Biais cognitifs : 5 manières de se mentir à soi-même

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On a souvent parlé ici des pièges rationnels, des raisonnements tordus et autres modes de manipulation, conscients ou inconscients. Mais il convient également d’aborder un autre aspect des problèmes que rencontre un être qui souhaite s’avancer sur le chemin de la Raison : ses propres biais. Car s’il est courant d’être trompé, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même : il est plus courant encore de se mentir tout seul, comme un grand.

Les biais cognitifs sont des habitudes de pensée, des formes de raccourcis dans notre raisonnement. La plupart du temps, nous ne nous rendons même pas compte de leur existence. Beaucoup, d’ailleurs, proviennent de notre propre expérience, de nos généralisations, de nos connaissances, et sont produits par notre esprit pour nous rendre la vie plus facile. Mais se laisser aller à ces biais rend notre jugement irrationnel et incorrect. C’est pourquoi il est important d’apprendre à reconnaître les biais cognitifs les plus communs. En voici cinq pour commencer. Demandez-vous avec franchise et honnêteté dans lesquels vous tombez avec la plus grande fréquence. Si vous n’en trouvez aucun dans le lot, il y a de fortes chances pour que vous soyez déjà en train de vous mentir à vous-même…

Attention :,ce n’est pas parce qu’un raisonnement est biaisé qu’il est nécessairement faux. A l’inverse de la plupart des raisonnements fallacieux qui sont généralement invalides d’un point de vue logique même s’ils ont les apparences de la rationalité, un biais cognitif ne vous pousse pas toujours à avoir des conceptions inexactes des choses. Mais il vous fait parvenir à la conclusion en question pour de mauvaises raisons. Ce n’est pas exactement la même chose.

L’effet Dunning-Kruger

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont.
René Descartes, Discours de la Méthode

Avez-vous remarqué qu’au sein d’un groupe de collègues, c’est toujours le plus bête et le moins qualifié qui se fait le moins de souci et estime au plus haut ses chances de succès ? C’est que nous avons tous tendance à nous tromper, à la fois sur l’étendue de nos propres compétences et sur celle des compétences des autres.

biais cognitifs

Moins on est malin, moins on s’en rend compte. Grosso modo, c’est ça, l’effet Dunning-Kruger.

L’effet Dunning-Kruger a été observé tout d’abord dans un cadre universitaire, quand des étudiants, après un examen, ont été priés d’auto-évaluer leurs performances (Dunning et Kruger, Cornell University, Psychologie, Ithaca, USA – 1999). Il est apparu que moins les étudiants avaient réussi à leurs examens, et moins ils avaient tendance à évaluer leur note avec justesse : ainsi, ceux qui obtenaient des notes équivalentes à 16 ou 17 sur 20 déclaraient généralement s’attendre à une note entre 15 et 18 (ce qui est donc correct), tandis que ceux qui obtenaient des notes comprises entre 1 et 2 sur 20 s’auto-notaient le plus souvent aux alentours de 12 ou 13 : ils savaient donc qu’ils n’étaient pas des kadors dans les matières en question mais, à part cela, étaient totalement inconscients de leurs lacunes ni de leur niveau réel.

Comment être sûr de quoi ce soit, et surtout de sa propre compétence ? Il existe quelques petits trucs pour répondre à l’effet Dunning-Kruger et réussir à s’auto-évaluer avec tant soit peu d’objectivité :

  • Si vous n’êtes pas capable d’évaluer le degré de compétence d’une autre personne dans un domaine, c’est que vous êtes incompétent.
  • Si vous êtes persuadé que vous êtes le meilleur dans votre domaine et que personne ne vous arrive à la cheville, c’est que vous êtes incompétent (et un imbécile).
  • Si vous n’êtes pas en mesure d’estimer votre propre niveau dans un domaine, ne sachant pas réellement si vous y êtes débutant ou confirmé, plutôt bon ou plutôt mauvais, c’est que vous êtes incompétent.
  • Si vous pensez connaître, dans votre domaine de compétence, quelques méthodes qui marchent à tous les coups et quelques vérités établies et absolues, c’est que vous êtes incompétent.
  • Si, en vous souvenant de la manière dont vous faisiez les choses il y a deux ou trois ans, vous vous rendez compte des lacunes que vous aviez à l’époque et réalisez que vous feriez différemment aujourd’hui, c’est que vous êtes en train de gagner en compétence.

