L’affaire Urbain Grandier : un #metoo avant Twitter

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urbain grandier

Les hystéries collectives n’ont rien de nouveau : à l’instar de #metoo et de #balancetonporc, qui, tout en s’appuyant sur un certain nombre de faits réels, ont charrié un lot considérable de fausses accusations, d’approximations et de mensonges, l’histoire est parsemée d’événements durant lesquels le réel et l’imaginaire se mêlent, le fantasme victimaire et le fantasme sexuel se rencontrent. L’affaire Urbain Grandier est de ces événements et mérite qu’on se penche dessus, tant elle est exprime des maux dont notre société actuelle est loin d’être guérie. 

Un jeune et beau curé

Années 1630, dans la Vienne. Urbain Grandier, un prêtre appartenant au diocèse du Mans, reçoit la cure Saint-Pierre-du-Marché, dans la ville de Loudun. Et le moins qu’on puisse dire est que son arrivée ne fait pas que des heureux. Urbain Grandier est un jeune curé dynamique, beau comme un dieu, brillant et que l’on décrit comme hautain. Il est décrit par ses contemporains comme de grande taille & bonne mine, d’un esprit également ferme & subtil, toujours propre & bien mis. Un autre texte de l’époque nous le décrit ainsi : Urbain Grandier estoit homme majestueux & fastueux, qui avoit quelque lecture & assez bon esprit, d’ailleurs avantagé de quelques perfections naturelles & acquises. Bref : il est intelligent, charismatique, beau gosse et cultivé. De quoi faire des jaloux. De plus, il s’attaque rapidement aux privilèges douteux des Carmes de la ville et fait preuve d’une grande tolérance, voire d’un soutien, à l’égard des protestants de la région. Très vite, cependant, il se révèle apprécié par ses paroissiens, et surtout ses paroissiennes, qui sont nombreuses à venir le voir en confession.

Une première affaire éclate quand une plainte contre lui est déposée : il aurait abusé des femmes de Loudun, dans son église même. On l’accusoit d’avoir débauché des Femmes et des Filles ; d’être impie & profane ; de ne dire jamais son Bréviaire & d’avoir même abusé une femme dans son Église. Après une première condamnation, il est acquitté en appel : en réalité, il n’y a pas eu d’abus ; il y a bien eu séduction, relations sexuelles et même grossesse de deux de ses paroissiennes mais il n’y a pas eu viol. Le jeune curé est seulement séduisant, libertin et fait peu de cas de son vœu de chasteté. Mais ça, c’est affaire à régler entre Dieu et lui : il fera pénitence, certes, et la hiérarchie ecclésiastique le lui impose, mais ça n’est pas le problème de la justice. Et d’autant moins que plusieurs des accusateurs se rétractent finalement, avouant qu’ils ont été poussés à témoigner par le chanoine Mignon, l’un des ennemis personnels de Grandier. En 1631, une fois blanchi, il fait un retour triomphal à Loudun, une branche de laurier à la main.

Possession chez les Ursulines

Peu de temps après, le directeur spirituel du couvent local des Ursulines vient à mourir. Ce couvent, qui ne comprend que quelques religieuses, se charge pour l’essentiel de l’éducation des jeunes filles de la ville. Et Urbain Grandier pose sa candidature pour le remplacer, en concurrence avec ce même chanoine Jean Mignon qui avait poussé à l’accuser quelques mois auparavant. C’est Mignon qui est choisi mais c’est là que les ennuis commencent véritablement pour Grandier.

