440 historiennes entre indécence et tartuferie

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440 historiennes

Le 3 octobre 2018, un collectif de 440 historiennes (pour la plupart chercheuses ou enseignantes universitaires) publiait dans Le Monde une tribune, entre manifeste et lettre ouverte, destinée à demander la fin de la domination masculine dans le monde universitaire et à éveiller les consciences quant aux difficultés que rencontreraient les femmes dans le secteur de la recherche et de l’enseignement, et en particulier dans leur domaine propre : l’histoire. Ce document (dont il n’est possible de citer que de brefs extraits, le texte complet étant réservé aux abonnés du Monde, preuve s’il en fallait que l’engagement féministe c’est bien, mais ça s’arrête dès qu’il pourrait menacer de coûter quoi que ce soit) est, au regard de beaucoup de textes féministes, d’une rare qualité. En effet, non seulement il pose une problématique précise (l’avancement des femmes dans les carrières universitaires et de la recherche en général) mais en plus il propose des solutions concrètes pour répondre à cette problématique. Ces seuls faits le placent donc, ipso facto, bien au-dessus de l’immense majorité de la production revendicatrice féministe et SJW, qui bien souvent se contente de pointer du doigt une situation, de déclarer que c’est un problème, puis d’accuser le croquemitaine patriarcal. Rien de tel ici. Et malgré cela, ce texte reste problématique à bien des égards. 

Les 440 historiennes en question constatent que les femmes ont tendance à moins publier au cours de leur carrière que ne le font les hommes, à poste académique équivalent. Chose qui pose un souci, car les publications (dans des revues spécialisées à comité de lecture) sont généralement utilisées pour juger de la performance d’un chercheur : quand on répond à un concours de recrutement, quand on vise un poste spécifique, quand on chercher à passer du public au privé ou inversement … les publications, c’est le CV du chercheur. Le fait que les femmes publient moins que les hommes entraîne donc des retards de carrière. Les 440 historiennes constatent également que les femmes sont minoritaires aux postes d’encadrement, parmi les directeurs, d’unité, au sein des jurys de recrutement mais aussi parmi les auteurs cités en références et conseillés aux étudiants, et pointent une forme de sexisme systémique, auquel elles souhaiteraient remédier. Pour cela, les chercheuses demandent plusieurs choses.

440 historiennes en quête de parité

La première de leurs revendications pourrait sembler anodine à qui ne connaît pas tant soit peu le monde de la recherche :

Défendre la représentation égalitaire des femmes dans les comités de recrutement et jurys de concours, où la loi l’impose, ainsi que dans les différentes instances de sélection de la recherche. Cette parité doit aussi concerner les jurys de prix, les comités d’organisation des colloques et les ouvrages collectifs, sans rigidité mais avec vigilance.

Bon, demander à ce que la loi soit appliquée, c’est la moindre des choses, rien à redire là-dessus. On peut trouver absurde l’idée d’une parité imposée mais puisque c’est la loi, c’est la loi. Dura lex sed lex. En revanche, exiger que cette parité s’applique également aux jurys de prix et comités d’organisation n’est pas franchement honnête. Car dans un grand nombre de laboratoires de recherche, y compris dans des secteurs où les femmes sont très présentes (biologie, par exemple, mais aussi psychologie, sciences humaines, etc.), il est déjà fréquent que l’on courre après les chercheuses prêtes à s’impliquer dans ces procédures qui sont longues, chronophages, habituellement non rémunérées, que l’on accepte bien souvent de faire en plus de son boulot habituel et qui dépendent du volontariat de chacun. Les différents comités et jurys sachant qu’ils ont à présenter un minimum de femmes, ils s’arrachent déjà les quelques-unes qui acceptent cette charge de travail supplémentaire. Dans de nombreuses disciplines, le problème n’est donc pas que les femmes chercheuses sont exclues des comités d’organisation mais bien qu’on a du mal à les convaincre d’y participer.

discrimination université

Si discrimination systémique il y a à l’université, elle est plutôt en faveur des femmes, qui y réussissent généralement mieux.

Une curieuse notion de l’excellence

Modifier les critères d’évaluation : nous défendons l’excellence, mais l’entendons qualitativement plus que quantitativement. Plutôt que le nombre d’articles publiés à une date donnée, valorisons leur qualité et leur originalité, ou encore la capacité à explorer de nouveaux sujets au fil d’une carrière.

