Accéder à la classe moyenne en 3 étapes simples

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Brookings Institution est l’un des plus anciens think tanks américains. Fondé en 1916 par le philanthrope Robert S. Brookings, et bien qu’officiellement non partisan, il a en pratique toujours été proche du Parti Démocrate et de la gauche libérale en général. Les responsables de cette association ont été conseillers pour de nombreux présidents américains, dont, dans les dernières décennies, Bill Clinton. Brookings Institution s’intéresse aux sciences sociales, à l’économie, à la politique, à la sécurité, à l’égalité entre les sexes et les races, etc. Ces gens-là ne sont ni d’affreux méchants réactionnaires conservateurs, ni des droitards trumpiens. 

L’un des thèmes de recherche principaux du think tank est la recherche de solutions à la pauvreté, et notamment l’analyse de ses causes et de sa perpétuation de génération en génération. En gros : pourquoi est-ce que les riches restent riches et les pauvres restent pauvres et quelles sont les causes de la panne de l’ascenseur social ? Être né dans une classe pauvre est-il une fatalité ?

En 2013, Ron Haskins, l’un des contributeurs de Brookings Institution, produisit un article remarqué, et qui fit en partie polémique. En effet, celui-ci faisait état de trois règles que les jeunes gens issus d’une classe pauvre devraient suivre absolument pour, au cours de leur vie, sortir de cet état et accéder à la classe moyenne. L’étude d’Haskins a en effet montré que, parmi les gens qui avaient, consciemment ou non, suivi ces règles, moins de 2% étaient, vingt ans plus tard, plus pauvres que leurs parents, et 75% avaient accédé à la middle-class (définie par le fait que les revenus cumulés du foyer sont supérieurs à 45000 € par an environ). La méthode Haskins, dans un pays aussi racialement clivé que les États-Unis, a été établie comme fonctionnant quel que soit le milieu d’origine, la culture d’origine, le sexe, l’ethnie ou la religion de la personne concernée. Seuls trois facteurs entrent en ligne de compte, trois règles, trois choix de vie.

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Les trois règles d’Haskins ne vous promettent pas de vous rendre riche : elles vous donnent un moyen de réduire les risques de rester vraiment pauvre, ce qui n’est pas la même chose.

Les trois règles d’Haskins

Ces trois règles sont :

  • Ne pas quitter le milieu scolaire avant d’avoir, au moins, terminé le lycée (en France, on dirait : avant d’avoir passé le Bac).
  • Avoir une activité à temps plein.
  • Ne pas avoir d’enfant avant l’âge de 21 ans, ni avant d’avoir un métier stable, d’être marié ou dans un couple stable et de long terme.

Cela ne signifie pas qu’on ne peut pas s’en sortir autrement, dans une société occidentale contemporaine : il y a des gens qui s’en tirent très bien sans le Bac, par exemple. Cela signifie cependant que c’est la formule la plus sûre et la plus facile pour le plus grand nombre.

Bien entendu, ces règles sont plus faciles à suivre pour certains que pour d’autres et être né dans une famille défavorisée à un degré ou à un autre rend plus difficile le fait de suivre ces instructions. Mais ces règles définissent, a minima, un plan vers lequel tendre afin de s’assurer un minimum de confort et de bonheur matériel.

On pourrait d’ailleurs les résumer par une formule opposée : si vous voulez optimiser vos chances de rester dans la galère toute votre vie, assurez-vous de quitter l’école dès 16 ans, de ne pas avoir d’activité régulière et de faire des enfants illico. Cela fonctionne aussi.

Les études

Quitter le monde de l’enseignement tôt est le plus sûr moyen de s’assurer une vie de galérien. Quitter le lycée avant d’avoir son Bac condamne à être pris pour un con toute sa vie. Bien entendu, il y a des gens qui réussissent sans aucun diplôme. Ça existe. Mais il y en a bien davantage qui restent dans la dèche jusqu’à leur dernier souffle.

