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Quand on s’intéresse à ce que les civilisations classiques peuvent enseigner à l’être humain contemporain, on est, tôt ou tard, confronté au duo Apollon-Dionysos. Ces deux divinités gréco-romaines (Dionysos étant assimilé à Bacchus dans la civilisation latine) ont en effet bien des points en commun et bien des oppositions. Tous deux sont des dieux de l’art, de l’initiation, de la mystique, et tous deux portent un message civilisationnel particulier.

Opposer de manière systématique Apollon et Dionysos relève toutefois d’une simplification à outrance : Umberto Eco, dans son Histoire de la beauté, ne s’y trompe d’ailleurs pas, en présentant les deux dieux comme complémentaires, et non comme belligérants. Leurs points de divergence sont cependant nombreux.

Apollon et Dionysos : opposés mais complémentaires

Il serait trop long d’évoquer ici l’ensemble du cycle légendaire de chacun de ces deux dieux : les légendes qui les entourent sont nombreuses, foisonnantes, et bien souvent contradictoires. Et pour cause : tous deux sont des synthèses, résultats de la rencontre et du syncrétisme de plusieurs traditions séparées. On peut toutefois noter quelques points saillants…

Tous deux sont fils de Zeus. Apollon, toutefois est de sang purement divin (sa mère, Leto, est une titanide), tandis que Dionysos est le fils de Sémélé, une mortelle qui a certes des origines divines, mais également des racines humaines. Apollon est venu au monde naturellement, tandis que Dionysos a fait l’objet d’une sorte de GPA : Sémélé, durant sa grossesse, voulut voir Zeus dans toute sa gloire. Mais la vision de la divinité la brûla, et elle mourut alors qu’elle était enceinte de six mois. Zeus recueillit l’enfant et l’enferma dans sa propre cuisse, afin de terminer la gestation. Dès son origine, donc, Dionysos bouscule l’ordre du monde. Sa naissance même contrevient aux lois humaines et divines.

Dans une autre version, Dionysos est le fils de Zeus et de Perséphone, la reine des Enfers. Jalouse des infidélités de son mari, Héra, l’épouse de Zeus, tue le nouveau-né et le découpe en morceaux, avant de le servir à manger aux dieux (ces actes de cannibalisme rituels, sans doute des échos mythologiques de pratiques archaïques bien réelles, sont fréquents dans les cycles légendaires grecs). Mais la déesse Athéna s’empare du cœur (siège de l’âme) et le donne à Zeus. Celui-ci le fait manger à Sémélé, qui se retrouve enceinte et donne naissance à Dionysos. Dans tous les cas, Dionysos sera connu comme le deux-fois-né.

Apollon et dionysos

Dès ses origines, Dionysos trompe, brouille les cartes, ne respecte pas les lois.

Musique et mystères

Tous deux sont des dieux de la musique. Mais Apollon préside aux chants élevés, à la musique savante, au solfège ; tandis que Dionysos est un dieu de l’inspiration, de la créativité débridée, du chaos fertile. Musique classique contre trash metal, en quelque sorte.

Tous deux ont des cultes à mystères. Les mystères d’Apollon impliquent une pompe particulière, l’étude de textes sacrés, la réflexion, sans doute la méditation. Les mystères de Dionysos sont des cultes orgiaques, dans lesquels les participants (et surtout les participantes) se livrent à la violence, à l’ivresse et à la luxure.

Des dieux pas forcément bienveillants

Tous deux ont en commun d’apporter à la fois le bonheur et le malheur : Apollon est le dieu de la médecine, mais aussi des épidémies. Dionysos enseigne la culture de la vigne et préside à certains cycles saisonniers, mais il est également un dieu de la folie et de la démesure. Si Apollon est protecteur envers ceux qui le servent, il est aussi, comme on le voit dans l’Iliade, prompt à donner la mort à ceux qui s’opposent à lui. Ce n’est pas pour rien qu’il est associé à deux instruments à cordes bien distincts : l’arc et la lyre. Ainsi peut-il à la fois présider à l’harmonie et au massacre.

apollon et dionysos

Dionysos règne sur l’ivresse, le délire et tous les débordements.