C’est là un vœu pour le moins étrange. Car les chercheurs sont, déjà, évalués sur ces deux critères, quoique de manière différente. Certes, le nombre de papiers publiés au cours d’une carrière sera toujours pris en compte. Mais l’impact factor des revues (c’est-à-dire le nombre moyen de fois où un article publié dans la revue va être cité dans d’autres travaux par la suite), qui mesure le prestige de la publication, compte lui aussi énormément. Demandez à n’importe quel chercheur en sciences s’il préfère une publication trois fois dans sa carrière dans Nature ou cinq par an dans les Cahiers des Amis de la Science du Haut-Poitou, et il y a peu de chances qu’il opte pour la deuxième solution. Or le prestige et l’impact factor d’une revue tiennent, certes, à son ancienneté, mais aussi et surtout à la sévérité de son comité de lecture. En d’autres termes : à quel point celui-ci sera difficile sur le choix des articles. Il est donc déjà possible d’évaluer la production d’un chercheur sur des critères à la fois qualitatifs (prestige des revues) et quantitatifs (nombre de publications), et ces deux facteurs ont leur importance.

Bien évidemment, toutes les disciplines n’ont pas les mêmes rythmes de publication : si vous êtes agronome, par exemple, il peut vous falloir deux à trois ans pour réaliser l’impact précis d’une pratique agricole nouvelle sur votre parcelle expérimentale. Vous publierez donc, nécessairement, moins souvent que si vous travaillez dans un champ de recherche où les expériences peuvent être menées en quelques semaines, et leurs résultats exploités immédiatement. Dans le cadre des sciences humaines, les rythmes de publication peuvent varier considérablement, selon le type de recherche, la facilité d’accès aux sources, la qualité des archives disponibles, etc. Mais si l’on compare deux chercheurs travaillant sur le même domaine, avec les mêmes contraintes et publiant dans les mêmes revues, et qu’on s’aperçoit que l’un des deux publie davantage que l’autre (à contraintes de qualité identiques, donc), il est évident que celui-ci fait quelque chose de mieux que l’autre : soit il est plus efficace, soit il est plus rapide dans son travail, mais dans tous les cas le facteur quantitatif ne peut qu’indiquer une performance supérieure. Ce facteur quantitatif, s’il ne peut être le seul à être pris en compte, ne doit donc en aucun cas être négligé. 

La qualité étant mesurée par la sévérité du comité de lecture, la quantité par le rythme de publication, restent deux aspects : l’originalité et la capacité à explorer de nouveaux sujets. En quoi ces deux critères apportent-ils quoi que ce soit à la recherche ? Une publication n’a pas à être originale, elle a à être vraie. Elle a à dire quelque chose que l’on ne savait pas encore. Bien entendu, adopter un angle différent, un point de vue unique, peut apporter quelque chose de plus à la recherche en général. Mais comment mesurer cette originalité, et qui le ferait ? N’est-il pas plus raisonnable de considérer cela comme faisant partie de la qualité générale du travail ? A moins bien entendu que cette prétendue originalité ne soit, en réalité, qu’une manière de qualifier les milliers d’articles-poubelles que les sciences humaines et tous les domaines dans lesquels la rigueur expérimentale la plus absolue n’est pas exigée, produisent régulièrement, et qui envahissent depuis plusieurs années les publications spécialisées, au risque de décrédibiliser l’ensemble de ces champs de recherche : notion de mesearch (ou autoethnographie : le fait de se prendre soi-même comme sujet de sa propre thèse. La pratique a envahi l’ethnographie, mais également la psychologie, ainsi que l’histoire, sur plusieurs campus américains, ces dernières années. Pratique défendue comme originale, elle explore en effet bel et bien des types de recherches qui n’étaient pas couverts jusque là … et pour cause : ils n’intéressent personne, ne font pas avancer la connaissance générale, et ne constituent, au mieux, qu’une tentative d’autopsychanalyse de leur auteur), sujets si délirants qu’il a été possible de faire passer des articles parodiques sans que ceux-ci soient identifiés comme tels, les sciences humaines et sociales sont, à l’heure actuelle, gangrenées par les contenus soi-disant originaux, bien plus nombreux (et, il est vrai, bien plus faciles à réaliser) que les contenus rigoureux, utiles et pertinents. Est-il vraiment utile d’encourager ce qui met déjà en danger la crédibilité de ces secteurs de recherche ?

