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Ce qui s’énonce élégamment n’est pas toujours bien conçu : telle est en substance la conclusion qui s’impose au lecteur qui tomberait par hasard sur les propos de Francis Dupuis-Déri au sujet de la crise de la masculinité. Bien sûr, en cela, Francis Dupuis-Déri ne fait que s’inscrire dans une tradition de la parole politique et sociologique qui consiste trop souvent à dire joliment ce qu’on ne comprend pas tout à fait…

Résumé des propos de Francis Dupuis-Déri

Résumons rapidement la thèse de Francis Dupuis-Déri au sujet de la crise de la masculinité. Ce qu’on appelle crise est ici un mal-être exprimé par les hommes au sujet de leur place dans la société. Cette crise, nous dit-il, se produit à cause de l’avancée des femmes vers l’égalité et la liberté, et n’est rien de moins qu’une manipulation rhétorique employée par les hommes pour conserver leur « domination ». L’astuce, nous dit encore Francis Dupuis-Déri, se répète depuis l’antiquité latine et Caton l’Ancien. On la retrouve tous les quelques siècles, partout de par le monde et toujours avec des raisonnements « circulaires » qui incluent des références au divin ou à la nature. Ceux qui crient à la crise de la masculinité seraient de nos jours de pauvres bougres copiant les cercles féministes pour en faire un pendant masculin. Et notre discours de crise actuel se composerait de quatre éléments : la séduction, la question du suicide, les difficultés scolaires des enfants et les droits des pères divorcés. Pourtant, qu’on se rassure, le suicide des hommes était connu de Durkheim et les garçons étaient à la peine en langues au temps de John Locke (mais ceci, bien entendu, contrairement aux arguments masculins, n’est pas un sophisme par appel à la nature…). Enfin, dans une conclusion qui a de quoi laisser pantois, Francis Dupuis-Déri nous dit que pour plus d’égalité, on ne peut qu’espérer la venue rapide d’une crise réelle de la masculinité.

Entre sophisme…

Francis Dupuis-Déri appuie l’ensemble de sa thèse par un sophisme de piètre facture qui relève de la temporalité. En substance, il nous dit : « On en parle depuis longtemps et régulièrement, donc ce n’est pas grave ». Les suicides des hommes ? c’est chose connue depuis Durkheim. Les doutes de l’homme sur son rôle dans la société, c’était déjà d’actualité chez Caton l’ancien. Bref : on en a déjà beaucoup parlé donc ça ne peut pas être un « vrai » problème.

Diantre. Toute analogie simple permet pourtant de faire ressortir la vacuité de l’argument, que le zélé journaliste de Libération semble ne pas avoir relevée. Prenons la guerre, par exemple. On en parle depuis Homère, c’est un thème qui se répète dans la littérature, tous les siècles. Doit-on en conclure que ce n’est pas si grave et que c’est dans l’ordre des choses ? Les crises économiques, qui se répètent tous les 8 à 15 ans, dont on fait des gros titres et qui jettent nombre de gens dans la misère : ne sont-elles qu’une figure de rhétorique dénuée de réalité ? Imaginerait-on un anti-féministe dire qu’Aristophane parlait déjà d’un contexte d’oppression des femmes et que cela prouve bien qu’il ne s’agit que d’une manipulation rhétorique ? Non, il se ferait sans doute étriller.

Nous ne nous attarderons pas sur les habituels éléments de langage du discours féministe : la domination masculine, la manipulation, l’égalité et la liberté. Nombre de nos lecteurs savent déjà quoi penser de ses présupposés !

… et méconnaissance du sujet !

Pire : le discours de Francis Dupuis-Déri témoigne par moments d’une méconnaissance crasse de son propre sujet d’étude, particulièrement visible quand il évoque le discours de crise au masculin :

D’une manière générale, quand on dit qu’il y a une crise, on appelle à l’aide et on identifie la source du problème qui doit être neutralisée. Quand c’est un incendie ou une inondation, il n’y a pas de débat politique quant à la nature de la menace, mais quand il s’agit d’un sujet social, culturel, économique ou politique, ça oppose des groupes, des catégories ou des classes entre elles. Dans ce cas-là, donc, les hommes appellent les autorités à agir en leur faveur.