A bien des égards, Apollon est le dieu par excellence de la civilisation occidentale, qu’il incarne pleinement : à la fois capable de réalisations extraordinaires et de crimes odieux, de constructions à nulle autre pareille et de destructions irrémédiables.

Ordre et chaos

L’association d’Apollon au soleil est tardive, et en réalité il n’a que très peu été vénéré en tant que dieu solaire. Il est par contre le patron de la lumière, et un tueur de monstres : son cycle débute généralement par l’affrontement avec le serpent géant Python. Ce combat n’est pas sans rappeler celui, dans la mythologie mésopotamienne, de Marduk contre le serpent Tiamat. Marduk ayant vaincu Tiamat, il coupe le monstre en deux et fait d’une moitié le ciel, et de l’autre la terre. Apollon, après avoir vaincu Python, crée les jeux pythiques, enseigne aux hommes la médecine, instaure l’oracle de Delphes … bref : il jette les bases de la civilisation grecque. Dans les deux cas, le combat contre le monstre (qui représente les forces chaotiques) est suivi d’une organisation du monde.

Dionysos, lui, ne combat que rarement des monstres. Au contraire : il s’en entoure. Ainsi part-il conquérir les Indes à la tête d’une armée de Bacchantes et de satyres. Il transforme des hommes en dauphins, fait pousser de la vigne par magie, rend les humains fous … bref : il perturbe l’ordre du monde, partout où il passe.

Apollon est un dieu fixé : il a ses sanctuaires, ses temples, ses lieux sacrés. Dionysos, lui, est un dieu nomade et errant. Ses sanctuaires sont des zones naturelles, des lieux reculés, et rarement fixes. Il est partout où ses fidèles se rassemblent.

Les dieux, le sexe et la mort

Dionysos refuse même la loi de la mort : aussi part-il aux Enfers, à la recherche de Sémélé. Le vieillard Prosymnos accepte de lui montrer le chemin, à condition qu’au retour, le jeune et beau dieu accepte de le laisser le sodomiser (non, décidément, la mythologie grecque, ça n’est VRAIMENT pas pour les enfants !). Dionysos accepte. Ayant arraché sa mère au royaume des Ombres pour la mener jusqu’à l’Olympe, il revient voir Prosymnos mais constate que celui-ci est décédé entre-temps. Qu’à cela ne tienne : Dionysos taille un bâton en forme de verge (un godemiché, si on préfère ce terme), le plante sur la tombe de Prosymnos (voire, selon certaines versions, sur son cadavre encore frais) et tient sa promesse.

Dionysos

Alors qu’Apollon incarne la Raison, et donc les limites, Dionysos, lui, ne connaît aucune loi, pas même celle de la mort.

Dieu du renversement de la loi naturelle, Dionysos pousse les femmes à tuer leurs propres enfants pour mieux s’adonner à la luxure, comme dans le cycle thébain, mais aussi comme dans la légende des filles d’Argos. Les femmes d’Argolide, en effet, ne respectaient pas assez Dionysos : sans doute trop sages, trop prudes, elles refusaient de le célébrer. Aussi les rendit-il folles, et les poussa-t-il aux pires excès.

A la suite de ce forfait, Dionysos fut tué par le héros Persée, et il fut enterré à Delphes, non loin du brasier et du trépied qui marquent le cœur du culte d’Apollon. Et bien que Dionysos renaquît par la suite, sa tombe demeura là.

