Être un père

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Être un père est plus qu'un rôle : c'est une mission

Pour être une mère, il suffit de se retrouver enceinte, puis d’accoucher. Être un père est une autre paire de manches. C’est un statut ingrat, compliqué, et pourtant indispensable, tant pour l’enfant que pour la société. Se comporter en père, et mener à bien l’éducation d’un ou de plusieurs enfants est sans doute l’une des choses les plus difficiles mais aussi les plus passionnantes qu’une vie d’homme puisse offrir. C’est bien sûr renoncer à certaines libertés mais c’est aussi s’ouvrir à un tout autre monde. Quelques pistes de réflexion concernant la paternité, ce qu’elle apporte, ce qu’elle implique. 

#1 Être vraiment un père

Être un père, c’est comprendre qu’on a un rôle spécifique, qui n’est pas et ne sera jamais celui de la mère, mais qui est tout aussi essentiel. Une famille a besoin de marcher sur ses deux jambes pour permettre à chacun des individus en son sein de grandir et de s’épanouir de façon saine. En tant que père, vous détenez la potestas de votre famille. En tant que mère, votre compagne (ou ex-compagne) détient l’auctoritas. Bien entendu, les choses ne sont jamais aussi simples ni aussi tranchées mais telle est la tendance générale. Et il vaut mieux pour vous, pour votre famille et pour vos enfants que chacun des parents assume réellement et pleinement son rôle, avec compétence, avec dignité, avec foi dans sa mission, plutôt que de chercher à faire la moitié de son boulot, plus le quart du travail de l’autre : si les deux se comportent de la sorte, aucune des fonctions n’est pleinement assumée et on peut être assuré que l’ensemble du travail parental sera mal fait. Une mère qui essaie d’être père en même temps ou un père qui tente d’être également mère peuvent être pleins de bonne volonté et certes, ils n’ont pas toujours le choix. Mais au final, à vouloir (ou devoir) tout faire, ils remplissent mal les deux fonctions.

#2 Dégager du temps pour ses enfants

Trop de pères sont absents de la vie de leurs enfants, soit qu’ils vivent loin d’eux, soit qu’ils travaillent tard, soit qu’ils passent leurs week-ends à faire autre chose que de s’occuper d’eux. Or vos gosses ont besoin de vous. Ce que votre simple présence leur apporte est incroyablement important. Un père est un tuteur sur lequel s’appuie la jeune plante pour grandir. Une plante sans tuteur s’appelle un sauvageon.
Bien sûr, on n’a pas toujours le choix. Bien sûr, on a souvent des impératifs professionnels. Mais essayez de vous ménager au moins un petit moment de face à face quotidien avec chacun de vos enfants.

#3 Ne pas oublier la mission du père

En tant que père, vous avez le rôle ingrat : celui d’être l’incarnation de la rigueur et de la loi. La mère peut se permettre de pardonner facilement, d’aimer inconditionnellement, de toujours consoler. Pas le père. Vous pouvez bien entendu être tendre avec vos enfants, vous devez vous montrer protecteur. Mais vous devez aussi savoir quand gronder, quand punir, quand trancher dans le vif, quand faire savoir que les bornes ont été dépassées. Et pour cela, de temps à autre, vos enfants vont vous détester. C’est normal. C’est même très sain, tant que cela reste à doses raisonnables. Votre mission n’est pas de faire en sorte qu’ils vous aiment, vous comprennent ni vous approuvent en toutes occasions : ils ne sont pas de toute manière capables d’émettre des jugements rationnels, ni d’échapper à leur solipsisme avant la fin de l’adolescence. Votre mission n’est pas d’être leur copain. Votre mission n’est pas qu’ils vous approuvent. Votre mission n’est pas d’être leur maman. Votre mission est de faire d’eux des adultes dignes de ce nom. Ils pourront, plus tard, vous dire si vous avez réussi. Mais ce n’est pas le gamin de dix ans qui en est capable : ce sera l’homme de trente. C’est pour que cet homme de trente ans advienne que vous travaillez aujourd’hui la matière brute qu’est le gamin de dix ans.

Souvenez-vous que vous êtes le modèle de l’enfant en tant qu’homme adulte : toute sa vie, le garçon se comparera à vous pour estimer son propre degré de virilité. Toute sa vie, la fille comparera les hommes à vous pour estimer leur valeur. Il vous appartient de faire en sorte que l’image qu’ils ont de l’homme adulte soit positive, virile et conforme à ce que vous leur souhaitez comme référence.

 

L'homme supérieur est d'abord un enfant supérieur

Les crétins se fabriquent dès l’enfance. Les hommes rationnels, intelligents et sûrs d’eux-mêmes, aussi.