Selon Francis Dupuis-Déri, les hommes appelleraient les autorités à agir. Ce serait méconnaître gravement le discours masculin. A l’exception notable des MRA, qui conservent l’espoir que l’État volera au secours des hommes, il n’y a le plus souvent dans la sphère masculine que défiance à l’égard de l’action gouvernementale. Et ce sans même parler du mouvement MGTOW américain, historiquement étroitement lié à ses origines avec libertarians et un certain anarchisme de droite, mouvements eux aussi plus que méfiants à l’égard de tout ce qui pourrait ressembler, même de loin, à un État. Même sans aller jusqu’à citer ces exemples un peu éloignés de nous, le fait est que l’homme occidental moyen a compris que l’État n’est pas, et ne sera sans doute jamais, de son côté. Il a renoncé même à tenter de l’émouvoir. La dynamique de fond est à la prise de conscience et à la prise en main individuelle, ainsi qu’à l’entraide entre hommes solidaires, plutôt qu’à la mendicité et à la pleurniche.

Francis Dupuis-Déri ignore-t-il aussi l’existence de violence contre les hommes au point de vouloir déconstruire jusqu’à l’idée d’une symétrie des violences conjugales ? Selon Francis Dupuis-Déri, des centres de refuges pour femme (il n’en existe, étrangement, aucun pour les hommes) seraient dans la ligne de mire de certains. Voilà qui mérite selon lui de passer sous silence l’existence d’hommes battus. Malhonnêteté ou ignorance du sujet ? Il semble ne pas avoir compris, ou ne pas vouloir comprendre, que les MRA qui prennent la parole à ce sujet ne critiquent pas l’existence de foyers pour femmes mais déplorent l’absence de foyers pour hommes. Ce qui n’est pas exactement la même chose.

Francis Dupuis-Déri va plus loin : la violence conjugale au féminin ne serait pas physique, donc pas grave semble-t-il suggérer. Cette affirmation est fausse en soi (et quelques 30 décès par an en attestent, tout comme les malheurs de 180 000 hommes par an en France) et affligeante au regard des trésors législatifs déployés pour prendre en compte les souffrances psychologiques des femmes. Faudrait-il dans ce cas, et suivant la même logique, rayer le harcèlement moral de la loi, nier l’existence du « harcèlement de rue » et les concepts plus fantaisistes de « mansplaining », « manterrupting », « manspreading », « male gaze » ?

Francis Dupuis-Déri nous parle aussi de dangerosité, dit que le discours de crise de la masculinité sert de caution morale au meurtre de masse. A l’exception des incels américains violents, mouvement qui reste heureusement très marginal, il n’y a en parallèle du discours sur la masculinité aucun appel au meurtre. Nous avions, nous concernant, explicitement dénoncé la tentation incel sur neo-masculin…

Les causes de la crise

Selon Francis Dupuis-Déri, la crise résulte de quatre éléments, que nous allons prendre en détail :

La séduction : les femmes contrôlent la sexualité. Incompréhension : la sexualité justement n’est plus contrôlée, elle est déchaînée au sens propre du terme. Le chaos est total, pour le meilleur et surtout pour le pire. Francis Dupuis-Déri oublie opportunément de mentionner le couple, qui suit parfois la séduction et est aussi en crise.

Les suicides :es hommes se suicident trois fois plus que les femmes. Que Durkheim le mentionne en son temps ne relativise le problème en rien. Il faudrait plutôt s’en inquiéter. L’égalité « réelle » chère aux féministes n’a-t-elle donc pas progressé en la matière ?