L’activité

Bien sûr, l’idéal est d’avoir un travail à plein temps, correspondant à ses compétences et à ses aspirations. Mais si ça n’est pas possible ou pas possible immédiatement, n’importe quelle activité à plein temps fait l’affaire et augmente considérablement les chances de s’en sortir. Un boulot alimentaire quelconque, un stage, ou même du bénévolat durant les périodes de chômage : tout cela contribue à maintenir dans une dynamique d’activité, aide à tisser un réseau relationnel et professionnel, confronte à des opportunités de carrière auxquelles on n’avait pas forcément songé auparavant et permet de développer de nouvelles compétences. On disait autrefois que l’oisiveté est la mère de tous les vices, et, dans ce contexte, c’est vrai. En cas de chômage, rester oisif plus de quelques semaines est l’un des plus sûrs moyens de se maintenir longtemps dans cette condition. A l’inverse, même si on ne trouve pas de travail dans l’immédiat, appartenir à un groupe ou à une association, rendre des services ici et là, s’impliquer pour une cause humanitaire ou encore faire du militantisme politique permet de s’assurer que le temps passé hors du monde de l’emploi n’est pas du temps perdu. 

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Quelle que soit votre profession, maintenir une activité (même non rémunérée) envers et contre tout est l’une des meilleures garanties de ne pas rester dans la pauvreté à long terme.

La famille

La famille est dans doute le facteur le plus important. Aux États-Unis comme ailleurs, ce sont les groupes sociaux les plus pauvres et les plus désavantagés (notamment les Noirs et les Hispaniques) qui présentent les plus forts taux de naissance hors couple stable (70% pour les Noirs, 50% pour les Hispaniques). Le fait que ces groupes soient désavantagés explique bien sûr en partie ce taux élevé. Mais l’inverse est vrai aussi : ce taux élevé aggrave leurs désavantages sociaux, car les enfants nés hors mariage ou couple stable sont, bien plus que les autres, susceptibles d’arrêter tôt leur scolarité, d’être dépressifs, d’être délinquants, d’être accoutumés tôt à des drogues dures, d’avoir leur première expérience sexuelle avant 15 ans (ce qui entraîne souvent des troubles du développement émotionnel et cognitif), etc. En clair : les enfants de mères célibataires ne sont pas forcément condamnés dès la naissance, mais pour eux, la vie sera toujours plus difficile que pour les autres. Les parents célibataires sont presque toujours plus pauvres que les autres, qu’il s’agisse des mères (qui gardent le plus souvent l’enfant) ou des pères (qui versent une pension). Une situation destructrice pour toutes les parties impliquées, enfants y compris.

Aux États-Unis, la situation de monoparentalité dans les classes les plus pauvres est devenue tellement commune qu’il y a même des émissions télévisées sur ce thème, comme le Maury Show, qui offre à des personnes démunies mais passant bien à l’écran la possibilité de bénéficier de tests ADN permettant d’établir l’identité du père d’un enfant. La société du spectacle digère tout, même la décadence.

En France, les chiffres ne sont pas (encore) aussi dramatiques mais la proportion de familles monoparentales explose : 17.7% en 2005, certainement plus de 25% en 2018. En 1962, le veuvage était la cause de 55% de la monoparentalité. Il n’est aujourd’hui l’explication que dans moins de 10% des cas.

Source : INSEE

Le fait qu’une famille soit monoparentale est un sérieux indicateur de difficultés sociales : les mères célibataires sont moins diplômées que la moyenne, ont moins de facilité à trouver du travail et à maintenir une activité à temps plein (il faut bien garder ou faire garder les gosses) et voient leur survie assurée en grande partie par des aides sociales (INSEE, 2005). Etudes, activité, famille : elles cumulent les critères négatifs, prédisant un maintien dans la pauvreté.

La présence d’un père

A l’inverse, au sein des couples stables avec enfants, 85% des pères de famille travaillent à temps complet. Cela ne suffit pas forcément à assurer des revenus suffisants au foyer mais cela rend moins critique le fait que la mère n’ait qu’un temps partiel ou des qualifications inférieures, son revenu étant un complément à celui du père. On notera également que les pères seuls avec enfants parviennent dans 75% des cas à avoir une activité professionnelle à temps plein (5% sont à temps partiel, 20% sont au chômage). Ils restent bien sûr plus fragiles socialement et plus susceptibles que les familles à deux parents de plonger dans la pauvreté mais, dans l’ensemble, s’en sortent mieux que les mères célibataires : seules 51% d’entre elles ont un emploi à temps plein, et 17% un travail à temps partiel; 32% sont au chômage. Même quand ils sont pères isolés, et subissent donc exactement les mêmes contraintes qu’une mère célibataire, les hommes travaillent donc davantage. Les pères isolés ont d’ailleurs fortement tendance à mieux encadrer leurs enfants que les mères isolées : il a en effet été démontré (Lee, 2007) que chez les adolescents issus de familles monoparentales, ceux qui provenaient de familles dont le seul parent était un homme avaient en général de meilleurs résultats scolaires, surtout s’il s’agissait de filles.

