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L’une des principales caractéristiques du féminisme contemporain réside dans le fait qu’il ne s’agit pas, à première vue, d’un corps de doctrine unifié. Idéologie molle et polymorphe, capable d’accueillir des revendications si variées qu’elles peuvent en être contradictoires : première, deuxième, troisième, voire quatrième vague, féminisme libéral, féminisme socialiste, féminisme radical, féminisme différentialiste, anarcha-féminisme, féminisme queer pro-sexe, féminisme LGTBQ++, théologie féministe, sorcellerie et astrologie féministe, féminisme intersectionnel, féminisme trans-inclusive ou trans-exclusive, afro-féminisme, féminisme new age : les courants sont innombrables. Quoi de commun entre celles qui justifient et défendent l’excision au nom d’un combat contre le colonialisme culturel occidental et celles qui revendiquent leur droit à jouir ? Quoi de commun entre la lutte pour l’amélioration de la situation des femmes en Afghanistan, au Pakistan ou au Yémen et celle contre le mansplaining en Europe ? Cette polymorphie du féminisme contemporain présente, pour ses défenseurs, de nombreux avantages : ses aspects sont si nombreux et si variés que face à une critique ciblée, il suffit de se réclamer d’une autre école que celle visée et de clamer bien haut que votre contradicteur n’a rien compris, et que ce n’est pas ça le féminisme ! Dès lors, comment comprendre ce mouvement ? Comment déconstruire le féminisme, alors qu’il n’est, lui-même, que très peu construit ?

La tâche est d’autant plus ardue que la production académique en la matière, très souvent acquise aux thèses féministes, ne prend que peu la peine de définir l’idéologie en question, et pour cause : elle n’y a aucun intérêt. Les universitaires et penseurs féministes, en effet, n’aiment pas présenter leurs théories comme idéologiques. Une idéologie, qui n’est rien d’autre qu’une croyance, est une chose qui peut se réfuter sans preuve, puisqu’il ne s’agit que d’un choix moral et éthique individuel : à ce titre, il n’est pas plus, ni moins légitime, que le fait de croire ou de ne pas croire en Dieu. Mais présenter les choses ainsi revient à accepter qu’il ne s’agit que d’un point de vue, chose qu’une idéologie conquérante comme le féminisme ne peut en aucun cas accepter : à l’instar des idéologues staliniens ou maoïstes d’antan (dont beaucoup sont d’ailleurs issus), qui prétendaient que le marxisme-léninisme était une science exacte, les idéologues féministes d’aujourd’hui prétendent que leur doctrine est en réalité un champ d’études scientifiques ; women studies, gender studies, une part importante des sciences humaines et sociales : autant d’occasions d’user d’arguments d’autorité et d’arguments de citation (Telle chose a été dite dans une thèse de doctorat ! C’est donc vrai !)

Il existe cependant un moyen de ruser, de prendre une piste secondaire pour parvenir à une définition acceptable, et donc, in fine, sur laquelle il soit possible de réfléchir sereinement, du féminisme contemporain. Ce moyen consiste à prendre les choses à l’envers : car si les études tentant de définir clairement ce qu’est le féminisme sont rares, les idéologues féministes ont en revanche fait de réels efforts pour définir l’adversaire. Aussi existe-t-il un quasi-consensus autour des travaux de Michael Flood, chercheur et féministe militant qui a étudié les antiféminismes. Est, d’après lui, antiféministe toute pensée qui rejette au moins l’un de ces grands axes fondamentaux :

  • Les modes d’organisation des sociétés qui assignent aux hommes et aux femmes des fonctions sociales différentes ne sont ni naturels, ni venus de Dieu, mais uniquement des constructions sociales ;
  • Ces modes d’organisation favorisent les hommes, au détriment des femmes ;
  • Des actions collectives peuvent et devraient être menées afin d’obtenir des modes d’organisation des sociétés plus équitables.

Par effet de miroir, on peut donc légitimement en déduire que quiconque adhère à ces trois notions peut être défini comme féministe au sens large : tout comme un tabouret tient sur ses trois pieds, ne pas adhérer à une seule de ces trois doctrines vous exclut du champ du féminisme.