La ville sort à peine d’une épidémie de peste, qui, durant cinq mois de cette année 1632, a dépeuplé la région. L’ambiance est morne, la mort est partout. En parallèle, des tensions religieuses entre catholiques et protestants se font sentir en ville, et Urbain Grandier est connu pour ses sympathies, ou du moins sa tolérance, à l’égard des huguenots. Mais un invité inattendu va venir se mêler à tout cela : le Diable en personne. Certaines des religieuses du couvent disent en effet avoir, dans la nuit, été réveillées par la présence du fantôme de leur ancien directeur spirituel. D’autres se disent ensorcelées. On parle d’une branche de rosier enchantée, dont l’odeur rendrait ces femmes folles. Scènes d’hystérie collective : certaines religieuses sont vues courant sur les toits du couvent à moitié nues ; d’autres se pendent aux branches des arbres du cloître ; d’autres encore, possédées par un démon, hurlent des obscénités et des blasphèmes ; une autre se masturbe en public et utilise un crucifix comme godemiché. Un témoin de l’époque rapporte : Sœur Claire, en communion, se leva soudain et monta dans sa chambre, où, ayant été suivie par quelques-unes des Sœurs, elle fut vue avec un Crucifix dans la main, dont elle se préparoit … (l’honnêteté ne permet pas d’écrire les ordures de cet endroit).

Urbain Grandier et les nonnes en chaleur

Le démon qui tourmente les religieuses de Loudun n’est pas tant Urbain Grandier que leur propre hystérie et la somme de leurs frustrations sexuelles.

Une étrange mère supérieure

Celle que l’on remarque le plus, c’est Jeanne des Anges, alias Jeanne de Belcier, la mère supérieure du couvent. Jeanne a trente ans et elle est la fille d’une famille noble, entrée au couvent sans vocation : enfant, un accident lui a disloqué l’épaule et lui a tordu les reins, de sorte que, sous un beau visage, elle arbore un corps torve et bossu. Sa mère, consciente qu’il s’agissait là d’un handicap irrémédiable qui lui interdirait à jamais de trouver un époux digne de ce nom, avait alors décidé de la mettre au couvent. Mais la vie monastique ne lui avait pas réussi : après une première expérience ratée, elle était revenue chez ses parents et ce n’est que vers vingt ans qu’elle avait finalement prononcé ses vœux, après avoir constaté qu’effectivement, elle ne trouverait jamais de mari. Dans son autobiographie, elle avoue d’ailleurs que les trois premières années après son entrée au couvent se passèrent en grand libertinage, en sorte que je n’avais aucune application à la présence de Dieu. Arrivée à Loudun en 1627, elle y a été nommée mère supérieure en raison, principalement, de sa noble ascendance. Mais depuis des années, elle est la victime de troubles, de convulsions et de hantises. Des rêves érotiques la tourmentent, qu’elle expie ensuite dans de longues et douloureuses séances d’autoflagellation.

Urbain Grandier et les nonnes hystériques

Qui sait quels secrets fantasmes et quelles turpitudes inavouées se cachent sous ces robes austères ?

Urbain Grandier accusé

En octobre 1632, quand l’affaire éclate au grand jour, les possédées deviennent l’attraction de la région : les exorcismes se font en public, et de nombreuses personnes viennent se rincer l’œil devant ces nonnes lubriques, qui hurlent des obscénités et s’enfoncent les objets les plus divers dans tous les trous. Au cours de l’un de ces grands spectacles, ce sont plus de 2000 personnes qui viennent voir les possédées se livrer à leur danse hystérique. Et dans les cris des possédées, on reconnaît un nom : celui d’Urbain Grandier. C’est lui qu’elles appellent de leurs vœux, lui qu’elles veulent.

Urbain Grandier est à nouveau accusé : il serait à l’origine de ces manifestations, ayant ensorcelé les pieuses ursulines afin d’obtenir la direction spirituelle du couvent, en même temps qu’un vivier de vierges à pervertir. Les accusations, là encore, sont soutenues par Mignon, qui témoigne des convulsions et des contorsions à la fois des écolières et des religieuses. Nouveau procès devant un tribunal ecclésiastique, nouvel acquittement : l’archevêque de Bordeaux n’est pas dupe ; il ne croit pas à ces histoires de possessions et n’en est pas à sa première hystérie collective de religieuses. Certes, il n’apprécie pas spécialement Grandier, mais pas question de laisser cette affaire s’envenimer : les religieuses sont renvoyées à leurs cellules, l’archidiocèse faisant savoir qu’il n’y avait pas là matière à voir la présence du Malin. L’ordre qu’il prononce est d’ailleurs très clair : Ils sépareront la possédée du corps de la communauté, la mettant en maison empruntée (…) sans lui laisser aucun de sa connaissance avec elle, hormis une Religieuse qui n’ait point été jusques à cette heure tourmentée ; La feront voir par deux ou trois Médecins Cotoliques des plus habiles de la Province (…). Après le Raport des Médecins, on tâchera par menaces, disciplines, si on le juge à propose, ou autres moyens naturels, de connoitre la vérité & si la Possession ne peche point ou en humeur, ou en volonté. Après ces choses, si l’on voit quelques marques surnaturelles, comme (…) que liée de pieds & de mains sur le matelas par terre, où on la laisse reposer sans que personne s’approche d’elle, elle s’élève & perde terre quelque temps considérable, en ce cas on procèdera aux exorcismes. En clair : l’archevêque se refuse à croire à la possession sans preuve surnaturelle tangible. Urbain Grandier semble sauvé.