Mieux encore : une certaine dose de conservatisme est une nécessité dans la recherche. Il s’agit tout simplement d’une application du  Rasoir d’Ockham et de principes élémentaires de prudence intellectuelle : si vous proposez à la publication une théorie qui contredit tous les travaux de ceux qui vous ont précédé, il est normal que le monde académique se montre prudent et exige de vous des niveaux de preuve très élevés. Tout simplement parce que, même s’il est possible que vous soyez l’auteur d’une découverte extraordinaire qui bouleverse tout ce que l’on croyait savoir sur le sujet jusqu’ici, il est néanmoins plus probable que vous vous soyez fourré le doigt dans l’œil. Mais rassurez-vous : pour nos 440 historiennes, votre originalité est une vertu. Si la faculté s’était montrée moins prompte à défendre l’originalité et plus soucieuse de rigueur et de véracité, sans doute aurions-nous évité la publication de la délirante thèse de Priscille Touraille sur le patriarcat du steak, travaux d’anthropologie établissant une théorie de l’évolution humaine … sans que figurent dans le comité de thèse des spécialistes de ce domaine, ni même des généticiens.

Quant à la capacité à explorer de nouveaux sujets, là encore, on ne peut que s’interroger. Pourquoi faire ? La recherche est affaire de spécialistes. Or un spécialiste, c’est, pour reprendre une plaisanterie à ce sujet, quelqu’un qui sait presque tout sur presque rien, puisqu’il a la plus grande expertise possible sur un sujet aussi défini et restreint que possible. Bien entendu, qui se rend compte qu’il s’est fourvoyé, ou que son sujet principal ne l’intéresse plus, doit pouvoir s’orienter vers d’autres champs de recherche, et c’est tout à son honneur. Mais en quoi est-ce une vertu ? Cette demande, loin de pousser au sérieux, encourage au contraire au dilettantisme. Qui voudra encore consacrer quarante ans de sa vie à étudier un fait ou un phénomène précis, s’il sait que ses collègues qui changent de sujet tous les trois ans sont plus estimés que lui ?

Ces trois éléments tissent de la notion d’excellence de ces 440 historiennes un bien curieux portrait. Mais il y a plus problématique encore…

440 exigences de passes-droits

Jusqu’ici, on est donc, de la part des 440 historiennes, dans une forme de fausse naïveté, un peu hypocrite mais finalement pas bien méchante La suite précise cependant davantage le point de vue des signataires :

Lutter contre l’invisibilité à toutes les échelles : dans nos enseignements, en donnant à lire aux étudiantes et aux étudiants des textes d’historiennes ; dans les instances académiques, en encourageant les candidatures féminines ; dans les concours de recrutement, en veillant à ce que les jurys, à l’oral notamment, ne reproduisent pas systématiquement des réflexes anciens privilégiant l’assurance de soi sur l’expression du doute.

Là, déjà, ça commence à sentir moins bon. Car si, bien entendu, personne ne peut être opposé à ce que des femmes fassent acte de candidature à tous les postes où elles sont qualifiées, il en va autrement en ce qui concerne le fait de donner à lire (…) des textes d’historiennes. Pourquoi ? Pourquoi ne pas tout simplement écrire donner à lire des textes de qualité, sans tenir compte du sexe de l’auteur ? Car il faut savoir ce que l’on veut : si ce qu’on demande c’est l’égalité de traitement, alors la qualité de femme d’un auteur n’a aucun intérêt. C’est un détail de sa biographie, qui n’a pas à entrer en considération dans l’évaluation de son travail. Mais ce n’est pas ce qui est demandé ici. Ce qui est demandé ici c’est de faire lire des textes d’historiennes, parce que ce sont des femmes. Dès cet instant, les revendications commencent à pencher dangereusement non vers une demande d’égalité mais vers l’exigence de privilèges.

Un point est à noter, à ce sujet : les femmes sont entrées dans la carrière universitaire plus récemment que les hommes. Or, dans un certain nombre de domaines, existent des ouvrages de référence, vieux de plusieurs décennies (et parfois de plus d’un siècle) mais faisant encore autorité. Pour des raisons historiques, ces ouvrages sont quasiment tous écrits par des hommes. Ainsi, même si on en était à une parité absolue des publications de qualité aujourd’hui, il y aurait toujours, et pour plusieurs générations encore, davantage d’auteurs de référence masculins que féminins.

Ovide, Montesquieu … autant de mâles blancs hétérosexuels cisgenres et patriarcaux qu’il est urgent d’écarter des corpus, au profit d’auteurs femmes. Quelle que soit la qualité des travaux de ces femmes.

