Vertus cardinales #3 : honneur et responsabilité

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Honneur et responsabilité

Nous avons déjà évoqué les rapports entre honneur et groupe d’honneur, l’aspect vertical et l’aspect horizontal de l’honneur ; nous avons évoqué l’intégrité comme part importante de l’honneur. Mais le principe de l’honneur, complexe et multiforme, ne s’arrête pas là. L’honneur a en effet beaucoup à voir, également, avec une autre valeur que l’on peut, elle aussi, considérer à bon droit comme cardinale : la responsabilité.

Responsabilité : une condition sine qua non

Il ne peut en effet y avoir honneur sans un sens minimal de la responsabilité individuelle. Et ce pour une raison simple : pour que l’un de vos actes soit honorable (ou déshonorant, cela marche aussi dans ce sens-là), il faut que vous en soyez à l’origine. Si l’acte n’est pas le reflet concret d’un choix de votre part, si vous êtes la victime des circonstances, il ne saurait y avoir d’honneur en jeu, puisqu’il ne peut y avoir, dans vos actes, de manifestation de votre vertu intérieure.

Plus généralement, si vous n’êtes jamais l’auteur de vos échecs, vous ne pouvez, non plus, être tenu pour responsable de vos succès : si vous êtes, toujours et en tous lieux, victime des circonstances, si vous n’êtes qu’une feuille emportée par le vent, si vous n’avez aucune part de responsabilité dans ce qui vous arrive, alors vos réussites elles-mêmes ne vous appartiennent pas.

Il n’y a d’ailleurs, au fond, pas grand-chose qui vous appartienne réellement…

Honneur et courage

Faire face à ses responsabilités, à ses choix, et regarder le réel dans les yeux : une des conditions sine qua non de l’honneur.

On n’a pas toujours le choix

C’est un fait : on n’a pas toujours le choix. L’être humain est prisonnier d’un système contingent de causes et de conséquences. Des événements qui nous dépassent conditionnent notre propre existence et jusqu’à notre être le plus profond et nous ne sommes, le plus souvent, pas tels que nous nous voulons, mais bien tels que l’Univers nous a voulus. C’est ce qu’on appelle l’idiosyncrasie : la somme de nos déterminants, des caractéristiques qui nous sont propres et auxquelles nous ne pouvons rien.

L’idiosyncrasie concerne aussi bien notre physique que notre mental, ou encore notre milieu social : nous ne choisissons pas notre sexe, ni la couleur de notre peau. Nous ne choisissons pas si nous sommes grands ou petits, ni si notre métabolisme nous donne plus ou moins de facilités à grossir. Nous n’avons pas notre mot à dire quant à la famille dans laquelle nous naissons, l’éducation que nous recevons, le milieu social, culturel et relationnel dans lequel nous grandissons. Dès notre conception, des portes nous sont fermées, et bien souvent à jamais. Ainsi, si le spermatozoïde dont nous sommes issus est de type Y, nous sommes de sexe masculin et le serons toute notre existence, quoi que nous en pensions, que nous aimions cette idée ou pas et quels que soient nos efforts en la matière. De même, si nous sommes enfants de prolétaires, nous le resterons toute notre existence, quel que soit notre trajet de vie par ailleurs et même s’il nous amène à changer de milieu social.

Mais l’idiosyncrasie affecte également notre comportement : pour des raisons de dosage hormonal et de configuration cérébrale, nous ne sommes pas tous égaux devant la colère, le désir, les impulsions violentes ou encore la dépendance à certaines substances. Ce qui est facile aux uns est difficile aux autres. Nous n’avons pas non plus choisi ce qui nous arrive durant l’enfance : certains traumas peuvent nous affecter une vie entière ; la présence ou l’absence d’un père, et son caractère, marquent pour notre vie durant notre rapport au monde et aux autres. Et ainsi de suite.

Responsabilité et déterminisme

Parce que nous faisons partie de la Nature, nous sommes constitué de la somme des déterminismes que le monde nous impose.

On a (presque) toujours le choix

Ainsi sommes-nous définis par la somme de nos déterminants. Pourtant, nous avons notre part de choix. Et c’est parce que cette part est faible qu’elle est précieuse, et que c’est sur elle que repose notre honneur.

