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En attendant Godot fait partie de ces grandes pièces qu’on vous inflige généralement à un âge où vous n’êtes pas en mesure de les comprendre, histoire de bien être certain de vous dégoûter à jamais du théâtre. Pièce difficile mais pourtant riche en enseignements, le fait qu’elle soit classée dans la catégorie du théâtre de l’absurde ne doit pas laisser croire qu’elle est vide de sens, bien au contraire. 

La pièce, qui date de 1957, est considérée comme l’un des phares du théâtre du vingtième siècle et elle a hissé son auteur, Samuel Beckett, au panthéon des grands auteurs et des grands témoins de cette période.

En attendant Godot : un résumé

Une scène vide, ou quasiment : une route de campagne, un arbre, rien d’autre. Deux personnages, Vladimir et Estragon. On ne sait pas grand-chose d’eux, sinon qu’ils semblent se connaître depuis longtemps et qu’il s’agit visiblement de vagabonds, vaguement clodos. Peut-être, aujourd’hui, seraient-ils des punks à chien. Et ils attendent. Ils attendent un homme, appelé Godot, qui leur a promis qu’il viendrait les retrouver. On ne saura pas ce que Godot peut leur apporter exactement mais ils en espèrent beaucoup. Godot, que l’on ne verra jamais, c’est l’espoir, c’est un changement, c’est une vie meilleure. Et en attendant Godot, les deux compères s’occupent. Ils papotent, se distraient comme ils peuvent. Mais le soir tombe, et Godot ne vient pas. Du coup, ils doutent : est-ce vraiment le bon jour ? est-ce le bon chemin ? aurait-il oublié ?

Quelqu’un arrive, finalement. Pendant un instant, Vladimir et Estragon pensent qu’il pourrait s’agir de Godot. Mais non. C’est Pozzo, un grand propriétaire terrien. Brutal et tyrannique, Pozzo traîne avec lui Lucky, un esclave, qu’il tient en laisse et sur lequel il passe ses colères. Face à Pozzo, les deux vagabonds divergent : Estragon accepte de se soumettre, traite le seigneur avec respect et reçoit des os à ronger (privant ainsi Lucky de sa maigre pitance). Vladimir, lui, est scandalisé par le traitement infligé à Lucky. Mais ça ne l’empêche pas, un peu plus tard, de convoiter sa place, ni de se montrer, finalement, plutôt affable envers Pozzo. Le soir tombe, Pozzo et Lucky partent, et Godot n’est toujours pas arrivé. Un petit garçon arrive, qui se dit envoyé par Godot. Il ne viendra pas aujourd’hui, mais, c’est promis, il viendra demain. Vladimir a vaguement le sentiment d’avoir déjà vécu cette scène mais le petit garçon lui assure qu’il ne se souvient de rien. Fin de l’acte I.

Godot et Pozzo

On croit voir arriver Godot … mais c’est Pozzo, le tyran, l’esclavagiste, qui arrive. Mais pour certains, Pozzo pourrait bien être considéré comme mieux que rien.

L’acte II est, dans l’ensemble, un duplicata de l’acte I, en à peine plus rapide et avec quelques petits changements (des feuilles ont poussé sur l’arbre, par exemple). Retour de Pozzo et de Lucky, qui se cassent la figure en entrant sur scène. Tandis que Vladimir se lance dans une grande réflexion sur la nécessité d’agir en pareil cas (mais ne fait rien), Estragon se demande s’il ne pourrait pas obtenir d’autres os, voire un peu d’argent, en échange de son aide, Pozzo peinant à se relever. Mais il ne fait rien non plus. Pozzo promettant une forte somme en échange de leur aide, ils finissent par se décider à bouger, ne parviennent pas à le relever, le rudoient. Pozzo semble être devenu aveugle et avoir perdu le sens de l’équilibre. Pozzo et Lucky finissent par repartir. La scène est à nouveau vide. Et les deux vagabonds se remettent à attendre Godot. Bien entendu, le petit garçon revient, et bien entendu, il leur annonce que Godot ne viendra pas. Vladimir, qui se souvient des événements de la veille, réalise soudain qu’il est condamné à ce que les mêmes événements se répètent, encore et encore, à l’infini. Estragon, lui, ne se souvient de rien et semble vivre cette scène comme si c’était la première fois qu’il rencontrait le petit garçon. Les deux compagnons sont bien tentés de partir, mais ils pensent que si Godot se présente tout de même au rendez-vous le lendemain et qu’ils n’y sont pas, ils en seraient punis. Ils tentent de se suicider en se pendant à l’arbre mais la corde casse. Ils renoncent donc au suicide, ou en tout cas le remettent au lendemain, et restent là, assis au pied de l’arbre, en se disant qu’ils devraient bouger, tandis que le rideau tombe.