En ce qui concerne la problématique des oraux de concours, le texte laisse à demi-mot à entendre que les candidates se montreraient en général moins sûres d’elles que les candidats, ce qui expliquerait un moindre succès. Les 440 historiennes ne peuvent en effet plus, depuis près de dix ans, prétendre que c’est un biais machiste qui provoque le fait qu’à nombre de candidates équivalent à celui des candidats, les femmes réussissent en moyenne moins bien les concours de haut niveau : on sait depuis 2009 que si cette différence est bien réelle, elle s’explique surtout par le fait que les personnes capables de tenir sous la pression et d’encaisser l’énorme stress provoqué par de tels concours sont plus courantes parmi les hommes que parmi les femmes. Mais pour un enseignant-chercheur, appelé à donner des cours magistraux devant des centaines d’étudiants, ou même pour un chercheur tout court, qui aura à présenter son travail dans des colloques, ou encore, s’il devient responsable de projets européens, à aller défendre, parfois avec une certaine combativité, les intérêts de son laboratoire ou de son groupe de recherche face aux financeurs institutionnels ou aux partenaires privés, se montrer sûr de soi, capable de bien défendre ses arguments à l’oral et apte à se montrer productif sous la pression et en dépit du stress est une qualité. Certes pas la qualité essentielle, ni ce que l’on attend en priorité d’un chercheur. Mais une qualité secondaire importante néanmoins; à ce titre, il n’y a aucune raison d’ignorer son existence lorsqu’elle est présente chez un candidat, ni d’estimer qu’on ne doit pas en tenir compte. Il convient de bien avoir à l’esprit que la plupart des recrutements se font par concours : il ne suffit donc pas d’être bon, ni d’obéir à la consigne à la lettre; il faut se montrer le meilleur dans son domaine. Il ne s’agit pas d’un simple examen, dans le cadre duquel le fait de repêcher un candidat médiocre n’enlève pas grand-chose aux candidats de meilleure qualité (encore que cela dévalue le diplôme) : demander une discrimination positive pour un groupe particulier, dans le cadre d’un concours, équivaut à demander une discrimination négative à l’égard des autres groupes.

Or les concours de recrutement sont de véritables casse-têtes : une fois le premier et un deuxième écrémage effectués, restent le plus souvent une poignée de candidats. S’ils sont parvenus jusqu’à ce niveau, c’est qu’ils sont tous excellents. Et le nombre de places est très limité : parfois une pour plusieurs centaines de candidats. Tous les critères objectifs ayant été remplis, les jurys, composés de chercheurs qui auront, selon toute vraisemblance, à collaborer avec la personne choisie dans les années à venir, s’en remettent donc bien souvent à des critères plus subjectifs : cette personne m’inspire-t-elle confiance ? Ai-je envie de collaborer avec ce type ? Sachant qu’il va être recruté dans le centre où je serai moi-même muté l’an prochain, ai-je envie de passer les dix prochaines années de ma vie dans un bureau voisin du sien ? Sera-t-il un moteur pour son équipe ou un boulet ? Est-ce le genre de personne à qui ont peut confier la direction d’un work package ? Autant de questions qui ont leur importance, puisque les critères académiques ne sont plus à prendre en compte, le dernier carré des candidats n’étant de toutes manières composé que de gens qui y répondent de manière satisfaisante.

Les 440 historiennes réclament donc ici des passe-droits, estimant que, puisqu’en moyenne les femmes tendent à se montrer moins sûres d’elles, moins accrocheuses et moins agressives dans des situations de compétition telles que les concours, il faudrait leur donner une longueur d’avance. Selon la même logique, sans doute devrait-on, aux courses sur 100 mètres, donner 10 mètres d’avance aux Blancs et aux Asiatiques, afin de compenser les relatives faiblesses de leur physiologie, comparée à celle des Noirs ? Sans doute une telle mesure amènerait-elle plus de diversité parmi les médaillés. Mais ce n’est pas le but d’une telle épreuve : une épreuve de sprint est là pour déterminer qui court le plus vite; elle n’a pas pour vocation de proposer un podium représentatif des différents groupes ethniques. Sinon, autant donner directement une coupe à chaque participant et ne pas mener l’épreuve.

440 historiennes hypocrites

L’égalité, c’est quand tout le monde concourt dans les mêmes conditions, pas quand tout le monde obtient une médaille à la fin. Égaliser systématiquement les chances de succès pour tous et toutes dans des domaines très concurrentiels équivaut à se priver des meilleurs.

440 demandes de privilèges

Mais les revendications ne s’arrêtent pas là pour ces 440 historiennes :

Les femmes ont particulièrement besoin de congés pour recherche (CRCT) au moment charnière de la préparation de l’HDR*, et de résidences académiques où elles puissent se consacrer entièrement à la rédaction. Il pourrait être envisagé, au CNU et dans les universités, de flécher des congés spécialement sur les carrières féminines.

