0

Le Livre de la Genèse décrit les origines mythologiques du monde pour les trois grandes religions du Livre. Et ce récit contient un certain nombre de mises en garde et de considérations qui, si elles datent de l’Age de Bronze, n’en demeurent pas moins d’un grand intérêt, y compris pour l’homme contemporain.

Tout le monde ou presque connaît le récit principal : au fil de plusieurs jours/phases, Dieu crée le ciel, la terre, la lumière, puis le monde dans son ensemble et les animaux. Enfin, il façonne l’Homme à son image (Adam, dont le nom provient d’adama, l’argile dont il a été formé). Il établit d’Homme dans le jardin d’Eden, un lieu d’harmonie et de beauté. L’Homme s’y trouvant seul, Dieu fait venir à lui tous les animaux de la Création. Adam leur donne à chacun un nom (ce qui, d’une certaine manière, le place comme co-créateur, Dieu ayant créé la matière des choses, mais l’humain ayant, par le nom, créé le concept de ces mêmes choses) mais il ne trouve, parmi eux, aucun être semblable à lui. Afin de le seconder et de lui permettre de peupler la Terre, Dieu décide alors de lui fabriquer une compagne : il plonge Adam dans un sommeil profond, au cours duquel il le coupe en deux (l’histoire de la côte est une erreur de traduction de Saint Jérôme : à la base, il s’agit bien d’un côté de l’Adam originel qui lui est retiré), rompant l’androgyne originel pour créer les principes masculins et féminins. L’homme (Adam) et la femme (Ève) sont nés.

L’homme et la femme sont autorisés à se nourrir de tous les fruits du jardin d’Eden, à l’exception de celui de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Mais un jour, le Serpent parvient à convaincre Eve que c’est par jalousie pour son propre pouvoir que Dieu leur refuse le Fruit Défendu : Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal (Gen. 3-5). Eve mange donc du Fruit, en donne également à Adam. Leurs yeux s’ouvrent alors : ils se rendent compte qu’ils sont nus et connaissent leur première honte. La pudeur les pousse à se couvrir de feuilles de figuiers pour cacher leurs attributs sexuels. C’est à cet acte de pudeur que Dieu comprend qu’ils ont perdu leur innocence des origines et ont désobéi à Son commandement.

Dieu commence par maudire le Serpent. Puis il déclare à Eve : J’augmenterai la douleur de tes grossesses ; tu enfanteras dans la douleur ; tes désirs te porteront à dominer ton mari, mais c’est lui qui te dominera.

Enfin, il s’adresse à Adam : Puisque tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé le fruit de l’arbre dont je t’avais dit de ne point manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Il te produira des épines et des ronces et tu mangeras l’herbe des champs. Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, jusqu’à ce que tu t’en retournes à la terre d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière.

Péché d'Eve

Le péché d’Eve n’a rien à voir avec la découverte de la sexualité : il s’agit bien de la recherche d’un savoir et d’un statut qui lui sont interdits.

Y a-t-il vraiment péché ?

La dévoration du Fruit Défendu par Eve, puis par Adam, est couramment considérée comme le Péché Originel. Mais on est en droit de s’interroger quant au sens de ce péché.

On peut noter que, puisque ni Adam ni Eve ne connaissaient la notion de Bien et de Mal avant de goûter au Fruit, ils ne pouvaient pas savoir que la désobéissance était une mauvaise chose, et qu’ils sont donc, par voie de conséquence, à considérer comme innocents du péché. Ce point de vue est séduisant mais se base sur un postulat improuvé : celui selon lequel la malédiction prononcée par Dieu à la suite de l’absorption du Fruit serait une punition. Or rien dans le texte ne nous le dit. Aussi terribles que soient les malédictions divines, elles ne s’accompagnent d’aucune description de courroux, ni de colère de la part de l’Éternel.

Rien dans le texte ne nous dit non plus que le Fruit était interdit aux humains pour toujours : après tout, si Dieu avait souhaité que l’humanité n’y ait jamais accès, Il ne l’aurait sans doute pas placé en Eden. Peut-être la connaissance du Bien et du Mal était-elle prévue pour eux … mais pour plus tard. Image de l’enfance insouciante, le jardin d’Eden pourrait n’avoir été qu’une étape, nécessaire avant que l’Homme n’entre dans la Création en tant que telle, et n’y affronte la laideur et la douleur du monde. Après tout, même Dieu n’a pas pu empêcher la présence de la tentation en Eden. Preuve que, dans l’esprit des rédacteurs du texte biblique, une part de négativité existait dès les premiers temps. Peut-être la consommation du Fruit devait-elle arriver tôt ou tard, mais pas immédiatement. Si l’on relit les paroles de l’Eternel, on est en droit de les interpréter non comme une malédiction mais bien comme une simple description de ce qui va se passer ensuite. Une liste, neutre, des tristes règles du jeu de la vie.