Les enseignements de Godot

Ce n’est pas parce que la pièce traite de l’absurdité de l’existence qu’elle est absurde en elle-même. Au contraire, En attendant Godot est riche de sens. On a beaucoup glosé sur le sens du nom Godot, qui pourrait être dérivé de God : Godot serait Dieu, ou, en tout cas, une solution divine aux problèmes des personnages. Au-delà du jeu sur les mots, l’attente de Godot et les événements qui l’entourent se prête à plusieurs interprétations, intéressantes pour l’être contemporain.

L’espoir de la baguette magique et des lendemains qui chantent

Vladimir et Estragon sont dans une attente perpétuelle : non seulement celle de Godot, mais celle, plus générale, d’une baguette magique, d’un miracle qui les sorte de leur condition. Ils sont prêts à tout pour s’en sortir … sauf à agir par eux-mêmes. Lorsque l’occasion se présente, ils prennent plus de temps à se demander ce qu’ils devraient faire qu’à faire réellement quoi que ce soit, et, finalement, ratent les opportunités qui leur sont présentées. Ils ne sont pas prisonniers de leur condition, mais bien d’eux-mêmes. Parce qu’il y aura toujours un « demain » qui se promet d’être meilleur qu’aujourd’hui, ils renoncent à leurs projets immédiats, au profit de ce futur hypothétique.

Il y a quelque vertu à privilégier l’avenir au présent : c’est ce qu’on appelle la jouissance différée ; c’est ce qui permet, par exemple, d’économiser assez d’argent pour se payer ce que l’on souhaite, plutôt que d’emprunter quand ça n’est pas nécessaire. Ce qui permet, également, de ne pas toucher à un burger et à lui préférer une salade, parce qu’on sait que la seconde option est meilleure pour sa santé à long terme. Mais rien de tout cela chez Vladimir et Estragon : ils attendent pour attendre, et, surtout, pour ne pas avoir à agir. Ils parlent par exemple de visiter l’Ariège. Mais cela reste du domaine du projet, du rêve, du « peut-être un jour ».

Vladimir et Estragon sont, en réalité, dans la même position que le Monsieur Carabosse chanté par Yves Montand : ils s’inventent une vie, un avenir, un destin forcément meilleur (glorieux, dans le cas de Monsieur Carabosse), et ce rêve leur suffit. Ils vivent de leur espoir, faute d’avoir la volonté de transformer cet espoir en actes.  Les rares fois où Vladimir et Estragon ont l’occasion de faire quelque chose (secourir Pozzo aveuglé et tombé par terre, par exemple), ils s’en abstiennent, et trouvent d’excellentes raisons pour cela : long discours sur la nécessité d’agir (mais qui n’est suivi d’aucune action), calcul de l’intérêt qu’il y aurait à faire quelque chose…

Confondre Godot et Pozzo

A chacune des deux arrivées de Pozzo, l’un au moins des compères le confond avec Godot. Et ce n’est pas un hasard. Car à trop attendre un sauveur, c’est bien souvent un tyran que l’on accueille. Et ce n’est pas un hasard si, à plus d’une occasion, ils en viennent à jalouser Lucky, voire à vouloir sa place : nombreux sont les hommes qui préfèrent la certitude d’une servitude absolue à l’angoisse de la liberté. On peut d’ailleurs se demander si, en réalité, Pozzo n’est pas Godot. A tout le moins, c’est le seul Godot que Vladimir et Estragon rencontreront en chair et en os. Et en effet, Pozzo pourrait transformer leur vie. Mais à quel prix ?