*HDR : Habilitation à Diriger des Recherches, le plus haut degré de qualification universitaire.

Nous y voilà ! Il ne s’agit plus de demander une égalité de traitement, mais bel et bien des privilèges. Car les femmes, selon elles, sont pénalisées par manque de temps : travaux au foyer, grossesse, etc. Il faudrait donc leur accorder plus de congés pour recherche, des résidences spéciales, des congés supplémentaires, afin de compenser le boulot que leur fainéant de mari ne fait pas à la maison.

Les 440 historiennes n’ont pas tort quant au constat de base : en effet, au fil de sa carrière, une femme qui a eu des enfants se retrouve avec des « trous » dans ses parutions académiques. Derniers mois de grossesse (dans lesquels, plus fatiguée, elle est moins performante), congé maternité, plus le temps qu’il faut pour rattraper ensuite le retard ainsi accumulé : un enfant, c’est au minimum deux ans d’interruption ou de ralentissement considérable des publications. Mais il en va de même dans tous les secteurs d’activité. Et c’est même la raison pour laquelle, en règle générale, les hommes tendent à finir leur carrière plus haut que leurs collègues féminines de même qualification et entrées en activité en même temps qu’eux : parvenus à la cinquantaine, ils ont bien souvent trois à six ans d’activité professionnelle réelle de plus qu’elles. Vouloir corriger cela par une mesure de compensation revient donc à pénaliser les hommes, au seul motif que ce sont des hommes. Les punir parce que ces salauds de mâles patriarcaux travaillent davantage, en somme.

On peut ajouter à cela un autre aspect : le fait d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants relève d’un choix personnel et privé. Ne serait-il pas odieusement discriminatoire de réserver de tels avantages aux chercheuses ayant des enfants ? Mon corps, mon choix : une femme qui décide de ne pas avoir d’enfants doit-elle subir une discrimination et être traitée à la même enseigne que les hommes ? Et celle qui a eu quatre enfants, ce qui demande bien plus de travail qu’un seul : faut-il lui accorder des privilèges supplémentaires ? Et s’il faut prendre en compte les critères de la vie privée, pourquoi s’en tenir au sexe ? Quid du chercheur qui a eu une enfance difficile, ce qui provoque chez lui des cauchemars récurrents : la qualité de son sommeil étant amoindrie de façon chronique, ne devrait-il pas, lui aussi, bénéficier de passe-droits ? Quid de celui qui souffre d’une phobie administrative, et a donc du mal à boucler ses dossiers de demande de financement ? Ne faudrait-il pas lui accorder des crédits sans le faire passer par le même processus que les autres ? Quid de celui qui boîte, et met donc, chaque jour, cinq minutes de plus que les autres pour aller de son parking à son bureau ? Il perd près de vingt heures par an, il faudrait en tenir compte. Quid du père célibataire, qui assume seul ses enfants ? Il souffre des mêmes soucis en termes de temps qu’une femme avec des enfants, le soutien d’un compagnon en moins. Faut-il lui accorder les mêmes privilèges ? Mais en ce cas, le père divorcé, qui a ses gosses une semaine sur deux et la moitié des vacances scolaires, devrait obtenir la moitié de ces privilèges, en toute bonne logique. En outre, que faire de celle dont le mari, présent, aidant, la soutenant à tous égards, prend en charge toutes les tâches à la maison durant la préparation de son HDR ? N’est-elle pas odieusement avantagée par rapport à celle qui a choisi de se mettre en couple avec un flemmard ? Ne faudrait-il pas lui accorder, au contraire, moins de congés, afin d’égaliser les chances ?

Si l’on se pique de prendre en considération les spécificités de la vie de chacun, on ne peut jamais s’en sortir. Les revendications seront infinies, parce que les particularités personnelles sont infinies. Or nous vivons dans une société au sein de laquelle les individus sont libres de leur choix de vie : libres d’être ou de ne pas être en couple, libres de privilégier leur carrière ou leur vie privée, libres d’avoir ou de ne pas avoir des enfants. Que l’usage de cette liberté implique des conséquences est une chose normale. Car avec la liberté de faire un choix, vient le devoir d’assumer ce choix. On ne peut à la fois réclamer l’égalité de droits et des privilèges de traitement. L’égalité des droits, c’est l’égalité des opportunités. Pas celle des résultats. Et si l’on demande à l’État de mettre son gros nez dans la vie privée des gens, au nom de quoi lui interdirait-on, par exemple, de vous imposer tel ou tel conjoint ? Tel ou tel style de vie ?

