L’affaire Gaufridy : un #balancetonporc marseillais

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Affaire Gaufridy

Il est fascinant de se pencher sur l’histoire des grandes hystéries collectives ou des grandes vagues de dénonciations imaginaires. Et l’affaire Gaufridy en fait partie. Au même titre que l’affaire des Possédées de Loudun, avec laquelle elle partage d’ailleurs plusieurs traits intéressants, elle nous renseigne sur les modes de fonctionnement de nos sociétés, la transmission de la folie, les systèmes de bouc-émissaires…

Gaufridy, curé des Accoules

Louis Gaufridy était né vers 1580 (ou peut-être 1572) en Provence, près de Colmars. Fils d’une famille modeste (son père était berger), on lui découvrit assez tôt un penchant pour les études, qui encouragea son oncle Christophe, curé de Pourrières, à le prendre sous son aile, à l’éduquer, puis à le diriger, comme lui, vers la carrière ecclésiastique. Vers 1605, ayant terminé le séminaire, il est nommé curé de la paroisse des Accoules, à Marseille.

Il y a plusieurs points communs entre Louis Gaufridy et Urbain Grandier. Et tout d’abord : Louis est beau, charismatique et intéressé par la philosophie (il lit Cicéron et nombre d’auteurs anciens). Entré au séminaire sans vocation réelle, il n’a que peu de goût pour la vie frugale et chaste qui est supposée être celle d’un prêtre. Il convient, cependant, de relativiser ce fait et de se souvenir que l’époque n’est pas spécialement chaste. Les exemples viennent de haut : ainsi, en 1597, à l’âge où Gaufridy entre au séminaire, le roi Henri IV a-t-il par exemple fait nommer Marie de Beauvilliers, une nonne qui a été sa maîtresse durant plusieurs années, mère abbesse du couvent de Montmartre.  On est donc à une époque où il est possible de diriger un couvent par promotion canapé.

En parallèle, Louis Gaufridy semble friand de savoir et d’idées alternatives. Il s’est intéressé à la Kabbale, et peut-être à l’alchimie, et s’est, durant ses études, montré curieux sur bien des sujets ésotériques ou hétérodoxes.

Gaufridy pacte avec le diable

L’intérêt de Gaufridy pour l’ésotérisme alimentera plus tard les accusations de pacte avec le Malin.

Un curé fort séduisant

Au quotidien, donc, Gaufridy est loin de l’idéal ascétique : c’est un gai luron, qu’on s’arrache pour les dîners en ville, car il est d’agréable compagnie, toujours un bon mot à la bouche et d’un esprit fin. Bien qu’à la fois prêtre et chanoine victorin, il loge en ville et aime la bonne chère et les bons vins, mais aussi le bel esprit, et cela lui ouvre bien des portes. Il est donc souvent reçu chez le sieur de la Palud, un gentilhomme marseillais dont la famille a contribué à obtenir à Gaufridy la cure des Accoules. Il est le père de trois filles. L’une d’elles, appelée Madeleine, retient particulièrement l’attention de Gaufridy.

Dans les années qui suivent, Louis Gaufridy devient le directeur spirituel de Madame de la Palud, puis de ses trois filles. Il finit par obtenir qu’on lui confie l’éducation religieuse particulière de Madeleine. Madeleine est tout juste une adolescente quand il devient également son amant. Sans doute ne la déflore-t-il pas immédiatement : par la suite, on parlera de privautés entre eux deux au début, les vraies relations sexuelles ne commençant que plus tard, quand Madeleine a déjà 17 ans. Il est cependant probable que la toute jeune fille, encore adolescente, soit initiée aux caresses et aux rapports bucco-génitaux.

La dépression de Madeleine

Mais cette initiation à la sexualité, et qui plus est avec un ecclésiastique, ne semble pas réussir à Madeleine. Elle se met en effet à souffrir d’une mélancolie extraordinaire. En langage contemporain : une dépression.

Dans un premier temps, la famille envoie Madeleine prendre l’air à la campagne, où Gaufridy continue à lui rendre visite. Le reste du temps, les deux tourtereaux échangent une correspondance enflammée. Madeleine, en effet, malgré son état, ne semble pas se plaindre de la présence du curé, et ne dénonce pas ses agissements. Au contraire, elle semble très amoureuse, encore que rêveuse et languissante.

L’état de la jeune fille ne s’arrangeant pas, sa famille décide de la mettre au couvent. Ils continuent cependant à échanger une correspondance amoureuse codée. Mieux encore : étant son confesseur et son directeur spirituel, Gaufridy a régulièrement accès à Madeleine, qu’il nomme sa fille spirituelle. Elle n’est pas la seule dans ce cas, d’ailleurs : d’autres jeunes femmes de Marseille sont également particulièrement suivies par le curé, qui les fait, tour à tour, lui rendre visite le soir. Elles passent officiellement la nuit avec lui pour y entretenir des conversations édifiantes.