Les mensonges du Serpent

Même si on en reste à l’idée d’une condition humaine qui serait le résultat d’une punition pour un péché des origines, on peut s’interroger quant à ce péché, et quant à la figure du Serpent.

La Bible ne nous dit rien de la conversation au cours de laquelle Eve convainquit Adam de manger du Fruit Défendu (d’ailleurs dans le texte, Adam et Eve ne s’adressent jamais la parole). Nous savons pourtant qu’elle a eu lieu, puisque Dieu reproche, justement, à l’homme d’avoir écouté la voix de [sa] femme. On sait donc qu’Eve a, au moins en partie, répété les paroles du Serpent et tenté Adam, comme elle avait elle-même été tentée. C’est donc, et par deux fois, par la parole que le Mal est arrivé.

Le Serpent est également intéressant à plus d’un titre. Il peut, selon les traditions, incarner le Diable, ou la tentation en général. Il est fondamental de noter que, contrairement à ce que l’on croit souvent, il n’a jamais menti à Eve. Il lui a indiqué qu’en effet, après avoir mangé le Fruit, elle serait semblable à Dieu en cela qu’elle concevrait le Bien et le Mal. Il ne lui a jamais dit que cet état serait agréable, ni même qu’elle en tirerait bonheur ou pouvoir. Pas plus qu’il ne lui a promis qu’elle deviendrait une divinité elle-même. Le mensonge du serpent n’en est donc pas vraiment un : c’est Eve qui a surinterprété ses promesses.

Cette surinterprétation est d’autant plus problématique qu’Eve dispose déjà d’un grand degré de ressemblance avec Dieu : après tout, elle est la moitié d’un être créé à l’image de Dieu. Être semblable à Dieu, ça n’est donc pas, dans la logique du texte, chercher une solution extérieure à ses manquements intérieurs mais bien se rapprocher de l’autre, chercher à reformer l’androgyne des origines. La véritable image divine est dans le couple harmonieux, bien plus que dans les aventures individuelles. Sans doute le véritable péché d’Eve se situe-t-il dans cet oubli : ce qui lui est reproché n’est pas tant d’avoir préféré le savoir à l’obéissance que le fait d’avoir négligé sa moitié. C’est cette négligence qui donne tout son sens à la malédiction qui pèse sur elle par la suite.

Eve et le péché

Eve n’aurait-elle pas été perdue par son propre narcissisme, et par le refus du rôle qui lui avait été attribué ?

La (vraie) faute d’Ève

Ève a aussi eu le tort de croire que l’égalité avec Dieu était souhaitable. Elle a cru que l’Éternel conservait pour lui-même un pouvoir qui, après tout, pourrait aussi bien lui revenir à elle, et que cette conservation était injuste. C’est là un autre aspect du problème, et un autre élément de mensonges insidieux de la part du Serpent.

D’une certaine manière, ces deux erreurs se confondent en une seule, présentée de deux manières différentes : c’est l’erreur de la singularité excessive. Le péché fondamental, ici, est de se concevoir non comme la partie d’un tout mais comme un isolat, comme le début et la fin de son propre être. Se concevoir comme détachée du reste de la Création. Eve se rêve non comme la moitié de l’humanité, mais comme une humanité à part, différente. Un être unique, qui n’a pas besoin des autres et se construit à leur encontre, plutôt qu’à leur contact. Elle récuse à l’avance un rôle de collaboration avec Adam, pour se rêver autonome, purement individuelle. Elle refuse également le principe d’une sagesse reçue, d’une leçon que l’on devrait se contenter d’appliquer sans la comprendre. En d’autres termes : elle n’accepte pas le fait de n’être encore qu’une enfant, sous la tutelle intellectuelle et morale du Père (de l’Éternel, donc).

Individualisme infantile, désir d’un pouvoir et d’une connaissance individuels, refus de la place que notre naissance nous donne dans l’ordre des choses : tels sont, peut-être, les péchés fondamentaux d’Eve.

On peut aller plus loin dans l’interprétation : puisqu’il a nommé le monde, l’Adam originel (dont Eve fait partie) dispose déjà d’une grande connaissance de la nature des choses. Mais ce savoir ne suffit pas à Eve : elle veut donner à ce savoir neutre un aspect moral, en y ajoutant l’appréciation du Bien et du Mal. Comme s’il revenait à l’humain de juger de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas dans l’oeuvre divine. Ou comme si l’aspect moral des choses apportait quoi que ce soit de plus à une connaissance. A ce titre, on peut même, en forçant un brin l’interprétation, voir Eve comme la première SJW : une personne qui ne se contente pas de savoir, voire qui récuse la connaissance, mais veut juger, y compris quand il n’y a pas lieu de le faire.