De façon assez amusante, existe une autre définition de l’antiféminisme : celle des sociologues canadiens Melissa Blais et Francis Dupuis-Déri, qui le décrivent comme une version extrême du masculinisme, dans laquelle les problèmes qui touchent les hommes sont imputables à la féminisation de la société. Nous ne nous attarderons cependant pas sur cette définition, tant il est évident qu’elle se place dans le champ de l’inversion accusatoire : en effet, quiconque définirait le féminisme comme « le fait de considérer que les problèmes qui touchent les femmes sont imputables aux hommes » se verrait immédiatement taxer de macho qui caricature tout et n’a rien compris. Et ce même quand, de facto, c’est bien ce qui se passe. Revenons donc aux trois piliers de Michael Flood.

Le féminisme contemporain est-il une révolte contre le réel ?

Le premier pilier, et sans doute le plus important, estime que si, certes, les sociétés conçoivent les hommes et les femmes comme différents (et c’est indéniable, aucune société humaine n’ayant jamais attribué aux hommes et aux femmes des rôles absolument identiques), cette différence ne serait justifiée par rien de précis : il n’y aurait ni raison naturelle à cela, ni raison divine. Tout ne serait que construction sociale.

Évacuons d’emblée la question divine, qui relève de la croyance de chacun, et penchons-nous sur les deux autres aspects de la définition : le refus d’une nature de chacun des sexes, qui lui attribuerait des tâches précises, et la notion de construction sociale.

Ne serait-ce que sur le plan purement physique, force est de constater qu’hommes et femmes présentent un dimorphisme certain. Bien entendu, on aura beau jeu d’affirmer qu’il existe des exceptions (et de fait, il y en a : 10% des hommes adultes sont plus petits et plus légers que la majorité des femmes adultes), mais, justement, il ne s’agit que d’exceptions. La norme existe, et la norme indique que le mâle humain moyen pèse une vingtaine de kilos de plus que la femelle humaine moyenne et mesure une tête supplémentaire. Il dispose également d’une force physique plus importante, d’une plus grande tolérance à la douleur physique, d’une plus grande résistance au froid. Son dosage en testostérone, environ quinze fois plus élevé que celui de la femelle, le pousse également à des comportements différents. La puberté ne se déclenche pas exactement au même moment d’un sexe à l’autre, et ses différentes phases sont décalées : la phase de prise de risque, en particulier, se termine plus tard chez le garçon ; elle correspond, chez les autres animaux, à la période durant laquelle le jeune mâle défie les mâles plus âgés du groupe pour le contrôle des femelles, ou celle durant laquelle il quitte le groupe pour fonder sa propre famille.

Au chapitre des différences comportementales, psychologiques et intellectuelles entre les sexes, on peut également constater, en vrac :

Bref : biologiquement et matériellement parlant, tout indique que les deux sexes ont été équipés par Dame Nature (ou Dieu, selon ce que vous croyez) de matériel et de capacités très différents. Espérer qu’avec de telles différences, ils organisent leurs sociétés sur un mode strictement paritaire, dans lequel chacun des deux sexes serait affecté rigoureusement aux mêmes types de tâches et de fonctions que l’autre et en tirerait les mêmes résultats, revient à espérer que des sociétés humaines soient tellement riches qu’elles puissent se permettre, à chaque poste, de s’offrir le luxe d’employer 50% d’individus moins aptes que les autres 50% à cette tâche précise, et traitent cette moitié d’incompétents relatifs aussi bien et de manière aussi positive que l’autre moitié. Spoiler alert : ça n’arrive jamais. Les sociétés humaines subissent, au même titre que les individus biologiques, une pression évolutive : celles qui sont inadaptées périssent. Celles qui survivent sont celles qui ont été capables d’optimiser leurs ressources, notamment (mais pas uniquement) par une répartition des tâches sociales permettant la mise en valeur des excellences particulières des individus qui les composent.

Pour nier ces différences, il faut être soit très malhonnête, soit très mal renseigné. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Peggy Sastre dénonce le dogmatisme et l’analphabétisme scientifique du féminisme mainstream, qui tend à nier les faits les plus élémentaires. A ce titre, ce féminisme contemporain peut apparaître comme une forme de révolte contre le réel, de refus de la différence et des héritages évolutifs humains.

