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La société contemporaine a d’étranges et souvent contradictoires obsessions. Ainsi, elle célèbre la diversité mais pourfend les inégalités. En oubliant au passage que si on est divers, on est différents, et que si on est différents, c’est qu’on est inégaux en capacités, en culture, en vision du monde, et ainsi de suite : il ne peut donc pas y avoir à la fois de diversité et d’égalité en toutes choses. Outre ce type de paradoxe, elle est également aveugle à bien des inégalités, au premier rang desquelles ont trouve les droits reproductifs des femmes et des hommes.

On parle de droits reproductifs à peu près depuis la Proclamation de Téhéran, en 1968 (à l’époque, l’Iran était encore un pays « fréquentable », et les Nations Unies avaient organisé à Téhéran un sommet sur les droits humains, deux décennies après leur adoption générale). Et depuis la Proclamation de Téhéran, on ne cesse de considérer que les femmes ont besoin de davantage, toujours davantage, de droits et de possibilités quant à leur propre reproduction.

Droits reproductifs il y a cinquante ans

Depuis la conférence de 1968, de fait, s’est développé un droit à l’avortement, ainsi que des contraceptions faciles d’accès, et sous un grand nombre de formes différentes. Avant les années 1960, les options étaient en effet limitées, en ce qui concernait le contrôle de la fertilité féminine. Les femmes, avaient, en gros, le choix entre cinq méthodes :

  • L’abstinence
  • L’usage de préservatifs
  • La ligature des trompes
  • Les méthodes naturelles, de type Ogino
  • Le coït interrompu

Si une jeune fille tombait enceinte, elle devait en général garder l’enfant. Il était courant qu’elle épouse l’homme qui l’avait mise dans cette situation, se retrouvant ainsi « piégée » avec lui. Malgré tous ces obstacles, les familles limitaient déjà leur reproduction et il était déjà rare de trouver des fratries de plus de quatre ou cinq enfants. Les couples, semble-t-il, trouvaient bien le moyen de se débrouiller, sans pour autant que leurs droits reproductifs se soient trouvés garantis par des lois et des déclarations.

Les familles n’ont pas attendu le droit à l’avortement pour contrôler leur fertilité.

Quant aux hommes, ils disposaient, en ces époques de patriarcat tyrannique qui, c’est bien connu, les avantageait tellement à tous les égards, d’au moins cinq méthodes pour contrôler leur fertilité :

  • L’abstinence
  • L’usage de préservatifs
  • La vasectomie
  • Les méthodes naturelles, de type Ogino
  • Le coït interrompu

S’ils mettaient une partenaire enceinte, il était courant qu’elle garde l’enfant, l’avortement étant illégal. Ils étaient alors contraints de l’épouser et de subvenir à ses besoins, ainsi qu’à ceux de leur descendance commune.

Comme on peut aisément le constater, le déséquilibre était flagrant, et l’injustice criante. Plus sérieusement : si les deux sexes étaient, peu ou prou, logés à la même enseigne, il est vrai que les hommes avaient toujours la possibilité de s’enfuir. Nombre de carrières à la Légion Étrangère ont commencé ainsi. Il ne faut cependant pas croire que cela ait été un luxe, ni un confort particulier : les poursuites en reconnaissance de paternité existaient déjà, et pour éviter une paternité non voulue et accidentelle, il fallait bien souvent changer de pays et de vie, tout laisser derrière soi, bref : payer un prix considérable. De quoi en dissuader la plupart.

Tout cela signifiait une chose : consentir à un rapport sexuel était alors synonyme de consentir à prendre le risque de devenir parent.

Droits reproductifs aujourd’hui

Cinquante ans après la Proclamation de Téhéran, les choses ont changé. Beaucoup changé. Aujourd’hui, pour contrôler sa fertilité, une femme dispose de :

  • L’abstinence
  • L’usage de préservatifs
  • La ligature des trompes
  • Les méthodes naturelles, de type Ogino
  • Le coït interrompu
  • La pilule et ses dérivés (patchs, injections…)
  • Le stérilet
  • La pilule du lendemain
  • L’avortement
  • L’accouchement sous X

La généralisation de la contraception, et notamment la pilule et le stérilet, a permis aux femmes d’avoir un contrôle à peu près complet sur leur fertilité. L’épidémie de SIDA a encouragé, de plus, les gens à utiliser largement le préservatif. Si jamais tout cela ne suffit pas et qu’une prise de risque a tout de même eu lieu, reste la pilule du lendemain, qui peut être prise dans les cinq jours. Et si même celle-ci est oubliée, l’IVG reste encore possible jusqu’au troisième mois. Et pour le cas où trois mois, ce ne serait pas assez, reste encore l’ultime possibilité : mener la grossesse à son terme, accoucher sous X et laisser l’enfant à la DDASS. Cinq lignes de défense, pas moins, contre les enfants non désirés.

l'avortement est un crime

Pour parvenir à naître aujourd’hui en Occident, il faut déjà être sacrément chanceux.

