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Contrairement à ce que l’on croit souvent, la notion de grossophobie n’est pas si neuve que cela : si certains groupes, comme Gras Politique, ont récemment émergé sur la scène médiatique et internautique, le mouvement, lui, est bien plus ancien. Comme la plupart des mouvements SJW contemporains, le mouvement de lutte contre la grossophobie (fat acceptance movement) a vu le jour aux États-Unis. Et comme beaucoup de concepts du même genre, entre la fin des années 1960 et le début des années 1970.

Mouvement anti grossophobie : trois vagues

La première manifestation de quelque ampleur (elle réunit 500 personnes environ) eut lieu en 1967 à New York. Les manifestants portaient des bannières « Think Fat », « Fat Power » ou encore « Buddha was fat ». Ils entendaient lutter contre la promotion de la minceur dans les médias et la publicité, et brûlèrent symboliquement une pile de livres de régime. La même année, se constituait la NAAFA : National Association for the Advencement of Fat People.

grossophobie

En France, le mouvement est apparu un peu plus tard : il faut dire qu’en termes d’obésité, les États-Unis ont toujours eu une avance certaine sur le Vieux Continent. Le mouvement fut d’abord porté par l’actrice Anne Zamberlan (1950-1999), qui en 1989 fonda l’association Allegro Fortissimo. Cinq ans plus tard, en 1994, elle publiait Coup de gueule contre la grossophobie, ouvrage dans lequel elle évoquait ses difficultés au quotidien (souffrant d’une obésité pathologique et certainement d’origine génétique, Anne Zamberlan pesait déjà 60 kilos à l’âge de 8 ans, et vécut toute sa vie adulte à 130 kilos pour 1m64) et de celles de ses frères et sœurs de misère.

C’est surtout à partir de là que le mouvement se développa en France, mettant l’accent sur les difficultés quotidiennes des obèses : stigmatisation, lits d’hôpital pas ou mal adaptés, places dans les transports en commun, discriminations à l’embauche, etc.

A partir des années 2000, avec l’essor d’Internet, se constitua une véritable fatosphère, comprenant sites associatifs, blogs, vidéos de conseils, etc. Dans le même temps, le mouvement se rapprocha des autres mouvements SJW, en intégrant des éléments intersectionnels à ses revendications. C’est également durant cette période que le discours se radicalisa : Healthy at every size (qui prétend que l’obésité n’est pas un problème de santé et qu’en dépit du fait que les obèses dépassent rarement les 65 ans, on peut être en bonne santé quel que soit son poids) devint un mot d’ordre répandu. Il ne s’agissait plus de pointer du doigt des problèmes sociaux qui aggravaient le quotidien des malades, mais bien de revendiquer l’obésité comme un élément identitaire.

Revendications

Les thèmes les plus couramment abordé comprennent :

  • Les discriminations à l’embauche, dans le système de santé, mais également dans les médias (peu d’obèses sur les plateaux télé) ;
  • La pression que les médecins et des professionnels de la santé exercent sur les personnes obèses, qui aurait pour résultat d’accroître leurs troubles psychologiques ;
  • Le mensonge selon lequel l’obésité serait pathologique, voire morbide ;
  • Le fait que les encouragements à la minceur ne seraient rien d’autre qu’une manière, pour les sociétés occidentales, de contrôler la déviance des individus d’une norme arbitraire ;
  • Une critique du business des régimes et du fitness, des coachs minceur, etc ;
  • Une demande de consultation des personnes obèses pour toutes les politiques publiques qui les touchent directement ou indirectement ;
  • La dégradation de l’image d’elles-mêmes dont souffrent les femmes grosses, alors que notre société promeut la minceur ; cette promotion reviendrait à ne voir la beauté d’une femme qu’au travers des yeux d’un homme, ce qui serait une forme d’oppression patriarcale. Porté par le groupe féministe radical Fat Underground, le mot d’ordre de ce dernier point a longtemps été : un régime est un médicament qui ne marche pas, pour combattre une maladie qui n’existe pas.

Et il est vrai que certaines revendications ne sont pas à écarter d’un revers de la main : Aux États-Unis, 80% des enfants ont déjà suivi un régime avant leur entrée en CM1. Plus de 10% de la population occidentale souffre d’un désordre alimentaire (boulimie ou anorexie). Si vous êtes obèse à 18 ans, vous avez deux fois moins de chances d’être en couple stable à 40 ans que si vous êtes mince. Et ainsi de suite. Des problèmes existent donc réellement. Mais la manière de les aborder des mouvements anti grossophobie est-elle la bonne ?

Anti grossophobie : une doxa discutable

L’un des éléments essentiels de la doxa anti grossophobie est l’idée selon laquelle les régimes et le sport, ça ne marche pas : si on est gros, on est gros, un point c’est tout, et on ne peut rien y faire. Dès lors, un obèse est une victime : ça n’est pas de sa faute. C’est génétique. Et tout problème qu’il rencontre au cours de son existence est une marque de l’oppression grossophobe ambiante.