#4 Reconnaître le rôle de la mère

Quel que soit l’état de votre couple, il vous appartient à tous deux, père et mère, de faire en sorte que les enfants vous perçoivent comme faisant partie de la même équipe : vous pouvez avoir des divergences sur certains points, vous avez des rôles différents, vous avez peut-être des idées différentes … mais au fond, et c’est tout ce qui doit compter aux yeux des enfants, vous êtes dans le même camp. Laisser les enfants percevoir des divergences trop importantes, des conflits majeurs ou encore des non-dits entre les parents, c’est ruiner une grande partie de vos efforts éducatifs.

#5 Apprendre à dire non

Il n’y a aucune raison de limiter plus que nécessaire la liberté des enfants. Mais ce n’est pas à eux de poser les limites de cette liberté : c’est à vous, en tant qu’adulte et en tant que père, de le faire. Si vous ne le faites pas, si les enfants croient que tout leur est permis, attendez-vous à de graves problèmes comportementaux et psychologiques. Il est important de leur apprendre, très tôt, qu’un « Non » de votre part est une vraie réponse, ferme, définitive, et qui ne sera altérée par aucun pleur, aucun caprice, aucun tapage de pied. Vous pouvez éventuellement, quand ils commencent à être en mesure de discuter, vous laisser fléchir par un raisonnement correct, argumenté et vous présentant des alternatives ou des contreparties. Mais même cela doit rester rare.

D’un autre côté, il ne faut pas non plus craindre d’avouer ses torts : si vous vous êtes trompé, il n’y a aucun problème à l’expliquer, du moment que votre changement de décision ne leur semble pas purement arbitraire, ni le fait du hasard. Expliquez-leur par exemple que quand vous avez pris votre première décision, vous ne connaissiez pas tel ou tel fait, mais que maintenant que vous les connaissez, vous avez changé votre jugement : c’est le B-A-BA de la méthode scientifique rationnelle et il n’est jamais trop tôt pour l’enseigner.

#6 Implanter des certitudes

Il est indispensable d’implanter dans l’esprit de l’enfant un certain nombre de certitudes structurantes :

  • Ses parents l’aiment
  • Il peut tout leur dire sans crainte
  • Ses parents le protègent et le soutiennent

Établir une base de confiance, notamment en l’assurant qu’il sera toujours accepté, protégé, compris, et que s’il est puni ce sera avec justice et mesure, et sans que cela mette en péril l’amour que vous lui portez, fait partie des choses indispensables à l’élaboration chez l’enfant d’une psychologie saine et solide.

#7 Encourager l’autonomie

Dès qu’un enfant est capable de parler, il est capable de prendre des décisions (et même avant). Et il n’est pas mauvais de commencer très tôt à lui laisser une marge d’autonomie. Si certaines choses ne sont pas négociables, d’autres, en revanche, doivent être de son ressort. Un bon exemple est l’habillement : vous pouvez, un matin d’hiver, lui laisser choisir quel pull-over il mettra. Vous limitez son choix (oui, il mettra bien un pull-over pour aller à l’école, pas question qu’il y aille en chemise) mais dans le même temps vous commencez à l’habituer à prendre des décisions. Et l’interroger, le soir venu, sur son choix en lui demandant s’il a été satisfait de ce choix, s’il avait bien ou mal fait de mettre ce pull-over aujourd’hui, s’il en a été content ou pas, peut permettre de lui faire comprendre que ses décisions ont bel et bien des conséquences.

Si un de ses choix vous semble inapproprié mais que ses conséquences vraisemblables ne sont pas dangereuses, laissez-le faire et assumer sa décision. Un peu d’inconfort, voire un petit bobo sans gravité, peuvent faire partie de l’apprentissage. Le sur-protéger et lui éviter systématiquement tout petit souci ou toute vexation dont il serait à l’origine n’est pas un bon service à lui rendre. Lui expliquer, après coup, pourquoi cela n’a pas marché et quelles conséquences tirer de cette aventure, sera bien plus efficace et bénéfique pour lui que de l’empêcher de se tromper.

#8 Ouvrir le champ des possibles

Ouvrir l’esprit de l’enfant commence tôt. Et c’est essentiel. C’est ce qui fera de lui, plus tard, un adulte libre dans sa tête, curieux, imaginatif et cultivé. Prendre le temps de faire la lecture à l’enfant, et ce dès ses premiers mois, est d’une importance cruciale. En faire un rituel, une pratique régulière et un mode de communication avec lui est également capital. Le choix des sujets de lecture est bien entendu essentiel et vous devez être particulièrement attentif aux livres que vous laissez entrer dans l’univers de votre enfant (particulièrement ceux que vous ne choisissez pas : ceux qu’on lui offre, ceux qu’il emprunte à la bibliothèque, ceux que l’école lui recommande, etc.). Si un ouvrage toxique tombe entre ses mains, une discussion destinée à éveiller son esprit critique et à lui faire comprendre que tout ce qui est dans les livres n’est pas vrai, peut être nécessaire.
Un autre bon moyen de développer l’imaginaire, c’est tout simplement le jeu. Préférer les jeux de construction, permettant à l’enfant de bâtir ce qu’il souhaite, du château au vaisseau spatial, plutôt que de le limiter avec des jeux figés, est une bonne idée. Costumes et déguisements ont également toujours un grand succès. Enfin, toutes les activités en commun permettant d’apprendre quelque chose et d’amener l’enfant à participer à des activités d’adulte sont considérées par lui comme valorisantes : vous aider à bricoler, à faire la cuisine, à réparer quelque chose, à faire du rangement … il ne s’agit pas de leur donner des missions d’adulte, mais plutôt de leur permettre de prendre à leur charge certaines tâches, progressivement et à leur niveau. Et cela ne peut que s’avérer bon dans l’apprentissage de leur autonomie.