Tout comme Godot, nombreux sont ceux qui peuvent vous promettre de changer votre vie d’un coup de baguette magique. De vous apporter les solutions qui vous manquent. Qui vous font miroiter succès, femmes, argent facile. Mais ce sont tous des Pozzo : des tyrans, des esclavagistes ; leur action peut être réelle, et même parfois efficace ; mais elle n’est jamais gratuite, et coûte toujours beaucoup plus cher que ce à quoi on s’attend a priori. Pozzo, d’ailleurs, l’avoue lui-même : il s’est nourri de Lucky, avant d’en faire une misérable loque humaine. Il a vampirisé l’âme et le corps de son serviteur, lui a volé sa substance vitale, ses pensées, sa culture. Il n’est devenu ce qu’il est qu’en agissant en parasite. Et malgré cela, un temps, les deux vagabonds en viendront à jalouser Lucky. Malgré cela, ils en viendront à respecter Pozzo. Sans doute se disent-ils qu’au fond, le statut de Lucky a, au moins, le mérite de la certitude : esclave, il échappe à la peur du lendemain, au doute, aux problèmes de moralité, aux choix. Puisqu’il n’a plus de volonté propre, il n’a pas de responsabilité non plus. Et pour bien des hommes, vaincus par l’existence, une telle perspective peut être tentante. 

Un éternel retour

On peut imaginer que la pièce se répète à l’infini, encore et encore. Vladimir et Estragon passeront toute leur vie sur le bord de cette route, à regarder passer le monde et les choses en attendant Godot. Et Godot ne viendra jamais. C’est là toute la tragédie de la pièce, qui rejoint la tragédie de nombre d’existences : combien de fois, en effet, passons-nous à côté de notre destin, par peur d’agir, par crainte d’avancer, par paresse ?

Godot et le prince charmant

Demain, oui, demain, mon prince charmant sera là. Et il me découvrira sans que j’aie à me bouger les fesses.

Une réflexion sur la condition humaine

Loin d’être un simple amusement sans queue ni tête, En attendant Godot est en réalité une véritable réflexion quant à la condition humaine et à la manière dont, pas à pas, au quotidien, nous fabriquons nous-même notre malheur. Combien de fois dissimulons-nous sous de louables raisons notre peur de sortir de notre zone de confort ? Combien de fois nous aveuglons-nous volontairement quant aux cycles dans lesquels nous nous enfermons ?

Rien ne nous dit, en effet, qu’Estragon ne se souvient pas de ce qu’il a vécu à l’acte I. Peut-être prétend-il avoir oublié pour, tout simplement, ne pas avoir à regarder sa vie en face. Et à l’instar d’Estragon, nous nous plongeons, bien souvent, dans des oublis faciles, des distractions d’un instant (qu’il s’agisse d’alcool, de drogue, de séries télé, de jeux vidéo…), des os à ronger qui, certes, calment nos angoisses et nos appétits du moment, mais nous laissent, au final, au même point, sur la même route, au pied du même arbre. Seulement un peu plus seuls et un peu plus désespérés aujourd’hui que nous ne l’étions hier. Mais demain, oui, demain … demain, ou après-demain, ou le mois prochain … enfin quand les astres seront alignés … demain, ils verront. Ils verront qui je suis et quel destin est le mien. Demain, enfin, arrivera mon carrosse.

En attendant Godot est une tragédie de l’atermoiement, de la procrastination. De l’attente désespérée d’un sauveur, d’un homme providentiel qui fera tout à votre place, qui réglera vos soucis sans que vous ayez à vous en préoccuper, qui prendra la place laissée vacante par votre courage, votre détermination et votre force de caractère. Une tragédie prophétique, puisque, à bien des égards, Vladimir et Estragon, dans leur vacuité et leur absence de colonne vertébrale, annoncent l’avènement de Narcisse ou de la Jeune Fille

Illustrations : Anthony Tran Vidar Nordli-Mathisen TETrebbien

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Café des Hommes.

Café des Hommes #4, avec Alexis Fontana

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