Effet Barnum : l’illusion d’être unique

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L’Effet Barnum est un biais cognitif courant, également connu sous le nom d’Effet Forer, ou, pour être plus descriptif ; effet de validation personnelle subjective. Cet effet consiste à accepter comme une description correcte de sa propre personnalité ou de sa propre situation une déclaration vague et pouvant s’appliquer à quasiment tout le monde.

L’expérience de Forer

Si l’effet porte le nom du psychologue Bertram Forer, c’est que celui-ci l’a illustré à la perfection lors d’une expérience menée à 1948. Il a soumis ses étudiants à un test de personnalité puis, sans tenir compte de leurs réponses à ses questions, a fourni à chacun, séparément, une soi-disant analyse de leur personnalité quelques jours après, en leur demandant si elle était exacte ou non.

L’analyse était la suivante :

Vous avez besoin d’être aimé et admiré, et pourtant vous êtes critique avec vous-même. Vous avez certes des points faibles dans votre personnalité, mais vous savez généralement les compenser. Vous avez un potentiel considérable que vous n’avez pas encore utilisé à votre avantage. À l’extérieur vous êtes discipliné et vous savez vous contrôler, mais à l’intérieur vous tendez à être préoccupé et pas très sûr de vous-même. Parfois vous vous demandez sérieusement si vous avez pris la bonne décision ou fait ce qu’il fallait. Vous préférez une certaine dose de changement et de variété, et devenez insatisfait si on vous entoure de restrictions et de limitations. Vous vous flattez d’être un esprit indépendant ; et vous n’acceptez l’opinion d’autrui que dûment démontrée. Vous avez trouvé qu’il était maladroit de se révéler trop facilement aux autres. Par moments vous êtes très extraverti, bavard et sociable, tandis qu’à d’autres moments vous êtes introverti, circonspect et réservé. Certaines de vos aspirations tendent à être assez irréalistes.

Les étudiants, invités à noter la pertinence du travail analytique, ont donné en moyenne une note de 17.04/20 au texte de Forer. Et pour cause : un tel descriptif peut s’appliquer à peu près à tout le monde. Mais le fait de le présenter comme quelque chose de personnalisé a contribué à induire les cobayes en erreur.

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Nous avons toujours tendance à imaginer que le monde entier nous est destiné.

Les ressorts de l’Effet Barnum

Quelque bien qu’on dise de nous, on ne nous apprend rien de nouveau.
La Rochefoucauld

La puissance de l’Effet Barnum repose sur trois piliers essentiels. La plupart du temps, n’importe quelle personne pas trop stupide identifierait l’analyse comme trop vague et trop générale pour vouloir dire quoi que ce soit. Mais pas si les trois piliers sont réunis :

  • Unicité : le sujet est persuadé que l’analyse le concerne spécifiquement. Elle peut ne pas s’appliquer qu’à lui seul, notamment quand on indique qu’elle concerne un groupe général auquel le sujet appartient.
  • Positivité : la plupart des termes employés sont positifs. Les termes négatifs sont immédiatement compensés, contrebalancés ou excusés par autre chose, afin de ne pas créer de rejet de la part de la cible.
  • Autorité : la personne qui émet l’analyse est reconnue (à tort ou à raison) comme spécialiste en son domaine par la cible.

Quand ces trois aspects sont présents, l’Effet Barnum tend à passer comme une lettre à la poste.

Dix preuves de l’Effet Barnum

Autre exemple de ce biais cognitif : un petit jeu à faire entre amis. Prétendez que vous avez mis la main sur un test psychologique extraordinairement efficace, mis en place dans une grande université américaine, et basé sur les cycles cérébraux en rapport avec la perception inconsciente des chiffres et des valeurs (selon la culture et les croyances de votre auditoire, n’hésitez pas à ajouter un peu plus de baratin; citez même Forer, si ça vous chante). Ce test est très simple : on prend une feuille de papier et on la divise en dix colonnes, numérotées de 1 à 10. Une fois cela fait, chaque participant indique :

  • Dans la colonne 1, le chiffre de son jour de naissance
  • Dans les colonnes 2, 3, 4, 5 et 6 : des noms de personnes du sexe opposé qu’elle connaît ou fréquente. Les premiers qui lui viennent en tête.
  • Dans les colonnes 7, 8, 9 et 10 : des titres de chansons. Là encore : les premiers qui lui viennent en tête.

Et c’est tout ! Maintenant, vient le moment de l’analyse. Bien entendu, ne révélez pas votre méthode : donnez simplement les résultats…

  • Si le chiffre en 1 est pair, déclarez que la personne a un grand sens des responsabilités. S’il est impair, qu’elle est capable de fournir beaucoup d’efforts. Si vous avez beaucoup de cobayes et voulez varier les plaisirs, vous pouvez ajouter d’autres éléments : la personne peut être clairvoyante, courageuse, etc.
  • Déclarez que le cobaye a beaucoup en commun avec la personne nommée dans le colonne 2.
  • La personne nommée dans la colonne 3 est une personne à qui le cobaye tient tout particulièrement.
  • Celle nommée dans la colonne 6 est une personne avec qui le cobaye aimerait entretenir des rapports plus étroits mais avec laquelle elle peut connaître des difficultés relationnelles.
  • Celles dans les colonnes 4 et 5 sont des personnes que le cobaye croit connaître mais qu’au fond de lui il aimerait mieux comprendre.
  • La chanson de la colonne 7 est celle que le cobaye associe mentalement à sa relation avec la personne de la colonne 2.
  • La chanson de la colonne 10 est celle que le cobaye associe mentalement à sa relation avec la personne de la colonne 6.
  • Les chansons 8 et 9 décrivent l’état d’esprit du cobaye “en ce moment” (sans préciser si c’est à cet instant précis ou dans cette période de sa vie en général). .