L’investissement irrécupérable

Plus vous avez investi de temps, d’argent, d’énergie et d’émotions dans un projet, une personne, une relation, un objet ou autre, plus vous aurez de mal à vous en séparer. Ce qui est une tendance normale, mais qui peut devenir un biais cognitif important. Le biais du coût irrécupérable consiste à s’accrocher à quelque chose simplement parce qu’on l’a payé (en argent, en temps ou autrement) et qu’on lui attribue, de ce fait, une valeur supérieure à sa valeur objective.

Prenons un exemple simple : vous êtes au restaurant et commandez un bon gros steak. Mais une fois servi, vous vous rendez compte que vous n’avez pas aussi faim que vous le pensiez et que vous êtes rassasié avant de parvenir à la moitié de votre steak. C’est là que le biais entre en jeu : si vous continuez à manger, alors que vous n’avez plus ni faim ni vraiment envie, juste parce que vous avez payé le steak et que de toute manière on ne vous remboursera pas, vous tombez dans l’irrationnel. Car non seulement votre argent est déjà perdu, mais vous êtes, en plus, en train de perdre du temps, durant lequel vous ne prenez pas réellement plaisir à votre repas.

Autre exemple typique : vous vous êtes payé un billet pour une pièce de théâtre et, à la fin du premier acte, vous vous rendez compte que vous vous emmerdez copieusement. Vous hésiterez à sortir avant la fin et regarderez le plus souvent la pièce jusqu’au bout, “au cas où ça deviendrait mieux ensuite”. Alors que si le billet vous a été offert et ne représente donc pas de dépense pour vous, vous quitterez sans problème la salle dès l’entracte.

Dans le même genre, certains joueurs accros aux jeux en ligne vous expliquent : « Oui, c’est vrai, j’y ai perdu ma vie, mon boulot, mon couple, pas mal d’amis … mais justement, avec tout ce que j’ai investi en temps sur le levelling de ce perso, ce n’est pas maintenant que je dois arrêter, ça n’aurait aucun sens. »

Biais cognitifs

Plus vous avez investi dans une relation, moins vous aurez tendance à l’évaluer à sa juste valeur.

On a exactement le même genre de discours de la part d’un certain nombre de personnes malheureuses dans leur couple : « Je sais bien qu’elle est idiote. Je sais bien qu’elle est folle. Mais tu comprends … ça fait déjà sept ans que je la supporte, et sans compter ce que le mariage m’a coûté. Ce serait quand même bête de foutre à la poubelle tous ces sacrifices, juste parce que je ne la supporte plus, non ? » Mais c’est également le biais dans lequel tombent bien des friendzonés, qui parviennent à se convaincre que puisqu’ils ont déjà consenti autant d’efforts et d’énergie pour cette personne qui ne veut pas d’eux, il serait dramatique de passer à autre chose.

Si on se comportait de manière réellement rationnelle, des coûts irrécupérables ne devraient jamais être pris en compte quand il s’agit de juger de l’avenir : cet argent (ou ce temps) est déjà dépensé, il ne reviendra pas. Mais l’humain n’aime pas perdre ses avoirs et cela l’amène, bien souvent, à sacrifier l’avenir au passé. D’une certaine manière, c’est exactement le phénomène qui a été à l’oeuvre des le maoïsme : à chaque fois que Mao s’est retrouvé face à un échec de sa politique, il a considéré que c’était parce qu’on n’était pas allé assez loin dans la Révolution, et qu’il fallait donc faire plus, encore plus de la même chose, sans quoi tous les efforts antérieurs auraient été consentis en vain.

L’effet d’ancrage

On a toujours du mal à prendre ses distances d’avec une première impression, bonne ou mauvaise. Et pas seulement vis-à-vis des personnes : vis-à-vis des informations reçues également. Si vous recevez plusieurs informations à la suite et devez juger de chacune d’entre elles ou en faire une synthèse, vous aurez le plus souvent tendance à vous fier à la première et la considérer comme vraie au détriment des autres. Si on vous présente deux points de vue contradictoires l’un après l’autre, vous adhérerez plus souvent au premier qu’au deuxième. Si, dans un débat public, plusieurs personnes s’expriment à leur tour sur le même sujet, à compétence et éloquence égale, c’est la première à avoir parlé qui laissera la meilleure impression.