Le mariage : un facteur majeur

On dit parfois que l’institution du mariage est en voie de disparition. Ce n’est que partiellement vrai : au sein des classes les plus privilégiées de la société, le mariage se porte très bien. Les quelques grands divorces médiatiques ne sont qu’un arbre qui cache la forêt : parmi la vraie bourgeoisie, les couples sont plus stables que dans le reste de la société, les divorces tendent à être moins fréquents (même s’ils existent aussi) et les familles plus solides. Est-ce une conséquence ou une cause de leur statut économique plus enviable ? Les deux : plus prudents dans leurs unions, les membres des classes privilégiées choisissent généralement leur conjoint avec davantage de soin, en partie parce que des enjeux patrimoniaux importants entrent en ligne de compte. Dans le même temps, le fait de moins divorcer implique moins de dépenses inutiles, et davantage de ressources qu’il est possible de consacrer soit à l’acquisition de davantage de ressources encore, soit à l’éducation des enfants (voyages d’études, écoles prestigieuses…). De plus, un environnement familial plus stable offre également aux enfants plus de chances de grandir dans de bonnes conditions et un équilibre psychologique plus assuré. Tout comme la monoparentalité procède, chez les plus pauvre, d’un cercle vicieux, le couple uni participe, chez les plus riches, à un cercle vertueux.

le divorce est souvent la cause de la pauvreté

A la fois cause et conséquence de la pauvreté, le divorce généralisé tend à aggraver les inégalités sociales en sapant les solidarités familiales.

Or le fait de constituer une famille monoparentale relève, le plus souvent, du choix : celui de la mère, en l’occurrence (Sanford, 2008), à l’origine d’une très large majorité des divorces et séparations. Les récentes décennies, en effet, ont convaincu nombre de femmes que la séparation était, lorsque des problème survenaient au sein du couple, la meilleure des solutions. La perspective, via divorce et jugement généralement favorable à la mère, de continuer à bénéficier des ressources du père sans pour autant avoir à vivre au quotidien avec lui, a poussé un nombre important de jeunes femmes peu structurées moralement et intellectuellement à considérer qu’il s’agissait là d’une option de vie tout ce qu’il y a de plus désirable.

Votre vie en trois choix

Trois choix majeurs peuvent donc, en grande partie, être suffisants pour conditionner de manière importante vos chances d’avoir une vie plus ou moins confortable. Tout cela ne veut pas dire que s’extraire de la classe laborieuse est facile : ça ne l’est pas, bien au contraire. Mais cela veut dire que certains choix ont, pour notre existence, des conséquences considérables. Mais on peut aussi voir la méthode Haskins d’un autre point de vue, en considérant qu’elle montre qu’on peut faire quelque chose pour sortir de sa condition et que, même si c’est plus difficile pour certains que pour d’autres, ça n’est pas impossible. Parmi les critiques qui ont été adressées au travail de Haskins, l’idée selon laquelle il stigmatisait les plus pauvres en prétendant qu’ils avaient une part de libre-arbitre et que leur situation était au moins en partie la conséquence de leurs choix personnels, est souvent revenue. Pour certains, en effet, l’idée que l’être humain puisse ne pas toujours et exclusivement être une victime de l’oppression est insupportable. L’idée que nos choix ont des conséquences l’est tout autant. Pourtant, Haskins n’a jamais prétendu que ses trois règles étaient justes, ni que les gens qui ne les suivaient pas avaient mérité leur condition : il s’est contenté d’observer les faits. 

Bonheur futur ou plaisir immédiat

Le point commun entre les trois règles de Haskins est le fait, pour l’individu, de comprendre la notion de jouissance différée. C’est-à-dire l’idée qu’un déplaisir immédiat peut avoir pour conséquence un plaisir, un bonheur ou une absence de malheur plus importants dans l’avenir. Les monothéismes, avec leur idée d’une souffrance terrestre pour payer à l’avance un bonheur céleste futur, ne disent pas autre chose. Plus généralement, la notion de jouissance différée est commune à toutes les sociétés agricoles : on plante aujourd’hui pour récolter dans plusieurs mois.