Accusation

Mais l’état de santé de Madeleine ne s’arrange pas. Après trois années passées au couvent, âgée de 17 ans, elle est toujours dépressive. A partir de 1609, elle fait de fréquents allers et retours entre le couvent et chez ses parents, alternant des phases dépressives et des phases d’énergie. Puis elle craque. Elle commence à avoir des convulsions, des agitations, à hurler. Elle se dit possédée.

Catherine de Gaumer, la mère supérieure du couvent, n’est pas dupe du manège de Gaufridy. Aussi, dès les premiers signes de possession, éloigne-t-elle le curé de la novice. Et elle enferme Madeleine, sous sa surveillance permanente, après avoir averti Madame de la Palud. Celle-ci, cependant, peine à croire que Louis Gaufridy, lui si saint, si dévoué, si enjoué, ce si fidèle et si charmant directeur spirituel, puisse avoir quoi que ce soit en commun avec les démons qui hantent sa fille.

Mais bientôt, Madeleine, ou plutôt le démon qui la possède, avoue tout, ou presque. Durant un exorcisme, elle décrit sa relation avec un prêtre, leurs rapports sexuels, et prétend qu’elle est désormais vouée à Satan. Le piège est en train de se refermer sur Gaufridy, même s’il n’est pas encore nommé directement.

C’est alors que, comme à Loudun, l’hystérie s’empare du couvent : après Madeleine, ce sont trois, puis sept autres religieuses qui montrent des signes de possession. Qui convulsent, se masturbent en public, hurlent des invectives et se disent habitées par des dizaines de démons. Plusieurs exorcistes locaux se déclarant impuissants à les guérir, on fait appel à Sébastien Michaëlis, Grand Inquisiteur et spécialiste de ce genre de cas. Ils s’intéressent à Madeleine, mais également à la sœur Louise, elle aussi possédée, et dont Verrine (son démon) semble particulièrement loquace. En décembre 1610, c’est d’ailleurs Verrine, par la voix de Louise, qui va accuser Gaufridy d’être à l’origine de toutes les possessions du couvent : le curé aurait, en échange du pouvoir de séduire les femmes, vendu son âme à un démon.

Quand l’accusation est rapportée à Gaufridy, celui-ci la prend avec un haussement d’épaule et une boutade : Si j’étais un sorcier, quitte à vendre mon âme, je ne l’aurais pas vendue à un seul démon, mais à mille. Michaëlis n’ayant pas vraiment le sens de l’humour, il décide de prendre cette boutade pour un aveu.

Gaufridy sorcier

Gaufridy a tort de prendre les choses à la rigolade : une accusation de pacte avec le Diable, cela peut vous conduire directement au bûcher.

Torture et procès

Soumis à la torture, Gaufridy avoue tout ce qu’on lui demande d’avouer. Le diable, les sabbats, la sorcellerie, oui, tout, il dira tout, pourvu qu’on cesse de le tourmenter. Son intérêt connu pour les sciences occultes joue bien entendu contre lui. La perquisition de son logement, toutefois, ne donne rien : on trouve quelques lettres d’amour, de différentes paroissiennes, mais ni bougie noire, ni grimoire satanique. En parallèle, les soutiens de Gaufridy se mobilisent : le curé est très aimé à Marseille, où il est introduit auprès de nombreuses familles influentes. On se démène pour le faire sortir de ce mauvais pas. Il faut dire que personne n’a envie qu’un cas comme celui de Madeleine de la Palud se déclare dans sa propre famille : ceux qui sont sincèrement persuadés de l’innocence de Gaufridy sont donc nombreux, mais ceux qui veulent juste enterrer l’affaire avant qu’elle ne les éclabousse, plus nombreux encore.

Relâché malgré ses aveux en février 1611, Gaufridy fait des pieds et des mains, allant même jusqu’à écrire au Pape, pour que cesse l’enquête. En vain. Car Michaëlis, de son côté, ne reste pas inactif : s’étant assuré le soutien du Parlement de Provence, il fait parler Madeleine et Louise, sous la torture également, et obtient de nombreux détails croustillants. Assez pour faire à nouveau arrêter Gaufridy au printemps 1611.

Lors du procès, l’accusé et ses principales accusatrices ayant tous les trois été torturés, les témoignages entrent dans une zone de délire. On parle de pacte avec le diable, de transports par vol magique, de sabbats réunissant des dizaines de sorciers. On apprend également que le Diable avait pourvu Louis Gaufridy d’un souffle magique : il lui suffisait de souffler sur une femme pour qu’elle tombe en son pouvoir. S’il soufflait sur son entrejambe, elle devenait son esclave sexuelle. Torrent de dénonciations, d’autodénonciations et de rumeurs variées : on dénonce à tout-va. Telle jeune fille qui a perdu sa virginité ? C’est le sorcier Gaufridy. Telle autre qui est fille-mère ? C’est encore Gaufridy. En quelques semaines, on totalisera plus d’un millier de plaintes de ce type. Le processus est d’autant plus puissant que, du coup, celles qui gardent le silence sont suspectes : une paroissienne qui n’accuse pas Gaufridy d’avoir usé de magie pour abuser d’elle pourrait bien, après tout, être une complice volontaire. Il importe donc de dénoncer, ne serait-ce que pour être dans le camp des victimes et non dans celui des sorciers. #Metoo.