Car, pour reprendre une métaphore souvent employée quand on évoque l’idiosyncrasie, si nous ne choisissons pas les cartes qui nous sont distribuées, nous choisissons, en revanche, la manière dont nous les jouons. La responsabilité consiste donc non pas à nier le réel tel qu’il nous définit, mais bien plutôt à en prendre acte, à l’assumer et à agir en conséquence.

Il n’y a rien d’honorable à se battre contre des moulins à vent en s’imaginant qu’il s’agirait de géants que l’on pourrait terrasser à force de bravoure. Don Quichotte est un personnage tragique, parce qu’il se trompe de combat : il s’estime né trop tard, et, plutôt que de se faire le meilleur hidalgo du Siècle d’Or possible, il espère remonter le temps et vivre en chevalier du Moyen-Âge. Ce faisant, il passe à côté de sa vie et agit en irresponsable.

Il en va de même pour nombre de nos combats, de nos colères et de nos passions. Il est tout à fait légitime, et même courageux, de vouloir changer le monde. Mais ignorer que le monde obéit à certaines règles, que la Nature a des lois qui nous dépassent et que notre action même s’inscrit dans une certaine contingence, c’est se condamner à un échec éternel.

Honneur et responsabilité

Nous ne sommes pas responsables de notre idiosyncrasie. Mais nous sommes pleinement responsables du regard que nous posons sur le monde.

Une impasse ?

Nous voici parvenus à ce qui pourrait sembler être une impasse : l’honneur exige que nous soyons responsables de nos actes (et donc autonomes) mais l’idiosyncrasie nous gouverne et nous conditionne. La Raison nous apprend que bien des combats sont vains et pourtant nous ne pouvons être honorables que par l’action, en mettant nos actes au bout de nos idées, les seules pensées ne comptant pas.

Il existe pourtant une voie. Un chemin étroit et difficile entre ces deux gouffres que constituent l’apathie et l’illusion : c’est, justement, le chemin de l’honneur.

Il consiste à assumer son idiosyncrasie sans en blâmer qui que ce soit, à accepter ses limites et à prendre acte de celles du monde, mais, dans le même temps, à accepter sa part de responsabilité dans ses succès comme dans ses échecs.

C’est une voie difficile, parce qu’elle nous oblige à combattre en permanence notre petit Hamster intérieur, celui qui nous murmure à l’oreille que non, ce n’est pas notre faute. Que ce n’est pas nous qui nous trompons, mais les autres qui sont méchants. Que ce n’est pas nous qui sommes obèses, mais les autres qui sont grossophobes. Pas nous qui sommes un homme, mais les autres qui refusent de voir notre féminité intérieure. Pas nous qui avons adopté une apparence inadaptée à la situation, mais les autres qui sont intolérants. Et ainsi de suite.

Et un tel combat est bien plus difficile qu’on ne le croit a priori.

Honneur et responsabilité introspection

La voie honorable peut être sombre et compliquée. On aura bien souvent envie de simplement lâcher prise.

Honneur, responsabilité et culture victimaire

La responsabilité individuelle s’oppose donc de manière frontale à l’un des éléments les plus marquants du monde occidental contemporain : les culture victimaires. Ce mode de pensée, qui consiste à disséquer sa propre idiosyncrasie, à y choisir un élément que l’on juge déterminant puis à le jeter à la face du reste de l’humanité en lui donnant l’ordre de vous plaindre, de vous comprendre et d’excuser, au nom de cet élément particulier, qui fait de vous une éternelle victime.

Cette attitude s’oppose à la fois à la Raison et à l’honneur, et ce pour plusieurs raisons :

  • Elle s’oppose à la Raison en cela que, constatant une inégalité, elle en déduit une injustice et un scandale, comme si le monde avait vocation à être juste. Elle confond donc la notion de droits humains (qui sont des constructions sociales) avec celle de Nature, et prétend que la société doit impérativement et en tous lieux corriger les imperfections du monde. Imperfections qui, in fine, n’existent que du point de vue de l’individu. Il s’agit donc d’une attitude don quichottesque : on préfère l’idéologie au réel, et on estime qu’il est scandaleux que le réel ne se plie pas à l’idée qu’on se fait de lui.
  • Elle s’oppose à l’honneur en cela qu’elle n’amène, finalement, à aucune action réelle de la part de l’individu. Au contraire, elle l’encourage à demeurer victime, passif, et à blâmer le reste du monde pour cet état, plutôt que de se demander comment en sortir. Toute l’énergie que vous employez à pleurer sur votre sort ou à cracher sur ceux que vous tenez pour responsables de votre malheur n’est pas employée à vous aider à sortir de votre situation, ni à rechercher des solutions.

