Raisonnement fallacieux : du bon usage du « ou »

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Ce qui est bien, avec les sophismes et autres raisonnements trompeurs, c’est qu’on n’en a jamais fini avec : à peine ouvre-t-on cette boîte de Pandore que des tonnes de nouveaux exemples nous sautent au visage. Voici donc une paire de nouveaux exemples de raisonnement fallacieux, qu’il convient d’apprendre à connaître, à repérer et le cas échéant à dénoncer.

 

Affirmation d’une disjonction

Ce raisonnement fallacieux consiste à vous mettre face à un choix et à (volontairement ou pas) confondre les deux sens du terme ou. Ou peut en effet être inclusif comme exclusif : « Fromage ou dessert » est un exemple de ou exclusif : si vous commandez l’un, vous n’aurez pas l’autre. « Nous pourrions aller voir ma mère ou mon frère. » est un exemple de ou inclusif : le fait d’aller voir la maman ne veut pas dire qu’on refuse pour autant d’aller voir le frangin ; on peut même aller voir l’un puis l’autre. « Je compte demander l’avis de Pierre ou de Michel » est un autre exemple de ou inclusif : je peux très bien demander l’avis de Pierre, celui de Michel ou celui des deux.

Dans le cadre du sophisme d’affirmation d’une disjonction, on va donc considérer un ou inclusif comme étant exclusif, ce qui nous donne des choses de ce genre :

A : « D’après les analystes, nous pourrions, l’an prochain, être confrontés à une hausse du chômage ou à un accroissement du terrorisme ».
B : « On table plutôt sur une hausse du chômage. »
A : « Donc il n’y aura pas davantage de terrorisme. »

A : « Je compte demander l’avis de Pierre ou de Michel. »
A : « J’ai demandé l’avis de Pierre. »
B : « Donc tu n’as pas à demander son avis à Michel. »

A : « Nous pourrions aller voir ma mère ou mon frère. »
B : « Allons voir ta mère. »
A : « Donc tu ne veux pas aller voir mon frère. Tu ne l’aimes pas ? »

 

Le faux dilemme

Un autre raisonnement fallacieux, très proche de l’affirmation d’une disjonction, consiste à proposer un choix qui n’en est pas un : vous présentez d’un côté la position que vous souhaitez, et de l’autre une alternative inacceptable. C’est une manière d’expliquer que votre interlocuteur n’a pas vraiment le choix.

  • « Vous êtes avec moi ou contre moi ! »
  • « Soit vous êtes favorable à ma politique, soit vous soutenez les terroristes ! »
  • « Si tu ne vas pas à la fac, tu seras livreur de pizzas toute ta vie ! »
  • « Certes, le capitalisme financiarisé a ses défauts ; mais on ne va tout de même pas devenir un pays soviétique ! »

Comme on peut le voir, ces arguments sont impressionnants, et peuvent provoquer un effet de sidération, voire forcer la personne à s’excuser ou à renoncer à sa position. Mais en réalité, ils sont assez faciles à démonter, pour peu qu’on garde la tête froide et qu’on réponde posément. Exemples de réponses :

  • « Vous êtes avec moi ou contre moi ! »
  • « Je suis avec moi-même. D’autres alternatives existent et vous n’êtes pas le centre du monde. »

 

  • « Soit vous êtes favorable à ma politique, soit vous soutenez les terroristes ! »
  • « Votre politique n’a pas empêché le terrorisme jusqu’ici, je ne vois pas pourquoi elle l’empêcherait à l’avenir, hélas. »

 

  • « Si tu ne vas pas à la fac, tu seras livreur de pizzas toute ta vie ! »
  • « On peut très bien réussir professionnellement sans jamais passer par la case fac. »

 

  • « Certes, le capitalisme financiarisé a ses défauts ; mais on ne va tout de même pas devenir un pays soviétique ! »
  • « Parce que c’est la seule alternative ? Wall Street ou les soviets ? Vous manquez singulièrement d’imagination ! Le monde est plus vaste et plus complexe que vous ne le croyez…»

 

Comme on peut le voir, ces deux sophismes, pour peu qu’on les repère, sont assez faciles à dénoncer. C’est là la nature-même d’un raisonnement fallacieux : tel le vampire, une fois mis en lumière, il est détruit. ATTENTION : comme pour tous les autres sophismes, il convient de prendre garde au fait que ce n’est pas parce qu’un argument est défendu de manière fallacieuse qu’il est nécessairement faux. Les bons arguments mal défendus, ça existe aussi. 

 

Illustration : Freepik

Julien
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