Vertu cardinale #4 : la loyauté

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Loyauté

Dans notre voyage parmi les vertus viriles, nous avons déjà exploré le concept d’honneur : il est temps de se pencher sur d’autres notions, et en particulier la loyauté. Comme beaucoup de qualités, elle s’exprime en degrés : certes, on est ou on n’est pas loyal à titre général. Mais même quand on l’est, on ne l’est jamais tout à fait assez : il y a toujours des aspects qu’il est possible d’améliorer, toujours des détails qui peuvent être approfondis. Comme beaucoup des valeurs traditionnelles, on juge (trop) facilement la loyauté vieillotte ou passée de mode aujourd’hui. Au même titre que la vertu et l’honneur, on en parle peu, et on la pratique encore moins. Elle demeure cependant une qualité indispensable pour l’homme soucieux de se forger un caractère viril et un comportement exemplaire.

Définir la loyauté

La loyauté peut être définie comme le fait de reconnaître l’importance des liens qui nous unissent aux autres. Et, une fois que l’on a reconnu l’importance de ces liens, le fait d’agir d’une manière qui protège, mette en valeur et renforce ces liens. Être loyal, c’est donc reconnaître que l’on n’est pas seulement un individu mais que notre existence s’inscrit dans un cadre plus large : celui d’une famille, d’une culture, d’une nation, de groupes humains envers lesquels nous nous reconnaissons des devoirs. Ces devoirs vont au-delà de ce que la loi nous impose : il n’y a, par exemple, aucune vertu ni aucune manifestation particulière de loyauté envers son pays à payer des impôts, puisque c’est une obligation. Pour qu’il y ait expression véritable de loyauté, il importe que les actes dépassent la simple obligation, et témoignent d’une implication réelle. Cela peut amener (et c’est d’ailleurs souvent le cas) à sacrifier des choses qui nous sont chères (à commencer par notre propre orgueil et notre propre vanité). C’est d’ailleurs la seule façon de prouver qu’une loyauté est sincère : tant que rester loyal ne coûte rien, tout le monde l’est ou, en tout cas, prétend l’être.

La loyauté est en effet une vertu qui s’oppose à la fois à l’intérêt individuel et, dans une certaine mesure, à la raison critique : si on n’est loyal envers un ami, une cause, une nation, un groupe, que tant que celui-ci est conforme à ce qu’on estime qu’il doit être, on n’est, en réalité, pas loyal à son égard. La loyauté se réalise quand son affirmation et sa mise en pratique va à l’encontre de nos intérêts immédiats. Bien entendu, nul n’est obligé d’être loyal envers une cause qui le répugne. Mais nul n’est, non plus, obligé de prétendre l’être : il n’y a pas de loyauté « sauf si… ». Pour prendre un exemple historique : nul besoin d’une grande loyauté envers Napoléon pour le suivre et grandir dans son ombre tant qu’il volait de victoire en victoire et que, dans son sillage, poussaient les royaumes et apparaissaient des maréchaux de trente ans ; la poursuite de son ambition et de son intérêt personnel bien compris suffisait. Pour ne pas flancher à Waterloo, hurler que la Garde meurt et ne se rend pas ou prononcer le mot de Cambronne, en revanche, il fallait une loyauté certaine, envers l’Empereur comme envers ce qu’il représentait. Pour prendre des exemples plus proches de notre quotidien : la loyauté peut s’exprimer, par exemple, dans le fait de ne pas prendre part à des ragots vis-à-vis d’un ami, à ne pas casser du sucre sur le dos de son propre groupe humain dans le but de récolter quelques lauriers symboliques, et, surtout et avant tout, à rester fidèle à sa parole.

Loyauté sincère et virile

C’est quand elle pourrait coûter quelque chose qu’on sait que la loyauté existe.