La société contemporaine, cependant, ignore la jouissance différée. Seuls comptent pour elle le plaisir immédiat et le désir pulsionnel. Tout s’achète, tout se vend, rien n’a besoin de se gagner : si mon four ne fonctionne pas, je vais le jeter avant de chercher à le réparer; même chose pour mon couple. Si je me sens moche, pas intéressant, dénué d’individualité, une nouvelle coupe de cheveux ou un piercing supplémentaire me rassureront (Antoszewski, 2009) : c’est tellement plus simple et plus rapide que de travailler réellement sur moi-même. Confucius conseillait, à qui vient de perdre un parent, de s’attendre à un processus de deuil de trois ans; mais si je suis encore triste après quelques semaines, des antidépresseurs me redonneront la pêche. Je fais ce que je veux avec mes cheveux, mais aussi avec mes gosses. L’expérience humaine se doit d’être résumée à ses côtés festifs, positifs, jouissifs. Tout plaisir est bon, tout déplaisir est mauvais. Pourtant, la douleur, le doute, la peine, le deuil, font partie de l’expérience humaine, et ce sont même les éléments qui forgent, le plus sûrement, les caractères les plus robustes et les plus stables.

Préférer laisser tomber le lycée parce qu’on s’y fait chier, préférer l’oisiveté à une activité qui ne rapporte rien d’immédiat, vouloir un enfant tout de suite (et il s’agit bien de vouloir : nous vivons dans une société où les préservatifs sont en vente libre, l’éducation sexuelle plus développée que jamais, l’information accessible à tous, l’avortement gratuit et, en désespoir de cause, l’accouchement sous X encore légal : aujourd’hui, en France, aucune femme ne subit une grossesse, ni la présence d’un enfant dans sa vie : il s’agit toujours d’un choix, même s’il est parfois inavoué ou inconscient) … tout cela relève bel et bien d’un manque d’appréhension de la jouissance différée, au bénéfice du plaisir ou d’un caprice immédiat. C’est-à-dire (oui, on y revient souvent) un manque de virilité intellectuelle. Et la première victime de ce manque de virilité et de l’absence de compréhension, chez les Jeunes Filles, de la notion de jouissance différée, c’est bien entendu la famille.

Broyer les prolétaires

La famille est le socle de la société, et ce sur quoi repose une bonne partie de la construction de l’individu, qu’il s’agisse du parent ou de l’enfant. La destruction de l’institution familiale a provoqué, au cours des dernières décennies, un appauvrissement des parties les plus fragiles du corps social. La famille, en effet, était jusqu’alors pour l’essentiel (exception faite bien entendu des familles dysfonctionnelles, qui ont toujours existé) le lieu de la solidarité entre les personnes comme entre les générations. Et de solidarité gratuite, absolue. On savait, en cas de coup dur, pouvoir compter sur ses parents, sur ses frères et soeurs, sur ses cousins, sur ses enfants. Désormais éparpillée en autant de petites unités personnelles autonomes, cette institution n’est plus en mesure de servir de filet de sécurité aux plus démunis. Il n’est pas inutile de rappeler qu’au sens étymologique du terme, un prolétaire (du latin proles, lignée), c’est celui qui a pour seul bien sa famille. La deuxième moitié du vingtième siècle et le début du vingt-et-unième l’a privé de ce seul bien.

La troisième règle d’Haskins implique, d’ailleurs, une conclusion moins favorable à la famille : si vous n’êtes pas en mesure de former une famille fonctionnelle, que ce soit par choix personnel ou par manque de conjoint acceptable dans votre entourage, mieux vaut vous abstenir de vous reproduire, dans votre intérêt comme dans celui de votre descendance potentielle. Ce n’est rien d’autre que ce que disent une bonne partie des MGTOW, qui considèrent l’institution monogame comme irrémédiablement détruite.

En conclusion

La destruction de la famille et de la figure paternelle durant les 50 dernières années n’est pas une victoire de l’émancipation individuelle, et certainement pas pour les plus pauvres. Bien au contraire, elle a contribué plus encore à leur appauvrissement, ainsi qu’à l’atomisation du corps social. A ce titre, il n’est pas excessif de considérer les mouvements ayant soutenu cette destruction, notamment en prétendant que la famille était le lieu de l’oppression (et non de la solidarité) et que le père était la cause de tous les maux, comme les bras armés d’un libéralisme libertaire ultra-violent, dont les couches les plus pauvres de la société sont les premières victimes. Qui veut réellement le bien des plus pauvres veut le bien des structures familiales et de l’autorité paternelle. Ce qui est incompatible avec la société du désir pulsionnel, du plaisir immédiat et du caprice.

Illustrations : Thought Catalog rawpixel.com Igor Ovsyannykov Olga DeLawrence

Martial
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