Féminisme contemporain analphabétisme

L’analphabétisme scientifique et rationnel du féminisme contemporain permet toutes les dérives.

La notion de construction sociale

Le premier pilier comprend également une notion vague, et souvent comprise de travers : celle de construction sociale. Bien évidemment, les rôles genrés, dans les sociétés humaines, sont des constructions sociales, en cela qu’il s’agit, à bien des égards, de fictions. Mais cela ne veut pas dire qu’ils sont pour autant faciles à modifier.

Comme le montre Yuval Noah Harari dans son livre Sapiens, l’une des caractéristiques de l’être humain, et peut-être la seule qui le différencie des autres singes, est le fait qu’il construise des ordres imaginaires. Ces ordres imaginaires sont des fictions, en cela qu’ils ne sont que des constructions intellectuelles et sociales, qui n’ont d’influence sur le réel qu’autant qu’on y croie. Pour autant, il ne suffit pas de considérer une chose comme une construction sociale pour s’en émanciper : l’argent, la loi, la justice, la frontière, l’État, la famille, les Droits de l’Homme et bien d’autres choses qui constituent notre quotidien sont des constructions sociales : si demain, plus personne ne croit à la valeur de l’argent, par exemple, il cesse d’exister. Et si chacune de ces notions est critiquable, selon le point de vue et l’idéologie qu’on adopte, aucune ne saurait être remise en question au seul motif qu’il s’agit d’une construction sociale. Car ce n’est ni par plaisir, ni par désœuvrement, ni par méchanceté que l’être humain élabore des ordres imaginaires, mais bien parce qu’ils répondent à des besoins précis de la vie en sociétés complexes.

Il est donc exact de désigner l’affectation de chacun des deux sexes à des tâches traditionnellement différentes comme une construction sociale. Mais cela ne signifie pas pour autant :

  • Que cette construction est arbitraire et illégitime ;
  • Que cette construction ne sert à rien ;
  • Que cette construction peut être facile à déconstruire ;
  • Ni même s’il serait souhaitable ou non de le faire.
féminisme et construction sociale

Après tout, le féminisme contemporain lui-même n’est rien d’autre qu’une construction sociale…

Une société qui bénéficie aux hommes ?

Même si l’on admet comme exact le premier pilier, restent les deux autres. Le deuxième pilier stipule que les différences de traitement dans les sociétés humaines entre les hommes et les femmes se font au détriment des femmes. Là encore, la formulation doit être examinée avec soin. Il est en effet parfaitement exact que nos sociétés marginalisent, brutalisent, relèguent à la misère, certaines femmes. Mais pour autant, peut-on considérer qu’elles sont, dans l’ensemble, défavorables aux femmes ? Rien n’est moins sûr. Pour qu’une société puisse être considérée comme défavorable aux femmes en général, il faudrait en effet qu’à travail et mérite égal, les femmes gagnent moins, par exemple. Or, bien que cela fasse partie du credo féministe classique, le mythe des écarts de salaires est en très grande partie infondé. Tout comme est infondée l’idée selon laquelle les hommes discrimineraient les femmes en général : en réalité, comme l’a montré la découverte de l’effet Women are wonderful, c’est le contraire. Le groupe le plus sexiste n’est pas celui que l’on croit, les femmes étant, en règle générale, à 350% plus sexistes que les hommes.

Suicides, chômage, morts au travail … les chiffres sont connus, mais ils valent toujours la peine d’être rappelés. Car la réalité est là : si, effectivement, un certain nombre de femmes se sentent spoliées ou malheureuses dans la société contemporaine, en particulier du fait de sa déstructuration d’une part et d’un trait caractériel N plus marqué, les données observables, elles, concluent que dans les faits, ce sont bien les hommes qui souffrent le plus du monde dans lequel nous vivons.

Cela ne signifie aucunement, bien entendu, que notre société soit parfaite, ni qu’aucune femme n’y est jamais violentée, ni bafouée. Cela signifie, en revanche, qu’aucune société dans l’histoire humaine n’a jamais été aussi confortable pour les femmes que celle dans laquelle nous vivons, et que le prix de ce confort est payé, cher, très cher, par des hommes, et en particulier ceux qui se situent tout en bas de l’échelle sociale ou de l’échelle cognitive.

