Le sophisme du vrai Écossais

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un vrai ecossais

On appelle sophisme du vrai Écossais (No True Scotsman, in english) le procédé qui consiste à changer une partie de la définition des termes de son discours, afin de contrer une réfutation de son argument antérieur. Dit comme ça, ça peut sembler un peu obscur. Mais en réalité, c’est très commun.

Un sophisme en kilt

Le nom de ce sophisme part d’une blague britannique :

« Les Écossais boivent leur café noir et sans sucre. »
« Ah bon ? Pourtant, Conrad Mac Pherson met du sucre dans son café. »
« C’est parce qu’il n’est pas un vrai Écossais. »

On attribue parfois d’autres origines à l’expression, mais qu’elles soient vraies ou non importe peu : ce qui importe, c’est cette histoire de vrai Écossais.

Si on examine le raisonnement de manière logique, on s’aperçoit facilement du sophisme : dans la première proposition, le terme Écossais n’est pas spécialement défini. On suppose donc qu’il a, dans ce contexte, sa valeur par défaut et qu’il désigne donc les personnes vivant en Écosse, ou d’ascendance écossaise. Mais lorsque la proposition est réfutée par un contre-exemple (le fait que Conrad Mac Pherson, qui, d’après son nom, semble bien être un Écossais, sucre son café), on procède à un changement dans la définition du mot Écossais : dès lors, il ne désigne plus les personnes vivant en Écosse ou d’origine écossaise, mais, parmi celles-ci, les personnes adhérant à un certain nombre de valeurs et de pratiques jugées typiques de la culture écossaise. En bref : pour prétendre avoir encore raison, on a changé la définition du mot en cours de route, sans en prévenir l’autre interlocuteur, ce qui indique clairement une manœuvre intellectuellement malhonnête.

Des Highlands aux Alpes

C’est exactement le même processus qui se produit dans la blague du gruyère et des trous :

Plus il y a de gruyère, plus il y a de trous.
Mais plus il y a de trous, moins il y a de gruyère.
Donc plus il y a de gruyère, moins il y a de gruyère.

Ici, c’est le sens du mot gruyère qui est modifié : dans la première proposition, il désigne l’ensemble du fromage (chair, croûte et trous compris). Mais dans la deuxième, il ne désigne plus que la chair du fromage. Enfin, dans la troisième, les deux définitions cohabitent.

Le vrai écossais

Pour savoir si c’est un vrai Écossais, demandez-lui si son café est sucré

Autres usages du vrai Écossais

Il est utile de connaître et de comprendre le sophisme du vrai Écossais, et pas seulement pour des questions de blagues. Car on le trouve très fréquemment, tant dans le discours médiatique que dans la politique, la publicité ou le discours idéologique en général. C’est exactement ce qui est à l’œuvre dans la proposition suivante, par exemple :

Pour éviter d’attraper la grippe, prends du glutosypholidon ammoniaqué tous les jours pendant un mois.
Je l’ai fait l’an dernier : j’ai tout de même attrapé la grippe.
C’est parce que tu avais pris le générique : il fallait prendre la marque Machin. *

Là encore, un argument réfuté est contre-réfuté à l’aide d’une définition ad hoc. C’est aussi le même principe qui est à l’œuvre dans la proposition suivante, par exemple :

Le racisme anti-Blancs n’existe pas !
Vraiment ? Pourtant, Untel a bien été tabassé en raison de sa couleur de peau.
C’est parce que vous avez une mauvaise définition du mot
racisme : il ne s’agit pas d’une animosité envers des personnes en raison de leur origine réelle ou supposée, comme le prétendent le dictionnaire et l’Académie. Il s’agit d’une forme d’oppression systémique spécifiquement dirigée par les Blancs à l’encontre des non-Blancs.

Là encore, on change la définition du mot racisme, pour en faire un synonyme d’apartheid ou de ségrégation raciale, ce qu’il n’est pas. Cela ne fait pas avancer le débat, mais ça aide à donner l’impression qu’on a raison, même quand on a tort.

En conclusion

Comme tous les sophismes, le vrai Écossais est avant tout une manière de tromper l’adversaire, par le biais d’une définition taillée sur mesure pour le propos. C’est donc la marque d’un raisonnement malhonnête. Mais il ne suffit pas de l’identifier ni, éventuellement, de le dénoncer : encore faut-il s’en méfier chez soi-même. Car il s’agit d’un raccourci intellectuel auquel nous pouvons tous nous livrer, parfois à notre corps défendant. Il est en effet souvent tentant, lorsqu’on se trouve dans un cocon idéologique confortable, de réfuter de la sorte tout argument allant à l’encontre de sa propre pensée.

Pour autant, l’argument du vrai Écossais ne doit pas être confondu avec un procédé, lui très honnête, consistant à réviser une théorie quand le réel lui donne tort.

Illustrations : paul morris Jake Young

Julien
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