Un conte talmudique : quand des rabbins enseignent la rationalité

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Il est assez fascinant de constater à quel point les principaux enseignements de ce que l’on appelle aujourd’hui la Pilule Rouge, ainsi que les valeurs viriles, sont sinon universels, du moins très largement répandus. On en trouve trace à toutes les époques, parmi toutes les cultures et les religions. Nous avons parlé de la Grèce antique, de la Chine, de Rome, de contes persans … petit tour aujourd’hui dans un conte talmudique qui en dit beaucoup sur les méthodes à appliquer pour garder une pensée rationnelle…

Un débat entre rabbins

Ce conte est rapporté dans le Talmud (la compilation des discussions et débats de rabbins, sur plusieurs siècles, quant à l’interprétation et à la mise en pratique de la Halakha, la loi religieuse juive). Il relate un débat enflammé qui aurait opposé, durant la période du Second Temple (dans le premier siècle de l’ère commune), Rabbi Eliezer ben Hycarnos à un groupe d’autres rabbins. Le débat portait la forme la plus kasher pour un four dans lequel faire cuire le pain de Shabbat, ou autre point de doctrine d’une importance tout aussi capitale. Après plusieurs heures d’engueulades et de citations bibliques érudites, Rabbi Eliezer en a marre. Il se lève et s’écrie : « Bon, ça suffit, c’est moi qui ai raison, je le sais, et j’en prends le Seigneur à témoin ! » Il regarde par la fenêtre du bâtiment et désigne un arbre qui se dresse à quelques mètres de là : « S’Il est d’accord avec moi, qu’Il fasse que ce caroubier soit déraciné ! ». Aussitôt, le caroubier se dresse sur ses racines, rampe sur une centaine de mètres et se replante tout seul.

Mais les autres rabbins secouent la tête : « Non, Eliezer. Là, tu as montré que tu savais déplacer des caroubiers par magie. Pas que tu avais raison dans l’interprétation de la Loi de Moïse. »

Eliezer s’empourpre : « Je sais que j’ai raison, et j’en prends une nouvelle fois l’Éternel à témoin ! Qu’Il nous adresse un signe s’Il est d’accord avec moi ! ». Aussitôt, les murs de la yeshiva (l’école rabbinique) dans laquelle ils se tiennent se mettent à pencher dangereusement.

Mais les autres rabbins demeurent inflexibles : « Utiliser de la sorcellerie pour faire bouger les murs ne te donne pas automatiquement raison dans le cadre d’un débat sur la forme des fours kasher, Eliezer. »

Désespéré, Rabbi Eliezer lève les bras au ciel et implore le Tout-Puissant : « Je T’en prie, Seigneur, envoie un signe clair à ces incrédules. Fais entendre Ta voix. » Et une voix profonde et puissante, semblant venir du ciel, résonne dans la yeshiva : « Puisque Je vous dis que c’est Eliezer qui a raison ! » Un silence s’abat sur l’école. L’assemblée semble tétanisée. Mais un homme se lève néanmoins : c’est Rabbi Yoshoua ben Hanania, l’éternel rival d’Eliezer. Il lève les yeux et, tremblant, s’adresse à l’Éternel : « Seigneur, ce ne peut être Toi. Car il est écrit dans Ta Loi (Deutéronome 30.12) que Tes commandements sont sur la Terre, et non dans le Ciel. Tu as aussi établi (Nombres 11.16) une assemblée de sages chargés d’interpréter Ta Loi. Nous sommes cette assemblée, réunie selon Tes préceptes. Puisque Tu es la Justice même, puisque Tu es la source de tout droit, Tu ne peux Te contredire Toi-même, ni violer Tes propres préceptes. J’en déduis donc que cette voix n’est pas la Tienne et que l’avis de Rabbi Eliezer doit être ignoré. »

Dans certaines versions du récit, les choses s’arrêtent là et on ne saura jamais si la voix était bien celle de Dieu ou non. Dans d’autres versions, on raconte que l’Éternel rit et accepta de laisser les rabbins trancher la question comme ils l’entendaient, sans plus intervenir dans le débat.

