et donc irrecevable dans le cadre d’un débat, ou malhonnête dans le cadre d’une réflexion. Ce qui n’est pas exactement pareil : une chose peut très bien être vraie sans que vos raisons de la croire vraie soient justes.

Attention (bis) : la généralisation abusive n’est une faute logique que si elle sert à contredire un argument plus fondé, plus rationnel ou mieux argumenté. Si l’expérience personnelle constitue la seule donnée dont vous disposiez à l’instant T, vous baser sur elle pour généraliser n’est pas une faute.

Une faute logique

Dernier point, mais non des moindres : il convient de se souvenir que la généralisation abusive est une faute logique, et non, comme nombre de nos contemporains semblent le croire, une faute morale. Elle montre une faille dans votre raisonnement, et non un manquement éthique.

 

Illustrations : Fischer Twins SpaceX Alex Block

Martial
Share: