Vertus Cardinales #2 : honneur et intégrité

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Honneur et intégrité

L’honneur est un concept multiforme et qui peine à se laisser aisément définir. Aussi, après en avoir évoqué l’histoire et les grandes lignes, est-il utile de le rapprocher d’autres concepts virils, et en particulier, dans le cadre du présent article, de l’intégrité.

Comme on l’a déjà signalé, l’honneur et l’intégrité sont des idées voisines. Plus exactement : l’une est la condition de l’autre. On peut être intègre sans être forcément honorable mais on ne peut pas être honorable sans être intègre.

Définitions de l’intégrité

Il y a, dans l’idée d’intégrité, deux aspects, distincts mais complémentaires, le premier tourné vers autrui, le second vers soi-même.

L’intégrité tournée vers autrui, c’est l’absence de mauvaise intention dans ses actes : le fait d’agir envers les autres selon un code que l’on s’est fixé, selon les règles de la courtoisie ou selon la loi commune, sans chercher à leur causer du tort si ce tort n’est pas rendu nécessaire par les circonstances. L’homme intègre envers autrui est donc un homme qui s’insère dans la société sans a priori lui causer de dommages et qui, sauf cas exceptionnel, s’y comporte de manière honnête, civique et avec un minimum d’empathie et de souci du bien-être d’autrui.

L’intégrité tournée vers soi-même, c’est le souhait de se montrer conforme à ce que l’on est intérieurement. Le fait, donc, d’agir conformément au code moral que l’on se fixe, aux valeurs que l’on professe, aux idées auxquelles on adhère. Il s’agit, ni plus ni moins, de la fidélité à sa propre personne.

Intégrité et valeurs morales

L’intégrité, comme l’honneur, dépend de l’adhésion à un code moral et comportemental strict.

Intégrité et valeurs

Il n’est donc pas possible d’être intègre (ni d’ailleurs honorable) tant que l’on n’a pas clairement exprimé ses valeurs et sa morale. Comment, en effet, pourrait-on être en accord avec des principes flous ? Pour pouvoir se prétendre intègre, il est indispensable d’avoir fait l’effort de définir ses valeurs. Et un tel travail est bien moins facile et bien moins évident qu’on ne le pense avant de l’avoir tenté.

On ne peut être intègre qu’à l’égard d’un corpus de valeurs morales strictes et contraignantes. L’absence de corpus de ce type est sans doute la raison principale pour laquelle la plupart des mâles contemporains ignorent tout de l’intégrité et de l’honneur. Beaucoup flottent dans une forme de vide éthique, empli seulement de grands principes creux et flous, tel que :

  • les valeurs de la République, jamais définies clairement par ailleurs et par lesquelles on peut donc entendre tout, n’importe quoi et son contraire ;
  • la démocratie, rarement comprise et peu explicitée ;
  • la tolérance, mais généralement pas au point d’accepter les discours divergents ;
  • la laïcité, elle aussi peu et mal comprise, et qui, bien trop souvent, sert surtout d’excuse à qui est incapable de concevoir le sacré.
  • Ou bien d’autres idées encore, toutes aussi vagues, telles que des valeurs chrétiennes qui en général se confondent avec la décence commune et la politesse minimale que l’on doit à autrui, une solidarité proclamée envers tous (c’est-à-dire envers personne, puisque la solidarité est un traitement préférentiel que l’on réserve à une catégorie spécifique de personnes ; être solidaire de tous, et donc traiter tout le monde de la même manière, c’est donc en pratique la même chose que n’être solidaire de personne), des valeurs de droite ou de gauche confondues avec ses intérêts personnels, et ainsi de suite.

Aucun de ces principes ne saurait constituer une valeur au sens réel et fort du terme. Cela ne veut pas dire que, pour flous qu’ils soient, ils sont dénués de tout intérêt. Mais une valeur est une chose qui vous pousse à agir d’une manière particulière. Si, dans votre vie quotidienne (ou pire : dans des circonstances exceptionnelles), vos soi-disant valeurs ne changent rien à vos actions, si vous agiriez exactement de la même manière que vous y adhériez ou non, alors ces valeurs n’ont aucune existence réelle. Et, puisque vous n’avez aucun code réel de valeurs, vous ne pouvez ni être intègre, ni être un homme d’honneur.

Intégrité et valeurs

Jean-Kevin est un mec plein de valeurs : il croit à la République, à la démocratie, aux droits de l’Homme, à la tolérance et à la laïcité. Bon, au quotidien, il n’a aucune idée de ce que ça change pour lui. Mais l’essentiel, c’est de pouvoir se prétendre moral, non ?

Intégrité dans les actes

Notre époque, riche en virtue signaling, tend à nous faire croire qu’on a des valeurs quand on se contente de professer de grands principes. Il n’en est rien. L’intégrité appelle des actes. Des actes réels, matériels, précis. Des actes qui sont la manifestation matérielle de vos valeurs. Des actes qui prouvent que vous adhérez à ces valeurs. Et ces actes doivent être des actes positifs : pas seulement vous abstenir de mal faire, mais réellement faire quelque chose.