L’honneur, indissociable d’un certain comportement stoïque face au réel, que l’on accepte comme il est sans s’en plaindre, tout en recherchant, à son propre niveau, des moyens de l’améliorer ou de le faire davantage correspondre à ses idéaux, est donc par nature opposé aux cultures victimaires. Celles-ci, en exonérant l’individu de sa part de responsabilité dans son propre destin, l’empêchent également de remettre en question ses choix propres, et donc d’évoluer personnellement. En le condamnant à un statut d’éternelle victime, elles le privent également de sa part d’humanité, de mérite, de libre choix. Le victimisme poussé à son comble n’est rien d’autre qu’une forme de mépris et de déshumanisation. 

Au contraire, le respect (de l’autre comme de soi) implique l’acceptation de son autonomie de décision. Qui n’est pas autonome dans ses choix, ou incapable de prendre le réel en compte, n’est pas un être majeur et responsable. Raison pour laquelle, par exemple, le féminisme victimaire est en réalité une forme de mépris des femmes (éternellement et perpétuellement considérées comme irresponsables de leur propre destin), autant que de haine des hommes (auxquels il est reproché de ne pas se comporter de la même manière que des femmes)Cette même logique, qui cantonne au statut de mineurs handicapés ceux qu’elle prétend défendre, est d’ailleurs l’un des invariants de la culture SJW.

Mais aussi, il faut bien le reconnaître, d’une bonne partie de la manosphère : le pseudo-Black Pill haineux, qui estime que le monde lui doit quelque chose (des rapports sexuels, en l’occurrence) et que les femmes qui ne lui accordent pas ce qu’il désire sont à blâmer, est exactement dans la même posture que l’obèse qui, après son troisième Big Mac, se plaint de la grossophobie. Étudier le réel pour mieux le comprendre, accepter la nature des femmes pour ne pas en être leurré, comprendre les modes relationnels : tout cela ne contribue à rendre un individu honorable que s’il s’en sert pour accroître sa puissance d’action, sa vertu propre et sa morale, et, à terme, tracer son propre chemin de vie. Et certainement pas s’il en tire le prétexte d’une haine stérile, d’une misogynie sans objet ni d’un enfermement dans un rôle d’éternelle victime du méchant gynocentrisme oppresseur.

Ainsi est-il plus honorable de prendre acte de la réalité des rapports entre hommes et femmes que de pleurer et de hurler contre l’injustice féminine, comme si l’accès à des organes génitaux femelle étaient un droit pour tout mâle. Plus honorable de changer son alimentation et de se mettre au sport que de chouiner contre la grossophobie. Plus honorable de créer son activité avec ce qu’on a sous la main que de hurler à l’injustice quand on ne trouve pas d’emploi salarié. Et ainsi de suite. Plus généralement : l’honneur, en la matière, consiste à chercher les solutions en soi-même et par soi-même d’abord, et non de prier le monde de se conformer à nos lubies.

honneur, responsabilité et réalité

Il est plus honorable de prendre acte du réel que de se lamenter du fait qu’il n’est pas tel que nous le souhaiterions.

Un examen de conscience

Ces considérations ont également une autre conséquence : l’impossibilité de se glorifier de ce qu’on ne se doit pas. Car s’il est inapproprié de pleurer sur l’existence du réel, il l’est tout autant de se tresser des lauriers pour des qualités que l’on n’a rien fait pour obtenir. Ce qui peut encourager à l’examen de conscience suivant : que vous devez-vous vraiment ? De tous les éléments qui constituent votre existence, de quoi pouvez-vous, légitimement et honorablement, être fier ? Il y en a généralement bien moins que ce que notre propre narcissisme et notre petit Hamster interne nous laissent le plus souvent croire.

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Martial
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