Il y a bien des choses que l’on puisse dire sur ce conte et bien des commentaires que l’on pourrait faire. Ce qui est normal : les récits talmudiques sont là pour susciter des commentaires, des commentaires de commentaires, des commentaires de commentaires de commentaires : à bien des égards, le Talmud est une version low-tech d’un forum sur Internet.

Des orgueilleuses cités de Sodome et Gomorrhe, ne reste que la Mer Morte. Quand le Seigneur se fâche, il ne fait pas semblant.

Une obligation de précision

On pourrait gloser sur l’incrédulité des rabbins devant de tels miracles. On pourrait aussi se demander ce qu’il y a de si capital dans la forme d’un four. Mais ce serait oublier que pour eux, ces choses-là sont très sérieuses; ce sont même des questions de vie ou de mort : si un Juif commet un péché en raison du mauvais conseil de son rabbin, c’est sur le rabbin que retombe la faute, d’un point de vue théologique. Et on sait bien que si l’Éternel est un dieu aimant, il peut aussi se montrer un tantinet soupe-au-lait quand on le contrarie, comme Il l’annonce Lui-même dans le chapitre 26 du Lévitique :

Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte, qui vous ai tirés de la servitude. J’ai brisé les liens de vos chaînes, je vous ai fait marcher la tête haute. Mais si vous désobéissez à Mes commandements, si vous ne M’écoutez point, si vous méprisez Mes lois, si votre âme prend en horreur Mes ordonnances, si vous rompez Mon Alliance, alors voici ce que Je ferai. J’enverrai sur vous la terreur, la pestilence et la fièvre, et vos yeux seront brouillés et votre âme souffrante. Vous sèmerez en vain et vos ennemis dévoreront vos récoltes. Je Me détournerai de vous et vous serez vaincus à la bataille. Ceux qui vous haïssent vous domineront et vous fuirez devant eux. Si malgré cela vous ne M’écoutez point, alors je châtierai au septuple chacun de vos péchés. Je briserai votre orgueil et Je briserai votre force. Je rendrai votre ciel de fer, et votre terre d’airain. Votre force s’épuisera et votre terre ne donnera plus ses récoltes, et les arbres ne vous donneront point de fruits. Si vous Me résistez encore et ne voulez point écouter Ma voix, alors je frapperai sept fois de plus chacun de vos péchés. J’enverrai contre vous les bêtes et elles vous enlèveront vos enfants, elles dévoreront votre bétail et vous réduiront à un petit nombre. Et vos routes et vos chemins seront déserts. Et si ces châtiments ne suffisent point à corriger votre conduite et que vous Me résistez encore, alors Je vous résisterai aussi et je frapperai sept fois de plus chacun de vos péchés. Je mettrai le glaive dans la main de vos ennemis et ils vengeront Mon alliance. Quand vous vous rassemblerez dans vos villes, J’enverrai la peste au milieu de vous et Je vous livrerai en esclavage à des peuples étrangers. Je briserai le bâton de votre pain, dix femmes ne suffiront point à le cuire en un seul four, vous mangerez et ne serez point rassasiés. Et si, malgré cela, vous ne M’écoutez point et Me résistez, alors Je tournerai vers vous une grande fureur et vous châtierai sept fois de plus pour chacun de vos péchés. Je détruirai vos cités et vos temples, J’abattrai vos statues, Je mettrai vos cadavres sur les cadavres de vos faux dieux, Mon âme vous aura en horreur et vous en serez réduits à manger la chair de vos enfants. Je ferai de vos villes des déserts et Je ravagerai vos sanctuaires, et Je ne respirerai plus l’odeur de vos offrandes. Je dévasterai votre pays et vos ennemis y habiteront. Je vous disperserai parmi les nations et le glaive sera tiré contre vous.