Et c’est là que les choses commencent à se corser : car s’il est exact qu’environ 13% de la population mondiale porte un marqueur génétique qui encourage l’obésité en favorisant la prise de poids à alimentation égale, ce marqueur, en revanche, n’agit pas sur la perte de poids due à l’exercice physique. En d’autres termes : si vous êtes porteur de ce marqueur, vous aurez plus de difficultés à rester mince, votre corps ayant davantage tendance que la moyenne à synthétiser de la graisse. Mais ça ne sera pas impossible. Cela vous demandera seulement davantage d’efforts.

En outre, l’obésité pathologique touche 15.8% des hommes et 15.6% des femmes en France. Le surpoids (sans parvenir à l’obésité) concerne 56.8% des hommes et 40% des femmes. Autant dire que même si une partie de cette population peut effectivement souffrir d’une génétique désavantageuse, il ne saurait s’agir de la totalité des cas.

Obésité et grossophobie

Modifier son alimentation, changer son mode de vie et faire du sport : en effet, ça ne marche pas pour tout le monde. Seulement pour 99% de la population.

Cette ignorance des faits biologiques les plus élémentaires ne doit en aucun cas étonner : il faut en effet se souvenir que le mouvement a été, dès le début ou quasiment, noyauté par des féministes radicales, dont le déni du réel est la spécialité. Comme dans un certain nombre de ces mouvements radicaux, on retrouve d’ailleurs l’exception (la personne pour qui le sport et un mode de vie sain n’auront réellement aucun effet) présentée comme une norme.

Ainsi, à l’instar des mouvements féministes qui se servent, bien souvent, d’études biaisées, incomplètes ou mal interprétées, le mouvement anti grossophobie aime à faire usage de chiffres impressionnants mais quelque peu tordus. Ainsi, quand une étude indique que la plupart des régimes sont inefficaces, est-elle prise comme la garantie qu’il ne sert à rien de faire un régime. On pourrait cependant conclure, à partir des mêmes données, bien d’autres choses, par exemple :

  • Qu’un grand nombre de coachs minceur, qui publient ces régimes, sont des escrocs ;
  • Qu’un même régime ne fonctionnera pas de la même manière ni avec la même efficacité, pour tout le monde ;
  • Qu’il ne sert en effet à rien de modifier brutalement son alimentation, si c’est pour revenir à ses vieilles habitudes au bout de quinze jours.

En outre, l’étude indique bien que dans une minorité de cas, il y a eu succès. Mais ne se penche pas sur ces succès pour tenter d’établir ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins. Au contraire, on insiste sur le fait que suivre un régime est même un bon moyen de gagner du poids par la suite.

De la santé publique à l’irresponsabilité généralisée

Insensiblement, on passe donc d’un sujet de santé publique réel à une glorification de la paresse, de la mauvaise santé et d’une vie globalement malsaine. Car si une poignée de personnes, comme Anne Zamberlan, peuvent effectivement être considérées comme de graves handicapées génétiques, l’immense majorité des gros ont quelque responsabilité dans leur état. Mais à l’instar des revendications féministes contemporaines, il ne s’agit pas, il ne s’agit plus, de dire le réel, ni de rechercher des solutions concrètes : il s’agit désormais de faire de l’agit-prop, du buzz, de faire vivre des appareils associatifs et revendicatifs, de tenter de gratter des places, de l’argent public, des aides diverses. Non pour faire avancer une cause, mais bel et bien pour entretenir un mouvement.

Et si un tel mouvement croît et se développe, c’est que, fondamentalement, il titille l’un des travers les plus courants de la Jeune Fille ou du Dernier Homme contemporains : l’infantilisation narcissique. Rien n’est jamais votre faute ; agissez comme si demain n’existait pas ; vos actes n’ont pas à avoir de conséquences ; faites-vous plaisir immédiatement, cédez à la tentation. Consommez, consommez, consommez sans vous poser de question ! Aujourd’hui nous vous vendons des burgers mais demain nous pourrons vous vendre des pontages coronariens, des régimes minceur ou des gaines pour dissimuler vos courbes. Oui, vos complexes et votre maladie sont un fond de commerce. Mais votre faiblesse de volonté l’est tout autant. A l’instar du féminisme qui lutte contre le slut-shaming, la lutte contre la grossophobie n’est, bien souvent, qu’une glorification du caprice, de l’incapacité à penser le long terme, de la consommation, encore et toujours. Après tout, pour Narcisse, se remplir de bouffe ou de sexe, c’est quasiment la même chose : une tentative désespérée de remplir son vide intérieur, de combler son angoisse ontologique, dans une société qui a systématiquement détruit toutes les structures qui servaient à créer et à accueillir des individus responsables.