L’une des expériences les plus connues pour illustrer l’effet d’ancrage est l’expérience de Tversky et Kahneman (Science, 1974). Les personnes interrogées se sont vu demander d’estimer un pourcentage quelconque (comme le nombre de pays africains membres de l’ONU). On leur fournissait une réponse aléatoire et on leur demandait si, d’après eux, le chiffre réel était plus élevé ou moins élevé que celui donné aléatoirement. En moyenne, les candidats pour qui le chiffre aléatoire était proche de 10% répondaient qu’il devait certainement y avoir environ 25% des pays africains qui sont membres de l’ONU. Ceux à qui on fournissait un chiffre aléatoire proche de 50% estimaient que le chiffre réel devait se situer entre 60 et 70%. Le premier chiffre, même si les gens savaient qu’il était aléatoire, influençait donc l’estimation qu’ils donnaient.

Voir l’étude de Tversky et Kahneman. 

Le biais de confirmation

C’est sans doute le biais le plus courant mais également l’un des moins évidents à repérer chez soi-même. Il consiste à avoir davantage tendance à croire les choses qui confirment vos propres a priori qu’à celles qui les contredisent. En d’autres termes : vous serez bien moins exigeant en termes de qualité, de véracité et de pertinence d’une information si elle vous arrange sur le plan idéologique. Ce biais a plusieurs conséquences et applications directes, par exemple :

  • Si, dans la file au supermarché, vous êtes persuadé que vous êtes tombé dans la file la plus lente, vous aurez effectivement l’impression, en regardant d’autres files, qu’elles avancent plus vite que vous, même si ça n’est pas le cas.
  • Les gens racistes ou antisémites, par exemple, vont souvent avoir tendance à considérer les faits, gestes ou propos d’un membre du groupe qu’ils haïssent comme représentatifs et preuve suffisante de la véracité de leur idée.
  • Selon le même principe, les gens que le racisme ou l’antisémitisme obsèdent en verront partout, et considéreront quasiment toujours que si un malheur advient à une personne Noire, Arabe, Juive ou autre, c’est le racisme ou l’antisémitisme qui en est la cause première, et jamais les actes de la personne en question. Dans le doute, ou s’ils sont contredits, ils citeront un ou plusieurs cas dans lesquels le racisme ou l’antisémitisme a été réel et avéré, pour en extrapoler les conclusions au cas qui les concerne.
  • C’est également le biais de confirmation qui fait que tous les milieux à l’idéologie marquée (et la manosphère ne fait pas exception) sont sensibles à l’intoxication et aux fake news: si une nouvelle vous semble crédible et colle avec les pratiques que vous soutenez, ou au contraire celles que vous dénoncez, vous aurez toujours tendance à vous montrer moins critique, à ne pas exiger le même niveau de preuve que pour une information qui ne vous arrange pas, et pour laquelle, au contraire, vous demanderez un niveau de preuve plus important qu’il n’est raisonnable. Vous pourrez trouver de bons exemples de ce phénomène en vous baladant sur SJWiki, par exemple : bien qu’ayant l’apparence d’un wiki, ce site n’est ni ouvert ni réellement coopératif, et les sources qu’il cite sont, pour l’essentiel, très insuffisantes. Ainsi, quand il s’agit de confirmer les théories SJW les plus classiques, un simple article de Forbes ou du New York Times sera cité et considéré comme suffisant, et non une étude scientifique précise.
  • A l’inverse, des idées, même justes, venant d’un camp opposé, sont généralement difficiles à admettre ou à considérer avec honnêteté. C’est typiquement ce qui va se passer quand, face à un argument pourtant sensé, on va le repousser au motif que la personne qui l’exprime est de gauche/de droite/féministe/machiste/autre.