Urbain Grandier et les possédées de Loudun

L’archevêque estime qu’à moins qu’elle ne reste dans cette position vingt minutes, elle n’est pas possédée

Richelieu intervient

C’est alors que la politique s’invite dans l’affaire. Le Cardinal de Richelieu, principal ministre du jeune roi Louis XIII, est en effet en train de faire raser un grand nombre de châteaux en France, afin d’éviter de nouvelles guerres civiles. Et le conseiller d’État qu’il a envoyé à Loudun, pour superviser la destruction des murailles de la ville, lui rapporte les détails de l’affaire. Cela intéresse d’autant plus le cardinal que Grandier, en parallèle, est soupçonné d’être l’auteur d’un pamphlet contre lui, intitulé Le cordonnier de la Reine-Mère, et qui circule sous le manteau. De plus, à Loudun, il s’oppose à la destruction des murailles de la ville. C’est donc un gêneur. Pire encore : le conseiller d’État est lui-même un lointain parent de Jeanne de Belcier et le déshonneur que cette affaire a fait peser sur sa famille lui déplaît. En accord avec Richelieu, il décide donc de se débarrasser d’Urbain Grandier une bonne fois pour toutes.

Arrêté en décembre 1633, le jeune prêtre est emprisonné au château d’Angers ; la police fouille ses papiers, et, si elle n’y découvre aucun manuscrit du pamphlet, elle y trouve en revanche le brouillon d’un essai contre le célibat des prêtres, destiné à être envoyé à une amie d’Urbain Grandier, une certaine Mademoiselle de Brou, femme originaire de Loudun et attachée au service de la reine. Il n’en faut pas davantage à la justice royale pour se convaincre qu’à défaut de pamphlétaire, Urbain Grandier est, a minima, un dangereux subversif, qui, de plus, a ses entrées en haut lieu.

hystérie urbain grandier

Les possédées ne sont sans doute que de pauvres folles. Mais elles vont être instrumentalisées par le pouvoir.

Accusations et délations

Urbain Grandier passe d’abord trois mois en prison, avant qu’on ne daigne commencer à l’interroger. Ce n’est qu’en février 1634 qu’on lui pose enfin de vraies questions … et elles tournent toutes autour de l’accusation de sorcellerie. On a en effet ressorti l’affaire du couvent des Ursulines. Les preuves contre lui sont insuffisantes : ce n’est pas parce qu’un démon, par la voix d’une nonne possédée, accuse un prêtre de pacte avec Satan, que le démon a forcément raison. Et ce d’autant plus que les démons de Loudun ne semblent pas posséder le don des langues que l’on attribue généralement aux possédés : après tout, un démon est capable de parler toutes les langues humaines. Or les Diables [qui possèdent les nonnes] comprennent les questions qui leur sont faites en latin & qu’ils répondent toujours en François.

Mais une nouvelle hystérie touche alors Loudun : une hystérie de délation. Un à un, à partir de février 1634, ce sont plus de soixante-dix témoins qui vont se manifester, pour accuser Grandier de pacte avec le diable. Parmi ces témoins : des paroissiennes qui jadis lui faisaient les beaux yeux et qui ont été éconduites mais déclarent désormais que des démons de luxure les hantent, des Carmes auxquels il s’est autrefois opposé, des filles « dévoyées » par lui, mais aussi beaucoup de simples habitants de la ville. Mais aussi Mignon, qui produira un magnifique papier, supposé être le pacte qu’Urbain Grandier a signé avec Lucifer, Baalberith, Satanas, Belzébub, Elimi, Leviathan et Astaroth et qu’il a, miraculeusement, en sa possession. Et on accuse de tout, de n’importe quoi, et surtout n’importe qui : même le conseiller d’État, pourtant arrivé en ville bien après le début de l’affaire, est pointé du doigt comme démoniste potentiel.