Et parce que Narcisse ne supporte pas de ne pas tout avoir, il invente le thin privilege : il prétend que les personnes minces sont privilégiées. Et le privilège, dans la doxa post-moderne, est une forme de péché capital. Alors Narcisse exige : il exige d’être vu, représenté, désiré, aimé, admiré, même et surtout s’il ne fait rien pour cela. Au nom d’une justice abstraite, il exige en réalité l’injustice ; au nom de l’égalité, il exige des privilèges pour sa pomme.

Si la beauté est effectivement un privilège (les gens beaux ont souvent une vie plus facile que les gens laids, c’est un fait), et qu’à ce titre elle est, par nature, injuste, elle ne saurait être commandée : on ne peut forcer les gens à aimer ce qu’ils n’aiment pas spontanément. Bien entendu, les critères de beauté ont un aspect social et culturel. Mais un aspect seulement : dès la naissance, les bébés préfèrent regarder de beaux visages, sur lesquels ils s’attardent plus longtemps que sur des visages laids. Et un visage trop gras est rarement considéré comme beau. Pour la bonne et simple raison qu’une partie de nos critères de beauté ne sont rien d’autre que des critères de santé : bien qu’il existe des exceptions, une personne en parfaite santé est généralement jugée plus belle qu’une personne physiquement malsaine.

alimentation et grossophobie

Des facteurs génétiques existent. Mais dans l’immense majorité des cas, la cause de l’obésité est une alimentation trop riche et des efforts physiques trop peu importants.

À l’instar d’un certain nombre de mouvements féministes contemporains, le mouvement anti grossophobie prétend non pas aider ses membres à mieux vivre, voire à acquérir un mode de vie plus sain, mais bien stigmatiser tout le reste du monde, dans une tentative de changer le réel à son profit. Il ne s’agit pas d’aider des personnes souffrant de problèmes psychologiques ou génétiques, de désordres alimentaires ou d’une image dépréciée d’elles-mêmes à s’en sortir : il s’agit d’expliquer à tous les autres qu’ils sont des salauds parce qu’ils ne trouvent pas les obèses sexy. Surtout, ne pas chercher en soi la cause de ses propres problèmes ni de ses propres dysfonctionnements : mieux vaut blâmer ceux qui n’en souffrent pas, c’est tellement plus confortable. Et tant pis si, au passage, on encourage des personnes en mauvaise santé à ne surtout rien faire pour être en meilleure santé. De la même manière que les mouvements anti slut shaming, il s’agit donc de promouvoir une idéologie de la victimisation et de l’irresponsabilité, du refus des idiosyncrasies ,du solipsisme : c’est moi, moi et encore moi qui compte. Mon caprice, mon ressenti, mes névroses. Et le reste du monde doit plier devant moi.

Une variante de mon corps, mon choix, existe d’ailleurs dans le mouvement anti grossophobie : si je suis gros, c’est mon problème, pas le tien, tu n’as pas à me juger. Si l’idée est tentante sur le principe (chacun étant effectivement, dans une certaine mesure, propriétaire de son corps), elle se heurte cependant à plusieurs problème pratiques. Le premier de ces problèmes est que nous vivons en société. La place supplémentaire prise par l’obèse dans les transports en commun, ses problèmes de santé pris en charge par la Sécurité Sociale : tout ceci affecte bel et bien les autres. Et s’il n’est pas légitime pour le pékin moyen d’insulter l’obèse qui passe, il est en revanche tout à fait légitime pour les politiques publiques de promouvoir la bonne santé, tout comme elles promeuvent (ou sont supposées promouvoir) la limitation de la consommation d’alcool ou l’encadrement des pratiques dangereuses. Tout ce qui affecte nos prochains entre potentiellement dans le champ du politique, que nous nous en félicitions ou que nous le déplorions.

Maladie des sociétés sur-productives et des populations dorlotées, l’obésité est un vrai et profond problème de santé publique. Mais justement parce qu’il s’agit d’un vrai problème, il est urgent de ne pas le laisser entre les mains de militants. De même que les féministes contemporaines ne représentent pas les femmes et que les militants LGTBQ+ ne représentent pas les personnes homosexuelles, les militants anti grossophobie ne représentent pas les gros : ils ne sont représentatifs que d’une petite minorité, bruyante car névrosée, d’exhibitionnistes médiatiques, qui cherchent d’abord et avant tout à ce que l’intégralité du monde tourne autour de son nombril. Mais au-delà du mouvement anti grossophobie lui-même : la seule existence de ligues de défense de ce type, glorifiant la laideur et le corps malade, et encourageant des personnes souffrant de maux physiques non seulement à ne pas y remédier mais encore à s’identifier, politiquement parlant, à ces maux, en dit beaucoup sur l’état des société occidentales contemporaines. 

Illustrations : rawpixel Robin Stickel

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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