440 historiennes

Il n’est pas besoin de pousser beaucoup la logique des 440 historiennes pour en arriver à la conclusion qu’il est urgent de réserver des places pour des chercheurs schizophrènes, par exemple.

Imposer la médiocrité

Quant à la notion même de parité dans la recherche, il s’agit d’une absurdité. Le monde de la recherche est un monde de très forte sélection : les examens, les thèses, les concours de recrutement, les concours de financement … toute sa vie, un chercheur est à la fois en collaboration et en concurrence avec ses pairs. Ceux qui tirent leur épingle du jeu sont ceux qui sont les plus adaptés à ce monde.

La recherche, tous domaines confondus, est un monde dans lequel la réussite professionnelle est fortement corrélée à trois facteurs majeurs : tout d’abord la capacité à s’adapter au système scolaire et universitaire (facteur pour lequel les femmes tendent à être avantagées); en deuxième lieu, le QI de chaque individu; et en troisième lieu la capacité à travailler de manière inlassable et répétée, pendant des années, sur un même sujet. Un chercheur qui « réussit » est bien souvent quelqu’un qui a passé au moins deux décennies à creuser tous les aspects d’une problématique, en ne prenant généralement que le quart des vacances auxquelles il a droit (voire, si son administration le pousse trop, en posant des vacances mais en venant tout de même au labo durant ses congés). C’est quelqu’un qui est à la fois très brillant et assez fou pour travailler quinze heures par jour, 300 jours par an, et qui trouve encore le moyen de ramener du boulot à la maison. Les gens capables de faire cela sont rares. Ce sont des gens qui ont à la fois un QI très élevé et un facteur de personnalité de type C extrêmement haut (souvent associé à un O important et à un N faible, avec cependant de réelles compétences sociales, car il est important de pouvoir nouer des collaborations). Or, si des femmes sont bien entendu capables de correspondre à ce portrait-robot, celui-ci, statistiquement parlant, correspond davantage à la description d’un homme : il y a bien plus d’hommes que de femmes parmi les individus à très haut Quotient Intellectuel, bien plus d’hommes que de femmes parmi les individus au trait C marqué. Il y aura donc toujours davantage d’hommes que de femmes à occuper de tels postes. Il est bien entendu juste et souhaitable que les femmes capables de remplir de telles fonctions ne soient pas empêchées de le faire en raison de leur sexe. Et il n’y aurait d’ailleurs aucune bonne raison de le faire. Mais imposer la parité forcée équivaut à imposer à des postes une certaine proportion d’individus qui n’ont pas les capacités, pas le tempérament ou pas la motivation réelle pour les occuper. Forcer la parité équivaut donc imposer la médiocrité. Et ce n’est pas en rendant obligatoire la présence de trois ou quatre incompétentes qu’on favorisera la carrière de leur collègue qui, elle, est capable d’assumer de telles fonctions. Au contraire, en la noyant dans un quota de médiocrité, on risque fort de décrédibiliser son travail.

Imposer la parité forcée, c’est également réfléchir en termes d’intérêts individuels, et non d’intérêt de la société. Or il n’est pas dans l’intérêt de la société d’avoir 30%, 40%, 50% ou plus de femmes parmi les chercheurs : il est dans l’intérêt de la société d’avoir 100% de bons chercheurs, quel que soit leur sexe. 

Vertus de la sélection

D’autant qu’en matière de parité, pourquoi s’en tenir à celle des sexes ? Ne faudrait-il pas également un pourcentage minimum de grands, de petits, de telle ou telle ethnie, de telle ou telle religion ? Ne serait-il pas juste que les mathématiciens de droite et les mathématiciens de gauche soient représentés à égalité ? Ne faudrait-il pas autant d’historiens marxistes que d’historiens royalistes ? Sommes-nous bien certains que nous avons un quota de chimistes bouddhistes équivalent à leur poids dans la population ?

S’il faut absolument que tout groupe professionnel corresponde à la répartition démographique, on en arrive facilement à une situation comparable à celle des États-Unis, dans laquelle les étudiants d’origine asiatique, parce qu’ils réussissent trop bien examens et concours, se voient négativement discriminés à l’entrée à l’université en raison de leur origine ethnique, au motif que si on ne les discriminait pas, ils seraient trop nombreux dans certains secteurs, notamment les sciences dures. Ce qui revient à priver la nation de la contribution d’individus potentiellement compétents dans leur domaine, au motif que d’autres réussissent moins bien qu’eux.

