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Se montrer agréable ou désagréable envers son prochain peut changer considérablement l’image qu’il a de nous. Mais pas toujours dans le sens auquel on pense spontanément.

Vouloir plaire est dans la nature humaine. Nous recherchons tous, à un degré ou à un autre, l’approbation de nos semblables. Ne serait-ce que pour la sécurité qu’elle nous procure : qui est approuvé par son clan, par sa tribu, sait pouvoir compter sur son soutien en cas de problème. Or l’Homme est un animal fragile : sans crocs, sans cornes, sans griffes, sans écailles, sa protection face à la Nature provient de la solidité et de la cohérence du groupe auquel il appartient. Rien de plus normal, donc, à ce que les individus cherchent à s’assurer de la protection du groupe.

Mais cette tendance peut aussi nous conduire à nous perdre. Reflétée par le trait A du Big Five (Agréabilité : la tendance à arrondir les angles pour complaire aux autres), cette pente peut en effet s’avérer glissante. Les individus considérés comme les plus agréables et les plus coulants ne sont que rarement les plus respectés, et ce tant dans le domaine professionnel que dans le domaine amical ou sentimental.

Préférences sociétales

La société, dans l’ensemble, préfère bien entendu les personnes au trait A marqué : elles sont faciles à fréquenter, sympathiques, mettent régulièrement de l’huile dans les rouages et ne sont que peu susceptibles de se révolter. Elles sont perméables aux suggestions du groupe et peuvent souvent être considérées comme des citoyens-modèles, tirant de l’approbation, tacite ou explicite, des autres, une bonne partie de leur satisfaction narcissique. Les femmes ayant une tendance A bien plus marquée que les hommes, le fait que nos sociétés contemporaines les valorise au détriment de ceux-ci n’a donc rien d’étonnant : la société du marché, du spectacle et de l’opinion apprécie les citoyens soumis et pénétrables par les idées et concepts que les professionnels de la communication infusent dans le corps social. Cette passivité des individus au trait A dominant est un véritable pain béni pour les classes dirigeantes et assure une stabilité considérable. Et ce d’autant plus que ce type de personne fuit généralement le conflit : c’est le genre d’individu qui préfère couper court à une conversation plutôt que de prendre le risque d’un désaccord.

Les individus au trait A moins marqué, à l’inverse, ont tendance à poser davantage de problèmes : plus affirmés dans leurs choix individuels, ils se laissent moins marcher sur les pieds. Leur tendance à adopter une idée, une mode ou un concept dans le seul but de se faire accepter par le groupe est bien moindre et ils savent généralement qui ils sont, quelles sont leurs idées et leurs valeurs. Moins perméables, ils sont également de moins bons consommateurs, des individus moins obéissants, et ainsi de suite.

Bien entendu, adopter une attitude A semble être, à première vue, la posture la plus avantageuse et la plus simple. C’est celle par laquelle on réduit les conflits, on se fond dans le moule. On obéit aux injonctions de manière spontanée et souvent heureuse, sans vraiment se poser de question. Il y a cependant un revers à cette médaille : en effet, si les personnes très agréables sont en général celles qui ne rencontrent que peu de soucis, ce sont rarement celles qui rencontreront les plus grands succès. Un individu jugé « désagréable » ne sera pas toujours très populaire mais il arpentera bien souvent des sentiers que, par peur, les autres évitent. On peut même affirmer que, dans une certaine mesure, l’attitude efféminée de l’homme adoptant une posture A lui nuit, et ce à plusieurs égards…

Ce que “désagréable” veut dire

Il convient de balayer une idée fausse : non, un homme aux tendances A faibles (et donc jugé, du point de vue de la psychologie, désagréable) n’est pas forcément un râleur, ni un homme en colère. Il peut parfaitement se montrer, au quotidien, courtois, poli, plaisant. Il faut en effet bien comprendre que le trait A dont on parle ici se définit comme un désir de coopération et d’harmonie et d’évitement du conflit. Ce qui caractérise le fait d’être « agréable », dans ce contexte, c’est que la personne de ce type est prête à sacrifier des choses qui lui tiennent à cœur afin d’éviter une confrontation.