Cela a plusieurs conséquences, et non des moindres, quant aux comportements des individus. En effet, pour une femme contemporaine, consentir à un rapport sexuel ne signifie plus consentir à un risque de grossesse. Mieux encore : se retrouver enceinte néanmoins ne signifie plus devoir devenir mère et mener une grossesse à son terme ne signifie plus devoir élever l’enfant. Cela signifie également autre chose : le contrôle qu’une femme exerce sur sa propre fertilité concerne non seulement le rapport sexuel, mais également les neuf mois qui suivent. Dernièrement, les avancées de la PMA permettent même à beaucoup de femmes de pouvoir envisager une séparation complète entre leur reproduction et toute forme de sexualité.

Dans le même temps, les droits reproductifs de l’homme, eux, ont absolument stagné. S’il désire contrôler sa fertilité et ne pas avoir d’enfant, ou pas maintenant, ou pas avec cette femme-là, il dispose toujours des cinq mêmes méthodes qu’avant. Pas une de plus.  Certes, cela peut être suffisant dans bien des cas. Mais il est à noter que le contrôle qu’un homme exerce sur sa propre fertilité prend fin dès que le rapport sexuel est achevé. Pour lui, il n’existe qu’une seule ligne de défense.

droit reproductif

Les avancées des techniques pharmaceutiques ont produit des changements de société considérables … et ouvert de vastes marchés.

Mais la différence entre les deux sexes va plus loin encore : en effet, si sa partenaire tombe enceinte malgré les précautions, le fait d’utiliser ou de ne pas utiliser la pilule du lendemain, d’avoir ou de ne pas avoir recours à une IVG, relèvent de sa seule décision et de sa seule responsabilité. L’homme ne peut en aucun cas la forcer à garder un enfant dont elle ne veut pas. Il ne peut pas non plus la contraindre à avorter si elle ne le souhaite pas. En revanche, elle est parfaitement en droit d’exiger de lui une pension alimentaire pour l’enfant en question, et ce même s’il a exprimé le souhait de ne pas devenir père. L’Europe a (encore) un peu de retard par rapport aux États-Unis à ce niveau, mais Outre-Atlantique, les procès les plus hallucinants ont eu lieu, en la matière : ainsi, un jeune homme devenu (sans le savoir) père à l’âge de 14 ans, après avoir été violé par l’une de ses enseignantes, s’est vu contraint, huit ans après, de lui verser une pension alimentaire pour l’enfant conçu lors de ce rapport. Dans un autre cas, un donneur de sperme a été poursuivi par le couple lesbien qui avait reçu son don plusieurs années auparavant afin que, lui aussi, subvienne aux besoins de l’enfant. Et devant la justice, c’est le couple qui a gagné. Ces deux affaires datent de 2014. Habituellement, les folies américaines les plus furieuses mettent une dizaine d’années à nous parvenir : si tout va bien, que le vent est bon et que le temps se maintient, nous devrions donc profiter de ce genre de merveille post-moderne en Europe d’ici à 2025.

Pour résumer tout cela : comme il y a cinquante ans, pour un homme, consentir à un rapport sexuel équivaut à consentir à prendre le risque de devenir père. Et s’il ne conserve pas de bons rapports avec la mère, il peut être contraint de payer, encore et toujours, sans pour autant que ce devoir s’accompagne du moindre droit ni de la moindre influence quant à l’éducation de l’enfant.

On peut exprimer les choses autrement. Par exemple en comparant ce qu’implique, pour chacun des partenaires, le consentement à un rapport hétérosexuel :

  • Pour la femme : consentir au rapport sexuel implique … qu’elle consent à un rapport sexuel, et rien de plus.
  • Pour l’homme : consentir au rapport sexuel implique qu’il consent à un rapport sexuel, qu’il consent à la possibilité de devenir père et qu’il accepte par avance d’apporter à sa partenaire et à leur enfant un soutien au moins financier pour, au minimum, les 18 prochaines années.

Une autre manière encore d’exprimer la chose pourrait être de lister les décisions qui font de vous un père ou une mère.

Pour devenir mère, il faut passer par au moins cinq décisions :

  • Avoir eu un rapport sexuel sans préservatif
  • Ne pas avoir pris sa pilule
  • Ne pas avoir pris la pilule du lendemain
  • Ne pas avoir avorté
  • Ne pas avoir accouché sous X

Pour devenir père, il suffit de passer par une décision :

  • Avoir eu un rapport sexuel sans préservatif
droits reproductifs

Dès que ce sera terminé, celui du haut perdra tous ses droits.