Un monde académique vertueux est un monde dans lequel il y a une sélection. Former un chercheur prend dix ans et représente un investissement considérable pour la collectivité : on peut souhaiter que les crédits soient augmentés mais on ne peut en aucun cas imaginer qu’ils soient infinis. On peut critiquer la manière dont ces crédits son alloués, mais on ne peut nier qu’ils sont, et seront toujours, limités. La sélection permet de n’accorder postes et crédits qu’à des individus capables d’assumer la lourde tâche de la recherche. Là encore : on peut critiquer le mode de sélection. Mais pas la nécessité de cette sélection.

Un monde académique juste est un monde dans lequel cette sélection est aveugle : aveugle aux sexes, aux couleurs de peau, aux orientations sexuelles, aux idéologies politiques ou religieuses. Seules doivent compter les compétences. Et si, à l’issue de cette sélection stricte mais aveugle, il apparaît que certains types d’individus y réussissent mieux que d’autres, en quoi est-ce grave ? L’objectif de cette sélection n’est pas de représenter la société, mais bel et bien de choisir les meilleurs. A ce titre, la sélection, et notamment par concours est par nature non égalitaire. Et il n’est pas dans l’intérêt de la société qu’elle le devienne, en se préoccupant des détails de la vie privée de chacun : ce qui est dans l’intérêt de la société, c’est d’avoir une recherche compétente et efficace. Du moment que chacun est en droit de concourir et que le succès proportionnellement plus important de certains n’empêche pas les autres de tenter leur chance, il n’y a aucune bonne raison, pour la société, de tenter de corriger artificiellement les répartitions.

Tartuferie et indécence

Au final, si ce texte pose problème, c’est qu’il s’appuie, sans les expliciter, sur plusieurs idées considérées comme allant de soi, mais qui ne sont ni justifiées, ni démontrées :

  • L’idée selon laquelle hommes et femmes ont strictement les mêmes capacités, traits de caractères et aspirations, à tous égards;
  • L’idée selon laquelle les femmes apportent, dans les secteurs où elles travaillent, quelque chose que les hommes n’apportent pas, une richesse dont il serait dommage de se priver;
  • L’idée selon laquelle le rôle du système de sélection dans la recherche serait non pas de choisir les individus les plus aptes mais plutôt de représenter un échantillon de la société correspondant à la démographie générale;
  • L’idée selon laquelle, quand hommes et femmes n’obtiennent pas les mêmes résultats en moyenne, il s’agirait d’un problème qu’il est urgent de résoudre;
  • L’idée, enfin, selon laquelle certes une femme ne doit ses succès qu’à elle-même mais peut toujours mettre ses échecs sur le dos des hommes.

Outre leur aspect improuvé, le souci avec ces affirmations, c’est qu’elles sont contradictoires. En effet, si hommes et femmes sont exactement équivalents, la proportion de l’un ou de l’autre sexe dans un secteur spécifique est une donnée neutre et dénuée d’intérêt, puisque le résultat est le même quelle que soit cette proportion. La deuxième affirmation, celle qui prétend que les femmes apportent des choses que les hommes n’apportent pas, est en contradiction avec la première : si hommes et femmes sont différents, ils ne peuvent être identiques; et s’ils ne sont pas identiques, ils n’est pas étonnant qu’un des groupes réussisse mieux que l’autre en certaines occasions spécifiques, justement parce que ses membres ont des capacités qui ne sont pas les mêmes que celles de l’autre groupe. La troisième affirmation témoigne d’une incompréhension du rôle de la sélection dans le monde de la recherche, qui n’a pas pour but d’offrir un échantillon représentatif de la population, mais bien de sélectionner les personnes les plus capables de remplir le rôle qui leur est attribué. La quatrième affirmation s’appuie sur la première, ainsi que sur l’idée, très largement fantasmatique, de privilèges masculins au sein des sociétés occidentales. La cinquième, enfin, est un grand classique des non-dits du féminisme militant contemporain, qui fait de toute femme qui obtient un succès une héroïne mais de tout homme qui obtient un succès un exploiteur.