Le biais d’autocomplaisance

Mais je sais que chacun impute en cas pareil
Son bonheur à son industrie
Et si de quelque échec notre faute est suivie,
Nous disons injure au sort.
Chose n’est ici plus commune :
Le bien nous le faisons, le mal c’est la fortune,
On a toujours raison, le destin toujours tort
La Fontaine

Lui aussi très fréquent, ce biais consiste à considérer que nos échecs proviennent de facteurs extérieurs mais que nos succès, en revanche, sont le fait de nos qualités propres uniquement. Dans le cadre scolaire, ce biais s’observe facilement : un élève qui a obtenu une bonne note aura tendance à considérer que son travail a porté ses fruits; alors que celui qui a obtenu une mauvaise note dira plus souvent qu’il n’a pas eu de chances, ou que le correcteur a été trop sévère. Ce biais est double : il implique une exagération de ses propres capacités, et dans le même temps un sentiment de victimisation dès que les choses ne vont pas dans le sens qui nous convient. C’est typiquement le biais dans lequel tombent une grande quantité de Social Justice Warriors, qui considèrent que tout ce qui les désavantage personnellement relève de l’oppression et n’a rien à voir avec leurs propres erreurs. A bien des égards, le biais d’autocomplaisance est un synonyme érudit de ce que dans la manosphère on appelle le Hamster.

biais cognitifs SJW

Si mon spectacle se passe bien, c’est parce que je suis une grande artiste. Si je me brûle, c’est qu’on m’avait refilé du mauvais matos.

La réalité est bien entendu, comme toujours, plus nuancée. Car si nous devons à nous-même une part de nos réussites comme de nos échecs, la chance y a également à voir. Tout être humain adore bénéficier d’avantages ou de privilèges, qu’il les mérite réellement ou pas, et a tendance à considérer que le seul fait qu’il les désire, ou travaille à les obtenir, suffit à prouver qu’il les mérite et que, donc, ne pas les avoir est une injustice. On retrouve là, également, la doctrine de l’Incel, qui estime injuste que les femmes ne s’intéressent pas à lui et qui croit que l’amour et le désir sont (ou en tout cas devraient être) des choses morales : un homme “bien” devrait, selon cette logique, être “récompensé” par un couple satisfaisant. Or il n’en est rien : il n’y a rien de plus aléatoire ni de plus injuste que l’amour et le désir. Ils ne se décident pas, ne se négocient pas. Et l’inadéquation de l’Incel avec les attentes des femmes auxquelles il s’intéresse n’est pas de la faute de ces femmes : c’est bel et bien lui qui pose sur le monde un regard inapproprié.

Quelques autres exemples du biais d’autocomplaisance :

  • Si je suis diplômé de HEC, c’est parce que j’en ai les capacités avant tout ! Le fait que mon père, grand patron, soit lui aussi issu d’HEC n’a rien à voir. N’importe quel fils d’ouvrier, s’il en avait les compétences et la volonté, aurait fait aussi bien que moi. 
  • Si je suis au chômage, ça n’a rien à voir avec les quatorze piercings qui me couvrent le visage et mes cheveux couleur lavande : c’est que les employeurs ne reconnaissent pas mes compétences et ne voient pas au-delà des apparences. 
  • Si j’ai été élu, c’est que les gens ont adhéré à mon programme. Cela n’a rien à voir avec le fait qu’ils aient rejeté celui de mon concurrent. 
  • Il est mort dans l’accident qu’il avait lui-même provoqué, certes. Mais c’est surtout de la faute des pompiers et du SAMU, qui ne sont pas arrivés assez vite.

Comme on le voit, le biais d’autocomplaisance est courant, très courant, et sans doute l’un de ceux dont il est le plus difficile de se détacher.

 

Les biais cognitifs sont partout et polluent notre raisonnement en permanence. Il n’existe aucun moyen sûr et définitif de s’en débarrasser. Mais on peut apprendre à les reconnaître et à s’en méfier. Plus généralement, on peut se souvenir que l’homme de raison se doit, en toutes choses, de se méfier des idées trop faciles ou des jugements par trop automatiques. La prudence intellectuelle, y compris à l’encontre de ses propres modes de fonctionnement, devrait toujours être de mise. 

 

Illustrations : Igor Starkov Elijah M. Henderson Brad Lloyd Tiraya Adam

Martial
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