Changements possibles, changements souhaitables

Reste le troisième point, qui brille par son flou. Car le problème de la mesure se pose ici : à quoi reconnaîtrait-on une société plus équitable ? Sachant qu’une société juste est, par nature, une société inégalitaire (puisqu’elle donne à ceux qui méritent davantage qu’à ceux qui ne méritent pas), et compte tenu des différences fondamentales entre hommes et femmes, comment saurions-nous que nous sommes parvenus à l’équité ? La parité 50/50 n’est pas l’équité : elle est même l’une des plus flagrantes formes d’injustice, puisqu’elle promeut certains individus (tantôt les uns, tantôt les autres, selon les cas et les domaines) en raison de leur sexe, c’est-à-dire en raison d’un aspect de leur personne dont ils ne sont pas responsables. Il s’agit donc bel et bien d’une mesure sexiste. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le même raisonnement pour un autre aspect de la personnalité qui ne dépend pas des actes de l’individu mais de sa seule naissance : comment qualifierait-on, par exemple, un mouvement politique qui, en France, prétendrait imposer dans toutes les entreprises et tous les secteurs d’emploi un quota minimal de 80% de Blancs gaulois de souche (y compris dans les snacks kebab) ? Si vous trouvez la mesure raciste en ce qui concerne l’origine ethnique, il n’y a aucune raison de ne pas la trouver sexiste en ce qui concerne les sexes.

féminisme contemporain égalité

La revendication de l’égalité est très pratique : elle permet de ne pas avoir à demander la justice.

Mais si la parité n’est pas souhaitable, comment savoir que l’on est parvenu à l’équité ? Quelle mesure nous permettrait de nous assurer que nous nous en rapprochons ou nous en éloignons ? Le problème est d’autant plus épineux qu’on ne peut en aucun cas, pour cela, faire confiance aux groupements féministes. Et pour cause : comme toute organisation humaine, le but premier de ces groupes est d’assurer leur propre continuité. Aucun groupement contestataire ne s’autodissout quand il parvient à obtenir ce qu’il avait demandé au départ : ne serait-ce que parce que ses succès l’encouragent à demander davantage, mais aussi parce que le groupe est structuré par des membres permanents, dont la contestation est le gagne-pain, et parce que, en ce qui concerne les groupes féministes, une quantité phénoménale d’argent public est en jeu, argent dont personne n’a envie de se priver en avouant que la lutte est terminée. Aucun de ces groupes n’admettra donc jamais que nous sommes déjà parvenus au maximum de ce que peut offrir un État : la stricte égalité devant la loi. Car l’avouer reviendrait à mettre au chômage toutes celles qui en vivent grassement. Et quand on a passé sa vie à contester, il est rare qu’on dispose des compétences nécessaires pour exercer un vrai métier dans le civil. C’est même d’ailleurs souvent parce qu’on ne disposait pas de telles compétences ou qu’on était trop fainéante pour les acquérir qu’on en est venue à la contestation en premier lieu.

Trois piliers fragiles

L’idéologie féministe postmoderne est donc, finalement, construite sur trois piliers relativement fragiles. Sans doute, d’ailleurs, la fragilité de ces piliers de base explique-t-elle le foisonnement des mouvements de niche aux réclamations les plus variées : quand on sait (consciemment ou pas) que sa base de revendications est fragile, on a tout intérêt à noyer le poisson.
Trois piliers qu’il est somme toute assez facile de démonter pour peu qu’on s’y attaque d’une manière froide et rationnelle. Pourtant, cette idéologie domine. Nous étudierons pourquoi et comment dans un prochain article mais pour l’heure, un point est à garder en tête : les arguments ci-dessus développés sont destinés à un usage prophylactique, et non à un usage thérapeutique. Vous pouvez vous en servir pour vacciner à l’avance une jeune personne ou un adolescent contre le sectarisme féministe mais pas forcément pour désintoxiquer une personne déjà touchée. Le féminisme contemporain, en effet, peut à bien des égards être considéré comme une secte, comme en témoigne cette lettre, citée récemment par Julien Rochedy : 

Illustrations : Arièle Bonte Shaojie Sharon McCutcheon Mikail Duran

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Café des Hommes.

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