La part d’Adam

Quant à Adam, comme Dieu le signale dès le début de la malédiction qui le concerne, il est coupable d’avoir écouté la voix de sa femme. A certains égards, il a inversé l’ordre des choses : au départ, c’est lui qui a nommé Eve, non l’inverse. Or nommer est un acte d’appropriation. De même que le conquistador s’approprie la terre découverte en lui donnant un nouveau nom, ou que le biologiste donne une version latinisée de son propre nom à la créature jusque là inconnue qu’il décrit, Adam a, avant sa séparation entre mâle et femelle, nommé les êtres de la Création, ce qui l’a placé à son sommet. Mais c’est ensuite l’Adam-mâle qui a nommé sa femme, et non l’inverse. C’est donc lui qui est supposé détenir une certaine autorité sur elle, et non l’inverse. C’est à lui que revenait le devoir de la restreindre, de l’empêcher de s’écarter du droit chemin. Parce qu’il n’a pas été en mesure de l’empêcher de succomber, Adam est tout aussi coupable qu’Eve.

La catastrophe du jardin d’Eden est donc double : de la part de la femme, il y a hubris, révolte contre le réel et refus de l’ordre naturel des choses. De la part de l’homme, il y a mollesse, oubli de ses responsabilités et faiblesse. Et les malédictions de chacun d’entre eux répondent à ces péchés spécifiques : Eve se voit rappeler son rôle biologique, autant que sa soumission à son époux, et ce en dépit du fait qu’elle désire le dominer. Adam se voit désormais interdire toute faiblesse : à lui les durs travaux, la fatigue, et finalement la mort à la tâche.

Eve a perdu le paradis

A trop en vouloir, Eve a tout perdu

Une interprétation plus loin

Allons plus loin dans l’interprétation. Ce qui suit peut sembler tiré par les cheveux, ou s’éloigner du texte. Mais ce qui fait toute la richesse et la puissance du texte biblique, c’est, justement, qu’il permet les interprétations : qu’on peut s’en servir de miroir, et que, quelle que soit l’époque dans laquelle on se trouve, on peut y trouver du grain à moudre. C’est à cela qu’on reconnaît les grands textes.

On peut voir le jardin d’Eden comme la métaphore d’une civilisation stable, confortable et prospère, dans laquelle la satisfaction des besoins primaires n’est pas, ou plus, un souci. Dans ce cadre, les mœurs se relâchent, et chacun s’en vient à rêver d’être autre chose que ce qu’il est. Tenir son rôle ne lui semble plus nécessaire à la survie de tous. Pire : ce rôle lui semble être non pas un élément complémentaire à celui des autres mais bien une forme d’odieuse oppression. De cet individualisme naît une révolte, qui, elle-même, amène à la chute de la civilisation, à la perte d’Eden : revenus à la brutalité et à la barbarie, les êtres humains, que rien n’avait préparé à cela (nés en Eden, où ils ont toujours vécu, ils ne sont pas armés pour affronter une existence moins confortable), vont devoir dans la douleur et la peine se coltiner un monde bien plus brutal que celui auquel ils étaient habitués. A ne pas accepter leur rôle, à vouloir autre chose que ce qu’ils avaient déjà, ils ont tout perdu.

Trop naïve, trop gâtée ou trop aveuglée par ses désirs, l’Eve du jardin d’Eden n’était pas consciente que ce qu’elle prenait pour de l’oppression était en réalité son filet de sécurité. Elle a voulu aller au-delà de ce filet, au-delà du rôle qui lui était offert. Elle a souhaité subvertir ou détruire le « patriarcat oppresseur ». Elle a voulu le Paradis Terrestre, mais sans les règles ni les lois de ce Paradis.

Et elle a obtenu très exactement ce qu’elle souhaitait : un monde dont Dieu s’est en grande partie retiré, dans lequel le cadre familier d’Eden a disparu, et dans lequel ne règnent plus que la nature brute, la douleur et la mort. Pour autant, la passivité d’Adam ne doit pas être oubliée : lui qui avait pour rôle et mission de diriger a négligé de le faire. Et cette négligence le rend au moins aussi coupable. 

Illustrations : Dominik Vanyi Josie Kouwenhoven Kalen Emsley

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Café des Hommes.

Relations et couples : à l’épreuve du gynocentrisme

Article précédent

Autodafé #5 : Effondrement, de Jared Diamond

Article suivant

Plus d'articles Culture

Sur les mêmes sujets