C’est précisément pour cela que les soi-disant valeurs listées ci-dessus n’en sont pas. Car qui prétend y adhérer se contente généralement, en pratique de respecter la loi, d’aller voter pour qui on lui a dit de voter, de ne pas (trop) mépriser ses voisins au motif de la couleur de leur peau et de ne pas (trop) le faire non plus en raison de leur religion. En clair : il ne définit ses « valeurs » que par ce qu’il s’abstient de faire, et non par la moindre action réelle (glisser dans une urne, une fois tous les cinq ans, un bulletin pour un parti ou pour un autre n’est pas une action que l’on peut qualifier de réelle). Comme si le fait de ne pas organiser de braquage suffisait à le rendre honnête, ou que ne jamais avoir pratiqué la ratonnade suffisait à rendre merveilleusement ouvert et tolérant. Dans un cas comme dans l’autre, rien ne permet de faire la différence entre cette forme-là d’honnêteté ou de tolérance et la pure et simple lâcheté, ou plus simplement l’apathie.

On repère donc une valeur réelle au fait qu’elle pousse à des actes précis. Et on repère un homme intègre au fait qu’il réalise ces actes. Même si ceux-ci peuvent parfois être coûteux.

Intégrité et cosmétique morale

Si vos prétendues valeurs ne vous coûtent rien, comment les distinguer d’une simple cosmétique morale ?

Intégrité et conflits

Car c’est bien le conflit entre vos valeurs et vos intérêts qui définit votre intégrité. Il n’y a aucun mérite, aucun honneur ni aucune intégrité particulière à se contenter d’agir conformément à ce qui nous arrange le plus. S’il n’y a, le plus souvent, aucune honte à servir ses intérêts, il n’y a, non plus, aucune raison de s’en glorifier. A tout le moins, cela ne suffit pas à définir l’intégrité, encore moins l’honneur, bien au contraire.

On est intègre à chaque fois que, devant choisir entre ses intérêts, son confort ou sa sécurité et ses valeurs, on fait le choix des valeurs. Et une telle chose est ardue. Ardue parce que tout nous pousse au contraire : notre propre paresse, notre lâcheté, les difficultés que l’acte lui-même peut représenter, et surtout l’absence de toute récompense autre que morale à notre acte.

Il faut dire que nous sommes habitués aux médailles, aux félicitations, aux tapes sur l’épaule et aux regards bienveillants. Un grand nombre de nos actes soi-disant moraux ne sont rien d’autres que des tentatives d’attirer sur nous un regard bienveillant et relèvent, in fine, du virtue signaling. Mais c’est, à l’inverse, quand nous agissons sans espoir de récompense, seulement parce que nous considérons l’acte en question comme moral, seulement parce que nous considérons que nous ne pourrions pas agir autrement, que nous nous trouvons réellement intègres.

Intégrité et intérêts

C’est quand l’obéissance à votre code moral entre en conflit avec vos intérêts que vous savez si vous êtes intègre ou pas.

Intégrité et adéquation

On pourrait donc définir l’intégrité comme le fait d’agir conformément à la morale que l’on se fixe. Mais l’inverse est vrai aussi : professer une morale conforme à ses actes constatés peut certes sembler moins noble mais est, également, une forme d’intégrité, ou, à tout le moins, d’honnêteté envers soi-même (ce qui n’est déjà pas si mal). Cela consiste à se désirer tel que l’on est, après un travail d’introspection important et un examen rigoureux de sa propre conscience. Se vouloir tel que le monde nous veut, pour reprendre un vocabulaire nietzschéen.

Quoi qu’il en soit, et puisque seuls les actes comptent, il n’est pas facile de faire une différence réelle entre les deux formes d’adéquation entre ses actes et son code moral. Et, en ce qui concerne l’intégrité, cela importe finalement assez peu. Cette différence, qualitative plutôt que matérielle, relève du secret des consciences et d’une autre dimension de l’honneur : son rapport avec la vertu. Ce qui fera l’objet d’un prochain article sur ce thème.

Reste une autre possibilité : celle qui consiste, a posteriori, à justifier l’ensemble de ses actes en les prétendant moraux, voire en s’inventant une morale ad hoc, capable de rationaliser la moindre de nos actions, de façon à ce que nous restions toujours le héros impeccable de notre propre légende. Cette attitude, puérile, est l’un des moyens les plus efficaces qui soient pour ne jamais se confronter à ses fautes ni à ses péchés, et donc ne jamais apprendre de ses erreurs, ne jamais grandir, ne jamais devenir meilleur. C’est ce que l’on nomme le Hamster, une force d’autant plus puissante qu’y céder est confortable. Cela fait certes de vous une Jeune Fille (ou un Narcisse, ou un Dernier Homme, c’est comme vous voulez; de toute manière, c’est la même chose) mais c’est si bon, si doux. Et cela ne vous coûte presque rien : seulement votre âme.

Les autres articles de cette série :

Vertus Cardinales #1 : une brève histoire de l’honneur

 

Illustrations : Vinicius Amano Jens Moser Michael Frattaroli Amadeo Muslimović Joe Leahy

Martial
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