Effet de projecteur et biais égocentrique : le narcissisme en action

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L'effet de projecteur : un biais cognitif

Ce biais cognitif est impliqué dans un grand nombre d’opinions que nous formons sur ce que les autres pensent de nous. L’effet de projecteur, c’est cette tendance psychologique présente chez à peu près tout le monde à considérer que les autres nous remarquent bien plus qu’ils ne le font en réalité.

Je suis le centre de mon propre monde, vous êtes le centre de votre propre monde. Et cela crée des habitudes de pensée tenaces, qui, dans certains cas, peuvent pousser jusqu’au solipsisme. Sans aller jusqu’à ces extrémités, il y a effet de projecteur dès que vous oubliez que vous n’êtes en permanence le centre de l’attention d’autrui.

Effet de projecteur : quelques exemples

Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi. 
Eugène Labiche

L’effet de projecteur peut se manifester de manière vénielle. On peut le trouver, par exemple, dans un grand nombre de situations très communes :

  • Une femme qui vient de changer de coiffure ou de boucles d’oreilles, qui s’attend à ce que tout le monde le remarque et qui est déçue quand ça n’est pas le cas.
  • Un type qui, portant des chaussettes dépareillées au bureau, en est très gêné et est persuadé que tous ses collègues vont s’en apercevoir, alors qu’il porte un pantalon long.
  • Un homme portant une boucle de ceinture originale et qui s’étonne que ses amis ne lui posent pas de questions dessus, alors que c’est justement dans l’espoir qu’on le questionne à ce sujet qu’il la porte.
  • Plus prosaïquement : le jour où vous sortirez sans vous être lavé les dents / avoir mis du déodorant / autre, alors que vous en avez l’habitude, vous aurez le sentiment que de nombreuses personnes que vous croisez s’en rendent compte. Alors qu’en réalité tout le monde s’en fout.
  • Souvenez-vous, quand vous étiez enfant … peut-être avez-vous vécu ce scénario, très classique : vous aviez mal fait vos devoirs et, au moment d’entrer en classe, vous avez commencé à paniquer, persuadé que vous étiez que votre professeur allait, d’une façon ou d’une autre, sentir que vous aviez été insuffisant et vous interroger vous, justement vous, ce jour-là.

Il peut aussi se manifester de manière plus grave, et parfois même dans des proportions qui frisent la pathologie, souvent de façon paranoïaque. Par exemple, beaucoup de SJW intersectionnels, qui s’estiment opprimés dès que leur (toute) petite niche spécifique ne fait l’objet d’aucune mesure de protection particulière, sont dans ce cas. Ce sont bien souvent des gens qui croient être persécutés par les institutions, alors que la réalité est bien plus simple : leurs micro-problèmes n’intéressent personne, sinon eux-mêmes, et n’ont aucun intérêt dans le débat public.

Par ailleurs, un grand nombre de phobies sociales (à commencer par la simple et commune timidité) proviennent de l’effet de projecteur : ceux qui en sont victimes ont tendance à croire que les autres leur prêtent attention et les jugent, alors que ça n’est pas réellement le cas et que la plupart des gens, trop intéressés par leur propre nombril, n’ont en fait aucune forme d’intérêt pour eux.

Le narcissisme et la contemplation de son propre nombril sont de puissants motivateurs de l’être humain.

L’expérience de Gilovitch et Savitsky

Cette expérience a illustré la réalité de l’effet de projecteur (The spotlight effect in social judgment : an egocentric bias in estimates of the salience of one’s own actions and appearance, Gilovitch, Medvec et Savitsky, Cornell University, Ithaca – USA, 1999) : elle a consisté à faire porter aux cobayes des T-shirts « à messages » et à les interroger, quelques heures après, sur le nombre de personnes, parmi celles qu’ils avaient croisé, qui se souvenaient de la nature du message. Les personnes croisées, interrogées également, ne se souvenaient pour la plupart pas du tout du message en question, même quand il était choquant. Les cobayes, en revanche, étaient sûrs que beaucoup de gens avaient remarqué le T-shirt et qu’ils se souviendraient du message.