Le 30 avril 1611, Louis Gaufridy est finalement brûlé, Place des Prêcheurs, à Aix-en-Provence. Mais le parallèle avec Urbain Grandier ne s’arrête pas là. Car la mort du « sorcier » ne met pas fin aux épidémies de possession, qui vont encore hanter la région pendant plusieurs années. Madeleine de la Palud passa le reste de ses jours au couvent. Mais vers la fin de sa vie, elle fut plusieurs fois inquiétée pour d’autres affaires de sorcellerie ; il semblerait qu’elle se soit intéressée d’un peu trop près à certaines toutes jeunes filles de la région, ce qui lui valut de passer les dernières années de sa vie avec interdiction de sortir de sa cellule monacale.

D’abord jeune fille manipulée, puis amante consentante, puis accusatrice, enfin sorcière et manipulatrice elle-même : l’histoire de Madeleine est à la fois celle d’une victime et celle d’une perverse manipulatrice.

Leçons pour le temps présent

Louis Gaufridy n’était sans doute pas un sorcier. Un charmeur, un beau parleur, un séducteur, un parasite mondain : oui, sans l’ombre d’un doute. Un dangereux manipulateur, avec un modus operandi de gourou, également. Mais certainement pas un sataniste. Son histoire est intéressante, et riche d’enseignements, à plus d’un titre…

  • L’itinéraire de Gaufridy auprès de la famille de la Palud n’est pas sans rappeler celui de Tartuffe : il commence par mettre la mère de famille sous sa coupe, puis prend le contrôle des filles, et enfin use de son charisme et de son influence pour séduire l’une d’entre elles (ce que Tartuffe, chez Molière, ne parvient pas à faire). Comme beaucoup de gourous (Raspoutine, bien plus tard, ne procèdera pas autrement), c’est par les femmes qu’il pénètre dans la bonne société et se crée un cheptel à la fois de soutiens et d’amantes.
  • Les intérêts de Gaufridy pour les sciences occultes ont contribué à le faire condamner. De même, quiconque s’intéresse, même de manière marginale, et même sans y adhérer, à des sujets jugés sulfureux par l’air du temps, risque fort d’être condamné pour cela, que ces sujets aient ou non à voir avec ce qui a amené l’attention sur lui. Si on a décidé que vous êtes coupable, peu importe les détails : vos intérêts annexes seront toujours utilisés contre vous. Ainsi, il y a peu, Le Parisien nous faisait savoir que les Gilets Jaunes étaient véritablement d’ultra-droite ; motif : des « journalistes » avaient trouvé, sur le profil Facebook, de l’un des porte-paroles, un Like datant de 2016 sur une vidéo de Dieudonné.
  • Les individus toxiques s’attaquent souvent aux proies les plus faibles : sans doute Madeleine était-elle déjà fragile avant même que Gaufridy ne la prenne sous sa coupe.
  • Une sexualité libre, et surtout précoce, n’est pas une panacée : pour certaines personnes, comme la jeune Madeleine, la désacralisation du sexe à un âge peu avancé (sans doute vers 14 ans) s’accompagne d’une profonde dépression. Faire ce que l’on veut de son corps, ça ne fait pas nécessairement beaucoup de bien à l’âme. On le voit quotidiennement de nos jours. La jeune Madeleine voit soudain son monde chanceler : non seulement le sexe n’est plus un mystère pour elle, mais les fondations même de son existence sont ébranlées, quand elle découvre les perversions de ce saint curé à qui elle faisait toute confiance. Sans doute ce traumatisme quasi-enfantin est-il à l’origine de ses troubles, autant que de ce qui semble bien être, à la fin de sa vie, de tendances à la pédophilie : comme beaucoup de victimes, elle semble poussée à reproduire ce qu’elle a elle-même subi.

Enfin, il est intéressant de noter que, si le détournement de Madeleine de la Palud est avéré, il n’en va pas de même pour tous les autres, dont Gaufridy a été accusé. Effet d’aubaine, hystérie collective ou mouvement de société : comme dans le cas de #metoo, des centaines de femmes à qui il n’était en réalité jamais rien arrivé se sont mises à se plaindre d’abus imaginaires, soit pour se conformer à un mouvement global, soit pour justifier leur propre conduite passée, soit encore pour s’assurer d’appartenir au camp du bien.

Illustrations : Hannah Troupe Jez Timms Guilherme Stecanella

Martial
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