Bien sûr, c’est totalement bidon. Mais beaucoup de gens à qui vous ferez passer le test se déclareront, si vous êtes assez convaincant, étonnés par la précision de ses résultats. Certains, même, pourraient continuer à y croire après que vous leur ayez dit que c’était bidon !

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Nous sommes, et de loin, les plus qualifiés pour nous tromper nous-mêmes.

Astuce de charlatans

L’Effet Barnum est à la base du business de la plupart des charlatans : astrologues, thérapeutes quantiques et chiromanciens basent la majorité de leurs “succès” sur ce biais cognitif. Lequel biais, d’ailleurs, enclenche généralement un cercle vicieux dans l’esprit de la cible : puisque l’analyse donnée a été confirmée par le sujet, cela renforce à ses yeux la validité de l’analyste, et donc la véracité de l’analyse. En d’autres termes : la cible va y croire d’autant plus fort qu’elle y croit déjà. Et qu’elle veut continuer à y croire !

En 1963, les chercheurs en psychologie Ulrich, Strachnick et Stainton reproduisirent l’expérience de Forer, avec une variante. Sur les 57 cobayes, 53 estimèrent que l’analyse reçue était correcte. Les chercheurs leur révélèrent alors que le papier qui leur avait été remis était le même pour tous. Mais certains cobayes persistèrent dans leur adhésion à l’analyse, estimant que certes, elles ne s’appliquait pas à la plupart des gens mais que dans leur cas personnel précis, ça fonctionnait quand même. Démontrer la fausseté d’un phénomène ne suffit donc pas à convaincre celui qui veut y croire. Surtout si ça l’arrange, et que ça le valorise à ses propres yeux (pilier de positivité).

L’Effet Barnum est bien entendu également très présent dans le champ idéologique et politique. Il est à la base d’un grand nombre d’idéologies du ressentiment ou de discours victimaires : même si vous n’avez jamais été victime de quoi que ce soit, il peut suffire de vous convaincre que vous appartenez à un groupe opprimé pour que vous associez aussitôt à cette oppression l’ensemble de vos échecs personnels. Je n’ai pas été acceptée en école d’ingénieur à cause du sexisme systémique. On n’a pas voulu de moi dans ce boulot à cause de mon orientation sexuelle. C’est de la faute du gynocentrisme ambiant si les femmes ne s’intéressent pas à moi. Je n’ai pas obtenu ce diplôme à cause d’une discrimination raciste. Si on vous informe que vous êtes victime d’une oppression et que ce statut de victime explique tous vos échecs, même si vous n’avez aucune raison objective de le penser, vous aurez tendance à le croire. Et comme les cobayes de 1963, même si on vous démontre que cette oppression systémique n’existe pas, vous pourrez avoir tendance à prétendre que dans votre cas personnel et précis, parce que vous, vous êtes unique, pas comme tous les autres, ça marche quand même. La position victimaire étant désormais perçue comme valorisante au sein de nos sociétés, il est normal qu’elle entre dans la composition des Effets Barnum de tout un chacun, et ce d’autant plus qu’elle exonère de toute responsabilité personnelle. Certains, d’ailleurs, ne s’y trompent pas, et plusieurs charlatans ont bien identifié que le public féministe, par exemple, est également une proie de rêve pour les astrologues et les diseuses de bonne aventure de toute sorte. Témoin : la vague actuelle de l’astrologie féministe, présentée comme un outil de résistance au patriarcat. C’est d’ailleurs également, entre autres, en raison de l’Effet Barnum que les enquêtes purement déclaratives n’ont aucune valeur quand il s’agit de mesurer la réalité d’un phénomène : elles ne mesurent que la perception que les gens déclarent en avoir, ce qui n’est pas du tout la même chose. Et pour peu qu’on oriente les questions convenablement, cette perception peut très largement être manipulée.

Se prémunir de l’Effet Barnum

Il est normal, pour tout être humain, de rencontrer des difficultés au cours de son existence. Normal, également, de rencontrer plus d’échecs que de réussites. Normal, enfin, d’adhérer à des descriptions positives que l’on reçoit de soi-même. Reste que l’Effet Barnum est une forme d’autocomplaisance qui a toutes les chances de nous tromper. Et qu’il convient de combattre, en soi-même, à chaque fois qu’on l’identifie ou le soupçonne, ne serait-ce que pour tenter d’avoir les idées claires. Les gens qui cèdent à l’Effet Barnum ne sont pas tous des imbéciles : seulement des personnes qui manquent d’une saine dose de scepticisme et d’esprit rationnel et apprécient qu’on les caresse dans le sens du poil. Le meilleur moyen de se prémunir de ce type de biais est d’éviter la paresse intellectuelle : ce n’est pas parce qu’une affirmation va dans notre sens qu’elle est nécessairement vraie. Ce n’est pas non plus parce qu’elle nous dérange qu’elle est nécessairement fausse. Dans les deux cas, l’affirmation doit se prouver. Et ce qui est avancé sans preuve peut être rejeté sans preuveNous ne sommes jamais aussi crédules que quand une idée nous arrange : ce sont donc les idées qui émanent de personnes à qui nous faisons a priori confiance, ou celles qui nous semblent aller dans la direction que nous souhaitons qu’il nous faut examiner avec le plus d’esprit rationnel et critique.

Illustrations : Jaroslav Devia Carlos Domínguez

Martial
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