L’apprentissage du désir

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Réformer ses propres désirs

Il en a déjà été question auparavant mais il est toujours utile de le rappeler : la Pilule Rouge n’est pas un but en soi. Elle n’est qu’une porte d’entrée. Une porte d’entrée vers une vision du monde plus claire et plus juste, une vie plus libre et porteuse de davantage de sens, et une émancipation d’envers les multiples tyrannies qui pèsent sur l’homme contemporain : tyrannie de la bêtise, de la décadence, de la Jeune Fille et de ses serviteurs, de la mollesse, de la dévirilisation. Tyrannie de soi-même, d’abord. De sa propre paresse et de ses propres failles. Tout cela dans un but, un seul : vivre, enfin. Non comme un esclave, non comme un rat en cage, non comme un bibendum obèse abreuvé de porno et de Coca mais comme un homme, au sens vrai et plein du terme. Et pour cela, il convient de forger sa propre excellence.

Travailler sa maîtrise

C’est en soi-même et par soi-même que se forge l’excellence. Et elle commence par une maîtrise de soi-même. Toute la vertu virile découle de la maîtrise de soi, de l’application de sa volonté aux choses et aux circonstances sur lesquels nous avons prise. Elles sont peu nombreuses, aussi est-il utile de les identifier avec précision. Mais il y a au moins un être sur lequel vous disposez d’un certain pouvoir : c’est vous-même.

Pour forger sa propre excellence, cultiver la maîtrise de soi est une obligation. C’est un chantier toujours en cours, jamais achevé, et sur lequel vous continuerez à travailler toute votre vie durant. Mais le fait qu’on ne puisse le terminer ne doit pas vous encourager à ne pas l’entamer. Car c’est dans la maîtrise de soi que réside le pouvoir véritable de prendre son existence en main. Il n’est pas de manière plus libre, plus puissante ni plus digne de vivre que celle qui consiste à rechercher, en tout, et surtout en soi-même, le contrôle de sa propre existence. Suivre une telle voie vous met en état de paix avec vous-même, d’harmonie avec le monde et même, si vous y croyez, de convergence avec Dieu. Rien que ça…

Et l’un des meilleurs moyens de se maîtriser est d’apprendre à contrôler ses désirs. Et, en particulier, apprendre à renoncer aux désirs inutiles et vains, puis d’apprendre à désirer ce qui est bon pour soi.

Chasser le désir inutile

Nous ne pouvons nous changer que jusqu’à un certain point. Aussi est-il nécessaire, dès le début, de bien poser les limites et les objectifs de ce sur quoi nous pouvons exercer notre propre maîtrise. Nous vouloir tels que la Nature nous veut. Comprendre notre idiosyncrasie et l’accepter, parce qu’il n’y a pas d’autre choix possible. Jamais nous ne changerons la famille dans laquelle nous sommes nés, le sexe que notre conception a provoqué, le type physique que nous avons, etc. Si nous n’en sommes pas satisfaits, nous pouvons les améliorer mais pas les modifier du tout au tout : si je suis né homme, Blanc, dans une famille de la classe moyenne, jamais je ne serai femme, jamais je ne serai Noir, jamais je ne serai issu du lumpen-proletariat. Je pourrais, éventuellement, tenter de devenir la caricature de ces traits, en prétendant m’y identifier. Mais il n’y a rien de plus ridicule qu’un homme d’un mètre soixante qui porte des talonnettes pour sembler plus grand, ni qu’un barbu qui prétend que son identité de genre ne se lit pas sur son visage. Dans les deux cas (et dans bien des autres), il s’agit de la marque d’un être dysfonctionnel, qui croit qu’il suffit de balancer ses complexes à la face des autres pour les résoudre. Un être taré (au sens strict du terme) qui se prend pour Dieu, puisqu’il croit que l’opinion qu’il a de lui-même suffit à le définir. La vérité, c’est que nous ne sommes pas libres de ce que nous sommes. Croire le contraire est un péché d’hubris. Et dans l’Antiquité, l’hubris (c’est à dire la démesure : l’oubli de sa condition et le fait de se croire au-dessus de ses déterminismes humains) était le péché capital, celui qui condamnait à coup sûr le héros à sa perte, et bien souvent à une mort tragique. Ce n’est pas sans raison : la seule voie possible vers la sagesse (et donc une certaine sérénité, autrement dit, pour un homme de raison et d’intelligence, ce qui ressemble le plus à ce que les naïfs, les imbéciles et les Jeunes Filles appellent le bonheur) consiste au contraire à accepter ses propres déterminismes. S’assumer en tant qu’homme ou femme, en tant que petit ou grand, en tant que bien ou mal foutu, et tenter, à partir de là, de bâtir quelque chose. Accepter que l’on ne choisit pas les cartes que la vie nous distribue, qu’il est inutile de pleurer parce qu’on n’a pas reçu le carré d’as, mais qu’en revanche il est utile de se demander ce que l’on peut faire avec son brelan de 4.

La première étape de la forge de l’excellence consiste donc à chasser de soi ses désirs inutiles. On est en droit d’avoir des ambitions. On est en droit d’espérer de grandes choses pour soi-même. Mais pas d’espérer l’impossible. Le désir de ce qui ne sera jamais est un frein et un handicap. Si vous êtes un homme, vous ne serez jamais une femme ; si vous êtes myope, vous ne serez jamais pilote de chasse ; si vous avez plus de vingt-cinq ans et n’êtes toujours pas dans un programme de formation pour cela, vous ne serez jamais astronaute. Et ainsi de suite. Faire le deuil de l’impossible est la première et la plus essentielle des étapes pour se réaliser en tant qu’être humain. Car c’est en se limitant qu’on se définit. C’est en mettant en laisse ses désirs qu’on en fait des moteurs pour avancer sur sa propre voie. Les désirs inutiles ou impossibles sont non seulement des obstacles mais aussi des leurres : toute l’énergie que vous consacrez à tenter d’être ce que vous ne serez jamais n’est pas consacrée à travailler à devenir ce que vous pouvez réellement devenir.