Urbain Grandier et les fantasmes interdits

Toute l’affaire Urbain Grandier naît d’un simple fait : il n’a pas couché avec Jeanne des Anges.

Le procès d’Urbain Grandier

En juillet 1634, c’est donc dans un climat très tendu que commence le procès public d’Urbain Grandier. Il est à noter qu’il ne s’agit pas d’un procès religieux : depuis 1604, en effet, la sorcellerie est passée entre les mains de la justice profane et est considérée comme un crime classique, au même titre que le meurtre. Grande table d’accusation tendue de drap noir, pièce obscure éclairée aux flambeaux … on n’a pas lésiné sur le decorum. Enchaîné et mené à ses juges par des moines, Urbain Grandier se voit signifier son acte d’accusation. Puis on passe à la lecture des témoignages. Le procès dure des semaines. Et deux coups de théâtre viennent l’interrompre. Le premier, c’est quand on apprend la mort de Mademoiselle de Brou : le dernier soutien de Grandier vient de disparaître. Le second est plus important encore. Il advient lorsque Jeanne de Belcier, la mère supérieure du couvent, accompagnée de sœurs ursulines, se présente auprès des juges. Et elle avoue tout. Elle avoue que les soi-disant fantômes n’ont jamais existé, et n’étaient qu’un amusement des religieuses qui s’ennuyaient, par lequel elles terrorisaient leurs jeunes pensionnaires. Elle avoue que Grandier n’a jamais touché à une seule de ses sœurs. Que tout cela vient des désirs charnels des nonnes pour le beau curé. Quand celles-ci ont appris qu’il pourrait devenir leur directeur spirituel, des rumeurs ont commencé à courir : Avec la réputation qu’il a … et une telle beauté … crois-tu qu’il voudra abuser de nous ? Et alors, que pourrions-nous faire ? La rumeur a enflé, s’est répandue dans le couvent. Elle est devenue fantasme. Et le fantasme est devenu hystérie. Jeanne de Belcier elle-même avoue qu’elle est tombée amoureuse d’Urbain Grandier et qu’elle ne l’a accusé que par jalousie, parce qu’elle soupçonnait une liaison entre lui et Mademoiselle de Brou et qu’elle aurait aimé ne l’avoir que pour elle. Elle se jette aux pieds de l’accusé, en larmes, et proclame : Peuple, sache qu’il est innocent !

Urbain Grandier et Jeanne des Anges

Les remords de Jeanne arrivent trop tard : même elle ne peut plus stopper la machine qu’elle a lancé

Colère immédiate de la foule présente. Comment croire cette femme, qui, il y a peu, se disait possédée ? Comment croire que ce n’est pas cette fois que le démon s’exprime par sa bouche ? Pour trancher la question, les juges décident qu’ils n’ont plus d’autre choix que d’extorquer des aveux à l’accusé. Urbain Grandier est soumis à la torture. Il n’avoue rien, même après qu’on lui ait brisé les membres inférieurs.

Le 18 août 1634, enfin, c’est à l’aube que le tribunal rend son verdict. Grandier est déclaré coupable de crimes de magie, maléfice et possession, arrivée par son fait ès personnes d’aucunes religieuses ursulines de Loudun et autres séculières (…) et condamné au bûcher. La sentence est aussitôt exécutée. Urbain Grandier refuse le retentum (la possibilité d’être étranglé avant que son corps ne soit brûlé) et affronte la mort dignement. Avant de mettre le feu à son bûcher, on lui présente une croix de fer, rougie au feu : il s’en écarte, ce qui, pour ses accusateurs, est la marque de sa culpabilité. Incapable de marcher, il est placé sur le bûcher, ses vêtements enduits de soufre, et prie en attendant la mort. Il ne criera pas, périra sans un mot, et on retrouvera, dans sa main noircie et crispée, une petite croix d’ivoire et une image de Sainte Madeleine. Parce qu’en réalité, jusqu’au dernier instant, il aura cru en Dieu, et prié pour son pardon et celui de ses accusateurs.