Autre aspect intéressant de l’expérience : Gilovitch et Savitsky ont observé que l’effet de projecteur était d’autant plus intense que le port du T-shirt était récent. Quand les cobayes avaient eu le temps de s’habituer eux-mêmes à ce T-shirt, ils surestimaient toujours l’intérêt que les autres y portaient, mais tout de même beaucoup moins que dans les premières minutes.

effet de projecteur et virtue signaling

Nous croyons tous que notre personne ou nos opinions ont de l’importance pour les autres. Et généralement nous nous trompons.

Le biais égocentrique

Bien avant Gilovitch et Savitsky, Jerald Greenberg avait déjà établi un biais égocentrique quasiment identique au biais de projecteur (Overcoming Egocentric Bias in Perceived Fairness Through Self-Awareness, Greenberg, Social Psychology Quaterly, 1983). Il avait en effet montré qu’à rémunération égale, nous avons tous tendance à trouver notre salaire justifié, même s’il est exagéré. En revanche, nous portons sur les salaires des autres un avis plutôt objectif et parvenons à identifier facilement ceux qui sont exagérés ou ne correspondent pas au poste ou aux compétences de la personne.

Au-delà de la simple apparence

L’effet de projecteur, manifestation de notre propre narcissisme, va bien au-delà du jugement sur la seule apparence. C’est également lui qui nous amène, quand nous avons participé à un travail de groupe, à surestimer de façon quasiment systématique notre part dans la réussite du projet (ou de sous-estimer notre part dans son échec, ce qui le rapproche également du biais d’autocomplaisance). Autre exemple typique : c’est l’anniversaire d’un ami et vous lui avez organisé une petite fête. Vous aurez souvent tendance à trouver que cet ami ne vous récompense pas (en remerciements, en effusions diverses) à la hauteur de vos efforts et qu’il est bien ingrat. Non parce qu’il l’est forcément, mais que vous aurez tendance à surestimer la quantité de vos propres efforts et la qualité du résultat.

Mais l’aspect à la fois le plus commun et le plus grave de l’effet de projecteur, c’est le sentiment d’unicité. Parce que nous sommes tous uniques, nous nous croyons importants. Et cette croyance en notre propre importance renforce notre croyance en notre unicité. Or, bien que tous différents, nous sommes également tous soumis à de grandes lois et de grandes règles générales. C’est l’effet de projecteur qui poussent tant de moutons à bêler qu’il ne faut pas généraliser alors que si, justement, non seulement on peut mais on doit généraliser, si on souhaite acquérir une connaissance. Mais le fait de pouvoir être pris dans une loi générale, de devoir réaliser que nos conceptions, nos idées, nos opinions, ne sont pas aussi personnelles que nous le croyons et dépendent en grande partie de notre idiosyncrasie heurte notre narcissisme. C’est désagréable pour notre égo et notre petite fierté personnelle, c’est pourquoi nous préférons souvent l’ignorer et continuer à nous croire unique.

Si l’effet de projecteur a toujours existé, il semble bien qu’il se trouve décuplé en notre époque de narcissisme généralisé, de Derniers Hommes et de solipsisme. Il est pourtant bien plus sage, plus rationnel et plus viril, intellectuellement parlant, d’accepter l’idée que nous ne sommes pas aussi originaux, aussi uniques, aussi différents des autres que nous aimerions le croire. Sage, également, de comprendre que l’attention que nous souhaitons doit se mériter, qu’elle n’est pas un acquis ni un droit et que dans l’ensemble, les autres se soucient bien moins de nous que nous ne le pensons. Sans doute y -a-t-il, dans certains actes comme ceux de Minassian, par exemple, beaucoup à voir avec l’effet de projecteur.

Illustrations : AAron Lee Kuan Leng Rhett Wesley Clem Onojeghuo

Martial
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