Comme on le voit, ce texte n’a rien d’un appel objectif à plus de justice et d’égalité. Il s’agit, bien plutôt, d’un texte sexiste, réclamant privilèges, et droits supplémentaires pour un sexe, au détriment de l’autre sexe, et ce sans proposer de contrepartie. Si, isolé, il pourrait ne relever que de la tartuferie SJW habituelle, force est de constater qu’en le plaçant dans le contexte de l’actualité historique immédiate dans laquelle il paraît, l’indécence de son propos éclate au grand jour. Indécence parce que, cette même semaine, étaient remis à deux personnalités ayant réellement œuvré en faveur des femmes dans le monde les Prix Nobel de la Paix 2018 : Denis Mukwege, gynécologue ayant consacré sa vie à soulager les souffrances des victimes de viols de masse au Rwanda, et Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de l’État Islamique, qui a révélé au monde les horreurs de ce régime monstrueux. Et la comparaison entre les deux événements, si elle est fortuite, n’en fait pas moins mal : elle montre bien quels sont les problèmes réels auxquels font face des millions de femmes dans le monde. Si l’on peut, et à bon droit, critiquer l’aspect gynocentré de ces nominations (pas un mot, en effet, pour les frères, les maris, les fils et les pères de ces femmes victimes de viol ou d’esclavage, alors qu’ils ont, n’en déplaise aux bonnes âmes, subi un sort pire, car plus définitif, ayant été quant à eux purement et simplement tués), force est de constater qu’au regard de ces problématiques, les soucis de nos 440 historiennes, même s’ils étaient réels, ne relèveraient que de l’ongle retourné ou de l’égo froissé. Attention : ce n’est pas parce qu’une situation relève d’un First World Problem qu’elle n’existe pas. Mais il y a, entre les causes défendues par Mukwege et Murad et celles revendiquées par les 440 historiennes, plus qu’une différence de degré : il y a, entre un combat pour la vie et l’intégrité personnelle et la revendication de petits éléments de confort et de congés payés supplémentaires et imméritées, une profonde différence de nature. Placer tout cela dans le même sac et appeler ce sac droits des femmes est, sans doute, ce qui est dans cette affaire le plus indécent, et devrait révolter toute personne sincèrement attachée à cet idéal.

L’image que ce texte renvoie des chercheuses françaises n’est guère reluisant : il donne l’impression que l’on a affaire à des gamines trop gâtées, prêtes à obtenir les mêmes avantages que leurs collègues mais pas à consentir aux mêmes efforts.

 

Reste que, pour l’observateur averti, de telles demandes, pour indécentes qu’elles soient, gardent tout de même un intérêt majeur : celui de démasquer l’hypocrisie féministe. Quand vous en êtes à réclamer que l’on truque les concours en votre faveur, c’est que vous êtes réellement à bout d’arguments rationnels. 

Quelles solutions ?

Tout cela ne veut pas dire que les femmes ne subissent aucune discrimination dans le milieu de la recherche, ni qu’aucune mesure n’est à prendre en ce qui les concerne : bien que la discrimination systémique à leur encontre n’existe pas, il peut y avoir des directeurs de laboratoire machistes, des présidents d’université misogynes, des reviewers pourvus de biais. Anonymiser les articles soumis à la publication pourrait, par exemple, être une bonne idée : cela permettrait à la fois de passer outre les éventuels biais misogynes, mais également encourager davantage les jeunes chercheurs (dont certains hésitent à soumettre un papier, de crainte qu’il soit rejeté) et éviter que de vieux barbons, auréolés d’une gloire passée mais se reposant sur leurs lauriers depuis des décennies, puissent faire publier à peu près n’importe quoi sur le seul prestige de leur nom.  C’est d’ailleurs ce que certaines revues font déjà, et c’est un mouvement qu’il serait pertinent d’encourager, voire de généraliser.

 Une autre piste pourrait consister, afin de rendre plus égales les carrières, à augmenter considérablement les congés à l’arrivée d’un enfant … pour les hommes. Rendre obligatoire, pour tout chercheur, la participation à un nombre minimal de comités d’organisation et jurys pourrait également être efficace, tout en allégeant la charge de travail de ceux qui y sont déjà très impliqués.

Mais la meilleure solution resterait, d’abord et avant tout, de balancer ces revendications aux orties. Le monde de la recherche n’a pas à se soucier de l’identité particulière des chercheurs : il a uniquement à se soucier de la pertinence et de la qualité de leurs travaux. Si l’on ne fait pas cela, si on décide de prendre en compte ce type de revendications, on risque fort de se retrouver dans la même situation que les universités américaines, au sein desquelles plusieurs spécialistes tirent désormais la sonnette d’alarme, estimant que, pour des raisons de domination idéologique des groupes féministes et SJW, la recherche sérieuse n’est désormais plus possible.

 

Illustrations : Natalia Y Nathan Dumlao Nicolas Hoizey Kayla Harris Mikael Kristenson Gratisography

Martial
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