Autant dire que quand il s’agit d’obéir aux commandements divins, mieux vaut ne pas trop errer et éviter de fâcher le patron : Il peut avoir la dent dure. D’où, pour les rabbins, l’impérieuse nécessité de ne pas se tromper dans leur interprétation de la loi divine : les enjeux sont élevés; s’ils se trompent, c’est toute leur communauté qu’ils condamnent au malheur.

Desert israël rabbins

L’Éternel pouvant se montrer quelque peu susceptible, les rabbins cherchent en général à ne pas trop Le titiller…

Un conte de la rationalité

Dans le cadre d’une conquête de sa propre rationalité, ce conte est un encouragement à faire la différence entre les faits et leur interprétation. Dans cette histoire, peut-être Eliezer avait-il effectivement raison, et l’Éternel était-Il bel et bien de son côté. Mais la preuve n’en a pas été formellement apportée. Les autres rabbins ont raisonné comme suit :

  • Rabbi Eliezer annonce un miracle (l’arbre, les murs ou la voix)
  • Il annonce que ce miracle prouve qu’il a raison dans le débat sur les fours kasher
  • Le miracle se produit bel et bien
  • Rabbi Eliezer commet alors une faute logique, puisqu’il considère que ce miracle prouve qu’il a raison, alors qu’en réalité, le miracle prouve seulement qu’il est capable de produire un tel miracle.

Dès lors, deux options sont possibles :

  • Soit l’Éternel est effectivement avec Eliezer,
  • Soit Eliezer est un magicien (ce qui ne prouve pas que l’Éternel n’est pas avec lui quand même).

Or l’Éternel a établi le Sanhédrin (l’assemblée des sages) pour régler les problèmes d’interprétation du genre de celui qui occupe les rabbins. Pour ces hommes de foi, quelle est donc l’hypothèse la plus probable ? Que Dieu Se contredise ou qu’Eliezer pratique la magie ? De toute évidence, aussi surprenante ou inattendue qu’elle puisse être, seule la deuxième option est valable. Quant à Rabbi Yoshoua, il a tenu le raisonnement suivant :

  • Si c’est bien l’Éternel qui parle, Il ne peut pas être courroucé que l’on applique ou rappelle Ses propres commandements. Au pire, Il signalera une erreur d’interprétation.
  • Si ce n’est pas l’Éternel qui parle, mais Rabbi Eliezer qui fait de la magie, alors il est urgent de dénoncer l’imposture, faute de quoi on pourrait se retrouver en position d’idolâtrie (voir plus haut pour le prix à payer en ce cas).  Or, toujours parce qu’Il ne saurait Se contredire, l’Éternel ne peut que punir l’idolâtrie.

Yoshoua choisit donc une position de prudence, dans laquelle il sait être gagnant dans l’une des hypothèses, et limiter la casse dans l’autre. D’un point de vue rationnel, Yoshoua a entièrement raison. 

En conclusion

Au quotidien, dans le discours politique, médiatique, idéologique, des Rabbi Eliezer, vous en rencontrerez des quantités phénoménales : il y a ceux qui considèrent que si la croissance est revenue, c’est grâce à eux; ceux qui disent que les statistiques de la délinquance confirment leur point de vue; ceux qui font d’un événement isolé et unique un fait marquant. Et ainsi de suite. La pétition de principe et la prophétie auto-réalisatrice sont monnaies courantes.

Faire la différence entre le fait que l’on observe et l’interprétation qu’on en donne, et bien garder en tête que si le fait est indiscutable, l’interprétation, elle, est fragile et peut être changée à tout moment, est l’un des piliers de la pensée rationnelle. Et ce petit conte a l’avantage de présenter le principe d’une manière ludique, amusante, et plutôt mnémotechnique. 

Illustrations : Zoltan Tasi Vladimir Anikeev Chris Gallimore

Martial
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