Apprendre le désir

Désirer peut sembler simple. Ça ne l’est pas. Apprendre à désirer pour soi ce que l’on sait bon, et à ne pas désirer ce que l’on sait mauvais, est l’affaire d’une vie de sagesse. Cela fait partie des chantiers qu’on n’achève jamais vraiment mais qu’il est néanmoins utile d’entamer, dès qu’on le peut, parce que la moindre de ses étapes rend déjà notre vie meilleure.

Un bon moyen de commencer est de procéder à un examen de conscience : prendre le temps, face à soi-même, de réfléchir à ses désirs. Noter, éventuellement, ses désirs au fil de la journée. Qu’ai-je souhaité aujourd’hui ? Quelles pulsions, quels désirs ai-je ? Quelles sont mes rêves ? Si vous avez déjà pris le temps de définir les objectifs de votre existence, attention à bien faire la différence entre ces objectifs (raisonnés et planifiés) et des désirs (irraisonnés et généralement sans rapport direct avec votre réel concret). Un objectif est concret, quantifiable, mesurable. Un désir est flou, nébuleux. « Je souhaite fonder une famille et avoir trois à cinq enfants » est un objectif : d’ici vingt ans, vous pourrez savoir s’il a été atteint ou non, et dans quelles proportions. « Je souhaite me sentir mieux dans ma peau » ou « J’aimerais que les autres voient ce que je ressens au fond de moi sur ma propre et merveilleuse singularité » sont des désirs : cela ne les rend pas mauvais pour autant mais ils ne doivent pas être confondus avec des objectifs, en cela qu’ils ne sont pas mesurables. Vous ne saurez donc jamais si vous êtes parvenu à les atteindre ou pas. Raison pour laquelle, d’ailleurs, qui nie sa propre nature se condamne au malheur éternel et à la névrose perpétuelle, pour la bonne et simple raison qu’il désire ce qu’il ne pourra jamais avoir.

Une fois vos désirs constatés, notés, reconnus, la démarche consiste à s’interroger à leur sujet : ne cherchez pas forcément (ou en tout cas, pas toujours), les causes les plus profondes, mais constatez que ces désirs sont là et demandez-vous lesquels sont légitimes, lesquels sont sains et lesquels contribuent à vos objectifs de long terme. Idéalement, ne céder qu’à ceux qui remplissent ces trois conditions. Idéalement. Car en pratique, c’est un peu moins simple : certes, apprendre la frustration est une bonne chose, et apprendre à ne pas en faire un drame, une meilleure encore. Mais la volonté n’est pas une force éternelle et si vous êtes en permanence dans un état d’interdiction de vos propres pulsions, vous finirez fatalement par craquer tôt ou tard.

La réforme de soi

Le jeu consiste donc, un à un, pas à pas, à réformer vos désirs. A trouver une légitime source de fierté non seulement dans le fait de ne pas leur céder sans que votre Raison ait eu son mot à dire, mais aussi, et surtout, à les remplacer. A créer des désirs correspondant à vos objectifs. Remplacer la fringale qui trompe l’angoisse, la soif d’alcool qui permet de fuir ses névroses ou le goût du cannabis qui fait oublier les peines de cœur par le désir de pureté, la soif de connaissance, le goût du dépassement de soi. Se dresser, à coups de pieds s’il le faut, comme on dresse un âne rétif : manier carottes (s’octroyer des récompenses) et bâtons (sans aller dans le masochisme, on est aussi autorisé à se punir soi-même, par exemple en estimant qu’on n’a pas encore mérité tel ou tel plaisir, telle ou telle activité). Accepter aussi d’échouer, parfois, parce que cela arrive et arrivera encore. Mais ne jamais renoncer.

Il n’y a pas de méthode-miracle, pas de truc qui marche à tous les coups, pas de life hack : seulement un combat, sans merci, sans trêve, contre ses propres démons.

Un tel combat est difficile, parfois épuisant, souvent désespérant. Plus d’une fois, on se voit retomber, échouer, revenir vers des désirs dangereux. Mais un jour, on réalise que ça y est. Le regret de ne pas être autre est devenu désir de devenir meilleur. La femme toxique qui nous obsédait ne nous cause plus de peine : celle-ci a été remplacée par le besoin de comprendre comment nous avons pu être assez stupide pour céder à cette gourde. La paresse ou la dépression qui nous paralysaient sont toujours présentes, mais désormais moins tyranniques, et leur tordre le bras nous est moins coûteux. La peur qui nous cassait les jambes est encore là mais nous parvenons à la surmonter avec moins de difficulté. La haine qui nous animait est devenue énergie créatrice. Rien n’a disparu, tout est encore là, mais ce qui pouvait être directement amoindri l’a été, et ce qui pouvait être transformé a été tourné vers des fins positives.

La réforme de ses propres désirs n’a rien de facile : tout, autour de vous, vous pousse au contraire à céder au moindre de vos caprices, à vous faire enfant ou Jeune Fille (ce qui est presque la même chose). Et c’est justement parce qu’une telle réforme est difficile, parce qu’elle est épuisante, parce qu’elle est d’une rare exigeante, que les hommes qui s’engagent sur une telle voie s’engagent sur le chemin de l’excellence. 

Illustration : Joshua Earle

Martial
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