Le trait A se manifeste aussi souvent par un avis globalement positif concernant la nature humaine ; avis que les individus situés à l’autre bout du spectre ne partagent pas : eux sont plus sceptiques, considèrent que les motivations des uns et des autres sont rarement pures et ont généralement des doutes quant à l’existence de « gentils » et de « méchants ». Ils voient le corps social comme un ensemble de forces contradictoires, au sein desquelles chacun pousse dans la direction de son propre intérêt (réel ou supposé). Une personne « désagréable » se sent certes moins souvent concernée par le bien-être d’autrui, qu’elle renvoie souvent à ses propres choix et ses propres responsabilités mais à l’inverse, une personne « agréable » ne se soucie, bien souvent, d’autrui que dans la mesure où ce souci lui rapporte quelque chose en termes d’image, que ce soit dans les yeux des autres ou dans le regard qu’elle pose sur elle-même.

hommes femmes carrière désagréable

La différence dans le trait A est l’un des principaux facteurs d’explication des différences professionnelles entre hommes et femmes. Un trait A puissant tend en effet à favoriser la personne dans certains types d’activité, et à la défavoriser dans d’autres. En outre, un A trop élevé rend problématique l’accès à des postes de direction.

Il n’y a donc aucune contradiction entre le fait d’adopter une posture peu A et des comportements humains, généreux ou bienveillants. On peut même arguer que, puisque l’individu « désagréable » agit sans se soucier de ce qu’autrui pensera de son action, lui seul, puisqu’il n’espère en tirer aucun bénéfice en termes d’images, peut être réellement et sincèrement bienveillant.

Ce type d’individu, dont on peut qualifier l’attitude et la posture de viriles, n’éprouve pas de difficulté particulière à ne pas recueillir les suffrages du plus grand nombre pour tout ce qu’il fait, dit ou pense. Le sens qu’il a de son devoir, de ses intérêts, de sa morale ou de sa logique, ainsi, éventuellement, que les avis de quelques personnes triées sur le volet, lui suffisent pour établir les bases de son action. Il n’a pas besoin de recevoir de médaille, n’a que peu tendance à adhérer aux concepts les plus courants simplement parce qu’ils sont courants, se moque de la mode, et ainsi de suite.

L’expérience de Hunter

En 2014, une expérience de psychologie comportementale fut menée à l’aide de plus de 200 cobayes par le chercheur Samuel Hunter, de l’université de Pennsylvanie. Les cobayes, des étudiants en marketing, répondaient d’abord à de longs questionnaires afin de déterminer leurs traits OCEAN dominants. Puis on leur demandait de réfléchir à un problème de marketing. Enfin, on les réunissait en petits groupes pour confronter leurs notes, leurs idées et tenter de faire émerger des solutions. Hunter avait dit aux cobayes qu’il s’agissait d’une expérience sur les dynamiques de groupe et les synergies de travail. Ce n’était qu’un demi-mensonge. En réalité, il se moquait éperdument des résultats des groupes de travail : ce qu’il voulait voir, c’était à quel point les traits OCEAN des différents membres d’un même groupe influençaient ces résultats. Et la conclusion fut sans appel : dans chaque groupe ou presque, c’étaient les idées des individus les moins A qui prévalaient. En d’autres termes : afin d’éviter le conflit, les personnes les plus « agréables » avaient tendance à mettre de côté leurs propres idées, afin de laisser la place à celles des individus plus sûrs d’eux-mêmes. Et ce, quelle que soit la qualité des idées apportées. Le caractère de chacun, sa détermination à défendre ses positions, sa tendance ou non à vouloir éviter le conflit … tout cela avait beaucoup plus d’influence sur le résultat que le contenu réel des solutions envisagées. Celui qui était le moins prêt à transiger, et qui était prêt à accepter un conflit pour parvenir à ses fins, prenait donc naturellement la place de leader du groupe. Plus exactement : ce n’était pas tant eux qui la prenaient de force que les autres qui la leur abandonnaient, car des conflits réels n’apparurent que parmi les groupes au sein desquels on trouvait plusieurs individus « désagréables ».

Un leader désagréable

Dans le cadre professionnel, se mettre dans la position de l’employé-modèle, obéissant, réservé, sympathique, bon camarade … tout cela vous assure certes une certaine protection. Mais si vos ambitions vous poussent à regarder plus haut, ça n’est en aucun cas la meilleure attitude à adopter. Car un tel individu est aussi celui à qui, par exemple, on refusera le plus facilement une promotion ou une augmentation : instinctivement, on sait bien que cela n’aura pas de conséquences et qu’il est peu probable qu’il ose claquer la porte à la suite d’un tel refus. C’est également celui qui a le moins de chances de se retrouver un jour en position de décideur. Ou s’il s’y retrouve, il n’y restera que le temps de prouver son incompétence face à la première crise. Car une situation de crise peut obliger à trancher dans le vif et à la faire franchement. Un individu au caractère A trop marqué aura alors tendance à se réfugier derrière une lettre ou un mail, plutôt que de prendre le risque d’une discussion directe ; il cherchera la solution qui lui apporte le moins d’ennuis avec les autres, au lieu de prendre la décision la plus juste ou la plus rationnelle ; bref : il assurera en priorité son confort, évitera tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à une prise de risque, et, bien souvent, y perdra au passage non seulement de belles opportunités, mais également le respect de ses pairs. A bien des égards, l’individu qui mise trop sur le caractère A se comporte en candaule.

chiot agréable désagréable

Un individu gentil, dénué d’aspérités, agréable et plaisant peut être jugé très mignon … mais il ne sera pas respecté.