Quelles solutions ?

On peut bien entendu objecter que c’est la nature, qu’on n’y peut rien : comme l’enfant grandit dans le corps de la mère, elle a nécessairement plus d’influence sur lui. Le problème de cet argument, c’est que lorsqu’on parle de nature, qu’on évoque les différences de capacités ou de comportements entre les sexes, qu’on explique que les deux sexes n’ont pas les mêmes aptitudes, et que cela explique bien des choses dans la société, on est généralement traité de sale machiste oppresseur privilégié et patriarcal. La nature semble être un frein à l’égalité et un odieux reliquat d’un temps dépassé quand elle ne va pas dans la direction souhaitée, mais, au contraire, un argument valable quand elle favorise les femmes.

Il n’y a pourtant aucune fatalité en la matière. Si on reprend le processus décisionnel depuis le début, on constate, en effet que l’argument de nature ne s’applique pas à toutes les étapes, loin de là.

Au moment du rapport sexuel, pas de souci : les deux partenaires sont à égalité et ont tous les deux la possibilité d’utiliser ou non un préservatif. Pour ce qui est de la pilule, l’homme n’a pas son mot à dire à ce niveau, et c’est normal. Ce n’est pas de son corps qu’il s’agit, ce n’est pas lui qui s’empoisonne avec une médication dangereuse. C’est ensuite que les choses deviennent plus intéressantes : au moment de la pilule du lendemain, de l’avortement ou de l’accouchement sous X. Des aménagements législatifs sont tout à fait possibles, afin de donner à l’homme des droits sinon égaux (la nature n’y consentant pas), du moins équivalents à ceux de la mère.

Ainsi, durant les premiers mois de la grossesse (tant qu’un avortement est encore possible), l’homme pourrait-il avoir la possibilité de renoncer par avance à sa paternité. Ce faisant, il renoncerait à tous ses droits, mais également à tous ses devoirs à l’égard de la mère et de l’enfant. Libre à elle de poursuivre ou de ne pas poursuivre la grossesse en conséquence, mais sans possibilité de poursuivre le géniteur par la suite. De la même manière que la mère n’a pas besoin du consentement du père pour avorter, celui-ci ne devrait pas avoir besoin de son consentement à elle pour renoncer à sa paternité.

De même, l’accouchement sous X permet certes à la mère de mener à terme sa grossesse puis de se délester des responsabilités de parent, mais pourquoi en priverait-elle nécessairement le père aussi ? Celui-ci pourrait avoir la possibilité, s’il le souhaite, de récupérer seul la totalité de l’autorité et de la responsabilité parentale, le désistement de sa partenaire n’ayant pas nécessairement à le concerner directement.

Ce type de procédure, sans établir une impossible stricte égalité, garantirait a minima des droits et possibilités équivalents aux deux parties concernées. Dans les deux cas, le consentement à un rapport sexuel et le consentement à la parentalité seraient ainsi découplés.

L’autre option serait de mettre les deux sexes sur un pied d’égalité dans l’autre sens : en supprimant toutes les options développées depuis les cinquante dernières années, en renverrait chacun à sa propre responsabilité et au contrôle de son propre comportement. On rappellerait que, sauf en cas de viol, personne n’est jamais obligé d’avoir un rapport sexuel, et surtout pas un rapport non protégé. Et que l’abstinence reste le meilleur contraceptif qui soit. Mais défendre de telles idées face à la Jeune Fille contemporaine, lui suggérer qu’elle a des devoirs et des responsabilités, et que ses actes ont des conséquences, c’est aller très loin, bien trop loin, et se ranger dans le camp du Mal.

Cette option est pourtant la seule alternative à un accroissement des droits des hommes … sauf bien entendu à désirer volontairement rester dans l’inégalité. Abolir la révolution sexuelle ou l’achever : telles sont les alternatives si l’on souhaite parvenir à une égalité réelle entre les deux sexes en matière de droits reproductifs. Mais demeurer au milieu du pont, comme nous le sommes aujourd’hui, c’est condamner la moitié des êtres humains à être les éternels dindons de la farce.

Si l’on se veut cohérent, il est impossible à la fois de défendre le droit à l’avortement pour les femmes et le devoir, pour les hommes, d’assumer une paternité quoi qu’il arrive, sans avoir de prise sur le déroulement des événements. Face à une même situation légale, traiter les personnes de manière différentes en fonction de leur sexe, cela s’appelle du sexisme. Et, Marlène Schiappa nous le répète assez souvent, le sexisme, c’est vraiment très vilain.

Illustrations : Kelly Sikkema Romi Yusardi NeONBRAND Thought Catalog Irina Murza

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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