Urbain Grandier bûcher

Provoquer la mort d’un homme au seul motif qu’il ne correspond pas à vos fantasmes : voilà qui ne pose aucun souci pour des hystériques.

Après la mort d’Urbain Grandier

La mort de Grandier, cependant, ne met pas fin aux possessions : les religieuses du couvent des Ursulines restent hantées par sept démons, chacun représentant l’un des péchés capitaux. Et les différents exorcistes venus remédier à la situation n’y changent rien. Ce n’est qu’en décembre 1634 que les choses commencent à s’améliorer : un nouveau directeur spirituel, le Jésuite Jean-Joseph de Surin, est nommé au couvent. Et son approche va radicalement améliorer la situation. Surin, en effet, bien que mystique, ne croit pas aux vertus de l’exorcisme classique. Il préfère avoir de longs entretiens avec les religieuses, en tête à tête, au cours desquels il les fait parler des pensées qui les obsèdent. En clair et en langage contemporain : il les psychanalyse. Et ça marche. Ça marche d’autant mieux que Jeanne de Belcier lui fait confiance et qu’elle est même la première à déclarer qu’elle se sent guérie. Ça marche mais ça a un prix : Surin, par la suite, témoignera que les démons qui ont quitté les religieuses se sont retournés sur lui, et qu’après avoir écouté, des jours et des jours durant, le fond de leur pensée et sondée leur âme, il a lui-même été pris par la possession. Il vivra le reste de sa vie tourmenté par des visions sacrilèges. A partir de 1637, il s’enfermera et passera la plus grande partie du reste de sa vie dans un état de dépression profonde.

Les bénéfices de l’accusation

Pour Jeanne de Belcier, l’hystérie non plus ne disparaît pas après la mort d’Urbain Grandier. Elle change seulement de nature : ce ne sont plus désormais des démons qui lui apparaissent mais des saints. Elle sera plusieurs fois stigmatisée, prétendra que des lettres ou des mots lui apparaissent sur le corps, témoignera d’avoir vu Saint Joseph lui apparaître et laisser tomber sur elle des gouttes miraculeuses d’une huile sainte parfumée. Elle, qui a causé la mort de Grandier et la dépression de Surin, va devenir une miraculée : une sorte de sainte à qui on vient faire bénir des enfants. Elle rencontre la reine Anne d’Autriche, Richelieu, le roi lui-même. Bien que la règles des Ursulines l’interdise, elle est plusieurs fois réélue mère supérieure du couvent, et va devenir, par la suite, une éminente conseillère spirituelle, que viennent consulter bien des dévots. A sa mort en 1665, sa tête est momifiée et conservée par les Ursulines, dans l’attente d’une canonisation que tout le monde dans la région juge imminente mais qui ne viendra jamais : pas folle, l’autorité ecclésiastique a laissé faire tant que la popularité de Jeanne de Belcier était vivace mais, après sa mort, n’a pas eu envie de s’encombrer d’une sainte aussi suspecte.

Jeanne des Anges et Urbain Grandier

A l’inverse d’Urbain Grandier, Jeanne des Anges se sort très bien de toute cette histoire. On la considérera même, de son vivant, comme une sainte.

Leçons pour le temps présent

Ce que cette histoire a de fascinant, c’est d’abord qu’elle est vraie. Et qu’elle contient toutes les composantes du scénario contemporain de l’accusation hystérique. Par exemple…