La tendance à accentuer le caractère A, très fréquemment observée chez les femmes, est d’ailleurs une explication au soi-disant plafond de verre professionnel, bien plus sûre et bien plus probable qu’un hypothétique complot patriarcal. De manière tout à fait brute, et, avouons-le, à la surprise générale, on peut ainsi affirmer que se comporter en chef, c’est-à-dire en individu certes à l’écoute, mais capable de trancher, de décider, de prendre des mesures difficiles, le tout sans se laisser berner par le désir de plaire à tout le monde, est l’un des meilleurs moyens d’en devenir effectivement un. Et que le monde professionnel ne fera en général pas l’aumône d’une promotion à qui a démontré qu’il n’était pas capable de l’assumer. Quelle surprise…

Le fiancé désagréable

Dans le cadre amoureux, c’est la même chose. Être trop « agréable » amène souvent à accepter mille petites choses, jugées individuellement sans importance, ou, en tout cas, pas assez importantes pour justifier une prise de bec. Et ce jusqu’à ce que la situation devienne intolérable et que, sans prévenir, l’individu en vienne à rompre. De préférence par SMS, pour, là encore, éviter tout conflit.

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Le trait A est souvent jugé charmant par les hommes, et ils le recherchent chez leurs partenaires. Mais croire que, pour cette raison, elles le valorisent également chez les hommes est une grossière erreur d’appréciation.

Mieux encore : si le trait A est souvent recherché par les hommes chez les femmes, il n’est, en revanche, que rarement jugé séduisant par les femmes chez les hommes. Bien entendu, un minimum d’empathie et de compréhension reste nécessaire, mais l’homme qui pousse cet aspect agréable à l’excès est généralement considéré comme peu sûr de lui, et donc peu intéressant pour une éventuelle compagne. Il est intéressant de noter que cette attirance pour un homme « désagréable » (c’est-à-dire, du point de vue de la psychologie évolutive : un homme relativement courageux, capable d’affronter les autres pour protéger sa compagne et sa famille, donc un homme représentant un partenaire reproductif envisageable, et capable de protéger la femme dans ses moments de vulnérabilité ou de dépendance, tout simplement) tend à varier selon l’état psychologique de la femme. Plus elle est stressée, fatiguée, nerveuse … bref, plus elle se sent vulnérable, et plus elle a tendance à préférer les hommes « désagréables ». Et pour cause : si le (trop) gentil garçon est fort plaisant à fréquenter quand tout va bien, tant il est sûr de lui passer tous ses caprices, il n’est en revanche pas un partenaire fiable en période de crise. Sans compter que la peur de l’abandon, courante parmi les femmes, peut également pousser à préférer un partenaire plus rude mais plus sûr, ou, à tout le moins, dont on sait qu’il sera capable d’exprimer ses désaccords et de mettre les choses au point, plutôt qu’un individu certes plus coulant, mais également plus lâche, qui ne laissera rien transparaître avant qu’il ne soit trop tard.

agreable desagreable candaule

Un homme trop gentil, trop poli, trop arrangeant, trop soucieux de conserver une image lisse et propre, n’attire que rarement le respect.

En conclusion

Un savant cocktail est nécessaire, car si l’adaptation aux autres et la compréhension mutuelle sont bien entendu nécessaires à la vie en société, un excès en la matière n’est pas souhaitable, et surtout pas pour les hommes. De même qu’une trop grand tolérance ne se différencie pas du nihilisme, une trop grande crainte du conflit, une trop grande facilité d’acceptation ne se différencie pas de la lâcheté. Qui cherche à plaire à tous n’acquiert finalement le respect de personne, et qui veut à tout prix éviter le conflit en vient à affirmer son propre statut de candaule. Qui crie avec les loups par simple esprit de meute, n’a que peu de chances d’atteindre jamais une quelconque grandeur humaine. Car si, certes, la meute protège et rassure, elle abolit également toute singularité en son sein.

Comme on a pu le voir, un individu “désagréable” n’est pas forcément grossier, violent ni brutal. Il peut simplement s’agir d’une personne assez sûre d’elle pour tracer sa route sans trop se soucier de l’opinion d’autrui, ou, du moins, en ne s’en souciant que dans la mesure où celle-ci importe réellement à ses projets ou à son existence. Très souvent, pour être jugé désagréable, il suffit d’être capable de dire “non”.

Illustrations : Ben Konfrst Anoir Chafik Ihor Saveliev Constantinos Panagopoulos Cody Black

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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