La loyauté et l’engagement

Car la parole donnée est au cœur de la notion de loyauté. Il existe, bien entendu, des loyautés naturelles : celle envers sa famille, son pays, son groupe humain ; celle, également, envers l’humanité en général. Et ces loyautés naturelles sont puissantes et fondamentales (quiconque préfère la vie d’un animal à celle d’un homme est dénué de telle loyauté naturelle, de même que quiconque préfère un étranger à ses propres enfants : de tels comportements existent mais ils sont surtout la marque d’une déviance morale et d’une structuration éthique carencée). Mais il existe une forme d’engagement qui prime (ou, à tout le moins, devrait primer) sur toute autre considération à l’exception de ces loyautés naturelles : celle envers la parole que l’on donne.

Si l’engagement à tenir sa parole est essentiel, c’est qu’il témoigne non pas du respect que vous avez pour la personne envers qui vous vous engagez, mais bien du respect que vous avez pour vous-même. Car si vous ne prenez pas votre parole au sérieux, qui le fera ? Si vous n’accordez pas de valeur à votre propre honneur et à votre propre engagement, comment se pourrait-il que les autres y accordent la moindre valeur ou la moindre importance ?

Bien entendu, les circonstances changent, les gens changent, et tenir sa parole n’est pas toujours possible. La loyauté s’émousse au fil du temps, surtout si elle n’est pas utilisée, et il peut arriver à tous et à chacun de se retrouver dans une situation où l’on ne ressent plus rien pour un vieux camarade, où l’on perçoit un conjoint ou un associé comme un boulet. La loyauté, alors, réside dans l’ultime geste de la relation : celui qui consiste à la rompre de façon franche et nette, sans espoir de retour (car laisser penser qu’un espoir demeure quand ce n’est pas le cas, loin d’être une forme de gentillesse, est en réalité cruel pour la personne, que vous enfermez dans une espérance qui ne se réalisera pas, et au nom de laquelle elle restera dans l’attente) mais sans chercher non plus à noircir l’autre (ce qui est une autre forme de cruauté inutile et lâche).

Un point essentiel est ici à noter : la loyauté envers une personne ou un groupe est indépendante de l’attitude de cette personne ou de ce groupe à notre égard. On peut parfaitement rester loyal envers quelqu’un qui nous rejette ou nous maltraite, et c’est même l’une des plus belles preuves de loyauté réelle. Même chose pour la loyauté envers son pays ou sa famille (ce qui est la même chose, seule l’échelle différant) : on n’est ni obligé de l’aimer, ni obligé de l’approuver, ni d’en tirer des bénéfices, pour se rendre à son devoir de loyauté.

Un élément identitaire

Parce qu’en tant qu’êtres humains, nous sommes des animaux grégaires, qui construisons des sociétés complexes, la loyauté est un sentiment essentiel à cultiver pour tout groupe, qu’il s’agisse d’une famille comme d’une nation. C’est la loyauté de ses membres qui permet la survie de ces entités : une famille n’existe en tant qu’entité sociale que tant que ses membres y participent. Une nation n’existe que tant que les populations qui la constituent se reconnaissent en elle et expriment une loyauté à son égard. On ne peut être loyal envers tout le monde, de même qu’on ne peut être solidaire de tous : la loyauté comme la solidarité sont des formes de traitement privilégié, que l’on réserve à certaines personnes définies. Si on se déclare solidaire de tous, ou loyal envers tous, cela signifie que l’on traite tout le monde de la même manière … et donc que l’on n’est loyal ni solidaire de personne en particulier.

La loyauté contribue donc à donner à l’individu un sentiment de lien, de connexion, et, à ce titre, définit une part importante de l’identité de l’individu. On peut même estimer qu’à l’inverse de l’idiosyncrasie, qui constitue l’identité subie et déterminée, la loyauté représente, à bien des égards, les éléments identitaires choisis de chacun d’entre nous. En tant que marqueur identitaire, la loyauté est ce qui fait la différence entre l’engagement sincère et le virtue signaling : pour savoir si une personne est réellement loyale envers une cause ou un groupe, il suffit d’attendre le moment où cette loyauté lui coûtera quelque chose, qu’il s’agisse d’argent, de fierté, de vanité, de position sociale, etc.

Loyauté et engagement

Nos loyautés définissent notre identité et le sens de nos engagements.