Cet autre point commun a quelque chose de troublant. Comme si Apollon ne pouvait exister que sur la tombe de Dionysos. Comme si ces deux divinités (qui sans doute procèdent d’une même origine) n’étaient, en réalité, que les deux faces d’une même médaille. Comme si Dionysos couvait sous la cendre là où Apollon brille de tous ses feux. La fable des filles d’Argolide, d’ailleurs, le montre assez bien : l’excès de rigueur ne mène pas à une vie entièrement apollinarienne, mais met bel et bien en danger de rencontrer Dionysos. Exactement à la manière des nonnes hystériques des affaires de possession, qui, incapables de sortir de la rectitude forcée, ne pouvaient s’exprimer que dans l’excès et la déraison.

Apollon et Dionysos aujourd’hui

Le monde post-moderne dans lequel nous vivons est très dionysiaque : la pulsion et le caprice y sont mis en avant par l’idéologie de la Jeune Fille; les frontières de l’humain sont considérées comme des obstacles à franchir; les femmes tuent les enfants qu’elles portent; le relativisme généralisé nie l’existence du Beau et du Vrai, et confine au nihilisme. Dionysos est partout et il règne en maître.

Aussi est-il naturel, pour qui n’en est pas satisfait, de souhaiter un retour de balancier en faveur d’Apollon. De fait, à chaque fois que nous préférons la lumière au chaos, la raison à la pulsion, le savoir au caprice, la beauté à l’ivresse, nous tendons vers Apollon.

Apollon et dionysos

Santé, équilibre, détermination, culture, accord avec l’ordre du monde : Apollon incarne une forme d’idéal viril. Mais l’image du corps sain et puissant elle-même ne doit pas tromper : bien souvent, il n’est qu’un nouvel avatar de Dionysos.

Mais si Apollon incarne un idéal masculin et viril, fait à la fois de beauté, de culture, de santé, d’intelligence et de raison, cet idéal ne doit pas faire oublier que l’humain est complexe, contradictoire, changeant. Nous pouvons tendre vers Apollon de toutes nos forces : il n’en demeurera pas moins que Dionysos restera, fondamentalement, présent au fond de nous. On peut le chasser temporairement mais on ne peut le tuer : il revient toujours, d’une manière ou d’une autre. Il ne peut être détruit parce qu’il est en nous, enfoui au plus profond de notre être. Il est le dieu de nos côtés animaux et de nos excès, de nos incertitudes, de nos angoisses, de nos cauchemars mais aussi de nos rêves et de nos ambitions. Si Apollon ordonne le monde, Dionysos fournit l’énergie, chaotique mais créatrice, qui l’alimente. Apollon tue les monstres et les transforme en trophées et en avancées humaines, mais Dionysos les engendre, ce qui rend de tels exploits possibles. Et si se rapprocher d’Apollon est non seulement plus tentant, mais également plus moral, oublier entièrement Dionysos comporte un risque : à l’image des filles d’Argolide, on n’est jamais aussi vulnérable à son influence que quand on s’en croit débarrassé. Un monde intégralement dionysiaque ne serait que chaos. Mais un monde intégralement apollinarien serait invivable.

A ce titre, Dionysos nous rappelle la somme de nos imperfections humaines, de nos pulsions, de nos contradictions, et nous encourage, sans doute, à ne pas nous juger trop durement. Et si Apollon peut nous servir de guide, d’exemple, d’idéal sur lequel nous aligner, il convient de se souvenir que, contrairement à Dionysos, il n’a rien d’humain.

Nous ne pouvons sans doute construire Apollon en nous-même qu’en suivant l’exemple du sanctuaire de Delphes : en élevant sa demeure sur la tombe de notre propre Dionysos. Ce qui implique que nous l’ayons connu, fréquenté, et finalement que nous lui ayons attribué une juste place dans notre existence. Non pas en le censurant et en prétendant l’ignorer, mais bien en admettant qu’il est là, qu’il fait partie de nous. Qu’il peut être réduit à une simple case de notre personnalité, qu’il peut être limité, mais qu’en aucun cas il ne peut être annihilé.

Illustrations : Charles Meynier, thom masat Inspired Horizons Digital Marketing Callum Skelton Thư Anh

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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