  • Dans les premières accusations contre Grandier, on a prétendu être des viols ce qui était, en réalité, des relations consenties. Comme dans un certain nombre de cas contemporains, on a donc confondu un regret a posteriori de la dame avec un non-consentement a priori.
  • La principale plaignante dans l’affaire des possédées est une vieille fille, aigrie et frustrée, qui projette sur l’objet de son désir ses fantasmes et ses colères. A la fois masochiste (les flagellations à répétition) et sadique (les tourments infligés aux élèves), elle cherche à se venger du monde et de sa condition. Sa condition de femme, de femme laide, de nonne. Et elle en veut à Grandier, parce qu’il est tout ce qu’elle ne sera jamais : un homme, plus libre qu’elle, beau, brillant. Elle lui en veut, non pour ce qu’il a fait mais pour ce qu’il n’a pas fait. Non pour ses actes mais pour ce qu’il est. De son propre sentiment d’infériorité, naît un ressentiment sans fin, qui se traduit par des actes pervers et désordonnés, des revendications absurdes et une forme de folie ordinaire.
  • Toutes les bonnes âmes perverses de la région sont prêtes à écouter l’accusation, parce qu’au fond, rien ne réjouit plus le minable que de voir tomber un être aux qualités supérieures. Cela le console de sa propre médiocrité. Derrière les hystériques, qui ne sont que des idiotes utiles, et les médiocres, se cachent cependant des intérêts bien plus puissants et aux intentions bien plus prosaïques.
  • Dans l’environnement uniquement féminin du couvent, la rumeur ne tarde pas à devenir fantasme, et le fantasme, accusation. Les accusations hystériques n’ont pas besoin de preuves, ni de faits. A l’instar des féministes contemporaines qui prétendent qu’il faut toujours croire celles qui se disent victimes, on va croire les possédées, uniquement parce qu’elles se disent possédées, et parce qu’elles crient très fort.
  • Urbain Grandier était un sceptique, un philosophe, une personne proche de ce qui allait devenir les Lumières. Malgré cela, il a été accusé de sorcellerie, c’est-à-dire d’une pratique totalement à l’opposé de ses convictions anti-obscurantistes. Et accusé par des personnes qui, elles, étaient réellement dans l’obscurantisme. L’inversion accusatoire est un système vieux comme le monde.
  • De la même manière que dans le mouvement #metoo, un grand nombre de femmes qui n’avaient rien à voir avec Urbain Grandier se mettent à l’accuser elles aussi de sorcellerie et de séduction contre-nature.
  • De la même manière, également, que dans nombre de mouvements féministes contemporains, les Ursulines ne sont pas à proprement parler malveillantes : elles sont folles, certes, frustrées, certes, hystériques sans l’ombre d’un doute. Mais pas malveillantes. Elles sont même certainement sincères dans leurs manifestations de possession. Elles sont, en revanche, dirigées par une perverse (Jeanne des Anges) et instrumentalisées par le pouvoir en place. 
  • Un pouvoir politique peut se permettre de faire à peu près n’importe quoi d’un opposant, avec ou sans preuve, du moment qu’assez de femmes l’accusent et que la vox populi le condamne.
  • Parce qu’il a voulu s’aventurer dans l’esprit de Jeanne de Belcier, le père Surin passera le reste de sa vie en dépression. Un peu à la manière de ceux qui, ayant avalé la Pilule Rouge, ne supportent plus le monde et s’en retirent.
  • Malgré la rétractation in extremis de Jeanne de Belcier, Grandier sera condamné. Et Jeanne deviendra une héroïne tout de même. Ses crises d’hystérie lui ouvrent les portes de la grande société, tout comme elles ouvrent aujourd’hui les portes des plateaux de télévision. Depuis le début, le démon, c’était elle; si sorcellerie il y a eu, la sorcière, le succube, c’était elle. Mais comme elle a pu jouer la carte de la victime, la mort d’Urbain Grandier n’a aucune importance. Après tout, que vaut la vie d’un homme, comparée au caprice d’une hystérique ?

Loin d’être une anecdote n’appartenant qu’à un passé lointain, l’affaire des possédées de Loudun nous renseigne sur des comportements et des modes de fonctionnement qui ont encore cours aujourd’hui. Urbain Grandier, ce pourrait être vous, si d’aventure quelques hystériques en décident et qu’une ou deux personnes mal intentionnées choisissent de les utiliser. 

Illustrations : Rob Potter Vladimir Šoić Callie Gibson Mohammad Metri Emiliano Vittoriosi Chris Karidis

Martial
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