Les problématiques scolaires : elles ne sont pas nouvelles selon Francis Dupuis-Déri, mais n’ont jamais été aussi criantes. Si John Locke mentionnait les langues, il ne parlait pas des mathématiques (où les garçons modernes sont aussi en difficulté), du baccalauréat (-5% de taux de réussite), ou de l’université (il y a près de 30% de moins d’hommes que de femmes)…

Les problèmes du divorce et de la paternité. Il n’échappera pas aux observateurs les plus objectifs que le droit français donne aux mères l’ensemble des droits une fois passé l’acte sexuel. L’avortement est à la discrétion seule de la mère (le père n’a pas son mot à dire en la matière alors qu’a priori un enfant se fait bel et bien à deux et qu’il devra en assumer les conséquences financières), le divorce est surtout demandé par les femmes et les pensions surtout versées par les hommes. La résidence des enfants revient en immense majorité aux mères. Le problème n’est certes pas nouveau mais, le nombre de divorces explosant, il devient la norme là où il était l’exception.

La crise de la masculinité et ce qu’il en est

Si la crise de la masculinité à la sauce Francis Dupuis-Déri paraît être un caprice narcissique masculin à multiples occurrences, c’est surtout que l’on a oublié de prendre en compte l’objet fondamental du féminisme contemporain. Cet objet, à l’évidence, est de « déconstruire » l’homme. Voilà qui mériterait qu’on s’y attarde. Jamais par le passé, Caton l’ancien nous en soit témoin, on n’a si clairement pointé l’homme du doigt pour l’accuser de tous les torts et de tous les maux, non pas pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est : coupable d’être un mâle. Les femmes ont obtenu plus de droits (sans obtenir davantage de responsabilité, mais laissons cette question de côté) mais n’ont jamais attaqué l’homme aussi clairement qu’aujourd’hui dans son identité.

Ainsi, et loin de ce que prétend Francis Dupuis-Déri, ce n’est pas parce que la femme peut travailler que l’homme est en crise, c’est parce qu’on nie son droit à lui, homme, d’être un homme bien. A l’école, on priera les garçons de se faire discrets dans les cours de récréation. Au collège, on lui apprendra à déconstruire sa propre identité. Plus tard, on le discriminera (conséquence réelle de toute mesure de discrimination positive), on jettera sur lui honte et discrédit dans la communication publique.

Plus encore qu’une crise de la masculinité, il faudrait parler d’une crise de « l’homme blanc cis-genre hétérosexuel ». Monsieur tout le monde en fait. Celui qui a fait la grandeur de l’Europe et son histoire au cours des trois derniers millénaires. Pour l’homme moyen, c’est donc la quadruple peine, ses « tares » multiples en faisant l’oppresseur universel, le salop indépassable. Cet aspect de la crise de la masculinité échappe d’ailleurs complètement à Francis Dupuis-Déri, et pour cause : il risquerait de contredire son propos et de montrer que la crise moderne a quelque chose d’inédit.

Comprendre le phénomène Dupuis-Déri

Francis Dupuis-Déri était invité par Libération pour vendre son livre. C’est, en l’espèce, presque un détail. Ce qu’il faut comprendre c’est le rôle de Francis Dupuis-Déri dans la sphère féministe contemporaine.

Le féminisme a besoin d’alliés et il en est un. D’autres feront avancer la cause féministe dans la loi (à l’instar de Maxime Forest, auteur d’un article tout aussi édifiant la veille dans le même journal) et lui, Francis Dupuis-Déri, sert de service après-vente pour les hommes déçus ou dépités par l’évolution de leur quotidien. On avait promis que plus d’égalité allait rendre la vie plus belle ? Ils n’ont jamais vu autant de femmes dépressives et névrosées, n’ont jamais payé autant d’impôts dilapidés en coûteux grattages de papiers, n’ont jamais été aussi accusés, par d’infondés préjugés. Pour les féministes et leurs alliés, déminer la crise de la masculinité c’est dire aux hommes avec paternalisme que leurs problèmes ne sont rien et qu’il y a plus urgent.

Concernant les problèmes des hommes, ils ont toujours existé après tout, donc ils n’ont qu’à les vivre avec. Aporie intellectuelle, ironie suprême, qu’on pourrait tout aussi bien retourner contre le féminisme.

Entretien sur Libération : lisible ici

Illustration : Robert Metz

Mos Majorum
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Mos Majorum est épris de bon sens et de sagesse antique, qu'il essaye modestement d'appliquer et diffuser au quotidien. Retrouvez Mos Majorum sur sa chaîne Youtube ici.

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