Une vertu masculine

Si l’on se penche sur notre lointain passé et que l’on s’interroge sur la notion de loyauté pour une tribu ou une nation archaïque, son intérêt saute aux yeux, et cet intérêt est lié à la notion de male disposability : n’importe quel groupe humain menacé par ses voisins trouvera quelque chose à faire d’un homme manquant de force, de compétence ou d’intelligence. Il ne s’agira pas toujours de tâches reluisantes ni glorieuses mais il aura toujours la possibilité de se rendre utile à la collectivité. En revanche, d’un homme déloyal, on ne peut quasiment rien faire, et il constitue un danger permanent pour le groupe, qui peut facilement être tenté de l’exclure, de l’exiler ou de le tuer. Les hommes ont donc intérêt à se montrer loyaux envers leur groupe, car cela garantit leur survie, et ce à deux niveaux : d’une part, ils ne seront pas exclus, et d’autre part leur loyauté et leur dévotion, en augmentant la force de la tribu, augmente également leurs chances de survie personnelle. Car la vie des hommes, contrairement à celle des femmes, est liée à celle du groupe.

Loyauté, vertu virile

Le sens de l’engagement et celui de la loyauté envers le groupe : une vertu virile essentielle.

En effet, en cas de défaite et de conquête de la tribu par une autre (et nul besoin de remonter à la Guerre du Feu : l’Iliade, avec le rapt de Chriseis et Briseis, nous en donne un exemple ; l’enlèvement des Sabines nous en donne un autre), les hommes sont généralement tués au combat ou massacrés ensuite. Les femmes, elles, sont souvent violées, puis réduites en esclavage : elles deviennent les servantes et les concubines de leurs nouveaux maîtres mais elles survivent. Parfois misérablement, souvent dans la douleur, mais elles survivent néanmoins. La défaite de la tribu et sa soumission à l’envahisseur ne contrarient donc que très peu leurs chances de transmettre leur patrimoine génétique aux générations suivantes. Même en cas de revers de fortune (Hélène récupérée par Ménélas, les tondues de la Libération…), elles subissent des pertes symboliques (tonte, traitement humiliant), morales (mise au ban du groupe), psychologiques (viol, mépris…) ou sociales (perte de statut social, esclavage ou servitude) qui peuvent être de terribles épreuves mais elles restent en vie : elles perdent des plumes mais pas la peau. L’histoire de Camille et d’Horace est l’exception, et non la règle.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de femme loyale : il y en a, c’est un fait. Mais cela veut dire que rien, dans notre longue histoire en tant qu’espèce, ne les encourage ni ne les force à l’être. Au contraire, il est plutôt dans leur intérêt, tant personnel qu’évolutif, de se soumettre au plus puissant, puisque, en démontrant sa puissance, celui-ci démontre également qu’il est en mesure d’engendrer une descendance forte et de protéger cette descendance. Celles qui cultivent la loyauté le font par vertu morale ou par élégance éthique, là où leurs pères, leurs maris et leurs frères le font par obligation. De même, et à l’inverse, tout cela ne signifie pas non plus qu’il n’y a pas d’hommes déloyaux : il y en a, et ils sont d’autant plus nombreux que nous vivons à une époque qui, au nom de la transvaluation, rejette les vertus traditionnelles et prône, d’abord et avant tout, l’intérêt personnel de l’individu. Mais le fait qu’il existe des hommes déloyaux ne rend pas la vertu caduque, bien au contraire : cela montre à quel point elle est précieuse et contribue à forger la virilité intérieure, ne serait-ce que parce qu’elle permet de penser au-delà de soi-même.

Élément à la fois identitaire et moral, la loyauté contribue donc à la définition de l’individu, autant qu’à celle de sa valeur au sein du groupe auquel il appartient. Elle constitue l’un des fondements d’une âme virile bien trempée. Pour qui souhaite cultiver ses vertus cardinales et se comporter en homme digne de ce nom, un examen de conscience régulier s’impose : à qui et à quoi suis-je loyal ? Et surtout : comment cette loyauté se manifeste-t-elle concrètement ? Car tant qu’elle ne se réalise pas en actes, elle n’est que pure conjecture et flatterie de son propre égo.

 

Illustrations : Marc Scaturro Jack Sharp Alexander Andrews

Martial
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