Plus généralement, éviter de coller les enfants devant la télévision est préférable : non seulement la télé les entraîne à être passifs et à gober tout ce qu’elle dit, mais en plus elle a un pouvoir de suggestion qui peut être en certains cas supérieur au vôtre. Une journée d’attention et d’éducation méticuleuse peut très bien être ruinée par une demi-heure de télévision. Si vous choisissez de les laisser regarder la télévision, assurez-vous au minimum que vous avez déjà vu le programme qu’il regarde et que vous ne l’estimez pas (trop) nocif.

L'enfant est sacrifié devant la télé par son père et sa mère

C’est à peu près le pire que vous puissiez faire à votre enfant.

#9 Leur construire de beaux souvenirs d’enfance

Il y a un certain nombre de choses qu’on ne peut faire avec son père que quand on est petit. Et si on passe à côté, on peut le regretter longtemps. La liste est longue, mais on peut citer, dans le lot :

  • Construire ensemble une cabane dans les bois
  • Se tailler un bâton de marche, se construire un arc
  • Apprendre à faire un feu de camp, à monter une tente, faire un pique-nique
  • Passer un après-midi à la pêche à la ligne
  • Découvrir un nouveau lieu, se lancer dans une grande exploration
  • Faire son premier nœud de cravate, apprendre à se raser
  • Passer du temps seul à seul, en tête à tête, sans maman, sans les frères et sœurs, juste une belle journée avec son père.

Il y en a bien entendu beaucoup d’autres. Plongez dans vos propres souvenirs. Demandez-vous ce que vous auriez aimé, à son âge, que votre père vous apprenne ou vous montre. Vous vous rendrez compte que la liste est longue.

#10 Rythmer le temps

Les fêtes et célébrations, tout au long de l’année, marquent le passage du temps et permettent à l’enfant d’en prendre conscience. Ne ratez pas ces événements et prenez le temps de leur en expliquer la signification. Même si vous n’y croyez pas, ou peu, observez les rituels : ils sont structurants et donnent à l’enfant des repères forts.

#11 Les enraciner dans le temps long

Le rôle du père est aussi de faire prendre conscience aux enfants qu’ils appartiennent à une longue chaîne, qu’ils ont des ancêtres et qu’ils auront des descendants. Lui apprendre l’histoire de sa famille, les noms de ceux qui l’ont précédé, ce qu’ils ont fait … tout cela permet aussi à l’enfant de se construire une légende personnelle et de structurer son identité. Savoir d’où l’on vient n’est pas un asservissement, au contraire : c’est la condition de la compréhension de tout ce qui nous détermine, de tout ce qui fait notre être propre.

#12 Dire moins, faire plus

Les enfants vous écoutent et vous croient. Mais ils vous regardent également, et ils vous imitent. Si vous dites une chose mais faites le contraire, attendez-vous à ce qu’ils fassent de même. Si vous leur renvoyez une image d’honnêteté, d’honneur, de franchise, il serait étonnant qu’ils ne s’en inspirent pas. En tous les cas, ce que vous leur déclarez a beaucoup moins d’importance que ce que vous leur montrez. Un père lâche, veule, en mauvaise santé, négligeant son corps et sa famille, n’est ni un modèle dont on peut s’inspirer, ni un rempart sur lequel on peut s’appuyer.

Le plus difficile, à mon sens, dans le statut de père aujourd’hui, c’est qu’on n’est aidé en rien, par rien. On nage à contre-courant à tous les niveaux. Vouloir des enfants responsables, cultivés, bien élevés, autonomes, intelligents, rationnels, c’est les vouloir différents de tout ce que la société, la culture ambiante et même leur mère, parfois, les pousse à devenir. C’est lutter contre des moulins, encore et encore et encore. C’est s’épuiser souvent, et même perdre parfois. 

Au passage et en conclusion : un très chouette film à voir, sur le thème de la paternité, de ce que l’on peut ou ne peut pas faire pour ses gosses en dépit de la société dans laquelle on vit, les limites de l’éducation et celles des choix personnels.

Julien
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