0

On n’en finit pas, quand on se penche sur la littérature et la pensée antique, de dénicher pépites inspirantes et sujets de réflexion. Nous avons récemment parlé de la notion antique de Mos Majorum, qui désigne les caractéristiques morales et comportementales du citoyen romain idéal. Si, bien entendu, ces vertus désignent dans l’ensemble un idéal par nature inatteignable, elles n’en demeurent pas moins significatives. Et tout aussi significatives, et inspirantes pour qui, aujourd’hui, se chercherait des figures exemplaires, sont les héros, à la fois historiques et légendaires, qui incarnent ce Mos Majorum. Durant toute l’Antiquité et une bonne partie du Moyen-Âge, ont circulé les histoires, romancées et enjolivées, de ces figures inspirantes, destinées à nourrir l’image que chacun devait se faire de ce qu’est un homme ou une femme véritable. Ces exempla (exemplum, au singulier) sont, pour certains, datés et peu compréhensibles aujourd’hui. Mais d’autres sont et demeurent des sources d’inspiration, toujours d’actualité et toujours vives. Nous en explorerons plusieurs dans les temps à venir. Commençons par un exemplum double, qui présente deux types distincts de vertu, telle que la concevaient les Anciens : Lucrèce et Brutus.

Lucius Junius Brutus

Le Brutus dont on parle ici n’est pas celui qui a tué Jules César, mais bien son lointain ancêtre, qui vécut cinq siècles plus tôt, aux alentours de 500 avant notre ère. Fondateur de la République Romaine, son histoire est sans doute en partie légendaire. Mais quand on parle d’exempla, une telle chose a peu d’importance : ce n’est pas tant la réalité de l’histoire de Brutus qui nous intéresse ici que le fait qu’elle a été transcrite, dite, redite, répétée encore et encore des siècles durant, et que cette histoire, considérée comme une sorte de conte moral, a contribué des générations durant à former l’image que les hommes romains se faisaient de la manière dont on est supposé se comporter.

On dit Brutus petit-fils d’un des rois étrusques de Rome, Tarquin l’Ancien, par une branche cadette. Sous le règne du roi Tarquin le Superbe, afin d’échapper à l’assassinat qui menace tous ceux que le roi trouve trop proches du pouvoir, il feint d’être idiot (d’où son surnom de brutus : l’imbécile) pendant plusieurs années.

La terre et la mère

Un jour, le roi de Rome est témoin d’un prodige : il voit un serpent sortir inexplicablement de l’une des colonnes de son palais. Ne sachant comment interpréter ce signe, il envoie deux de ses fils à Delphes, afin d’y consulter l’oracle. Brutus, jugé inoffensif, les accompagne pour les distraire. Lorsque les trois jeunes gens interrogent l’oracle, celui-ci leur révèle qu’il y a parmi eux le successeur de Tarquin. Et c’est « celui qui d’entre vous embrassera le premier sa mère ».

De retour à Rome, les deux princes tirent au sort, entre eux, lequel des deux embrassera le premier la reine. Mais Brutus, quant à lui, feint de trébucher à leur arrivée aux alentours de la ville et, tombant face contre terre, embrasse le sol de sa patrie. Les deux autres ne s’aperçoivent de rien. C’est pourtant bel et bien lui qui, le premier, a embrassé sa « mère » véritable.

Brutus fils de la terre

Brutus se sait, avant tout, fils de la terre qui le nourrit.

Lucrèce

Quelque temps plus tard, une guerre éclate entre Rome et une cité voisine. Les fils du roi Tarquin, présents au siège de la cité ennemie, et plusieurs de leurs compagnons, dont le dénommé Collatin, se demandent un soir ce que font leurs épouses, et si elles leur sont fidèles. Ils prennent des paris puis, quittant secrètement le camp, reviennent à Rome déguisés. Les fils du roi constatent que leurs épouses respectives, si elles restent sexuellement fidèles, se livrent en revanche à des banquets et des beuveries en leur absence. Seule l’épouse de Collatin, la belle Lucrèce, demeure sage et modérée, restant chez elle et passant ses soirées à filer la laine. Sextus Tarquin, l’un des princes, en conçoit alors un profond désir pour Lucrèce. Après la guerre, il se fait inviter un jour chez Collatin et tente de la séduire. Comme elle repousse ses avances, il la menace, puis la viole.

Pour certains auteurs, le viol est soudain et brutal. Pour d’autres, Sextus force au contraire Lucrèce à lui céder en donnant toutes les apparences du désir; pour cela, il lui dit que si elle ne s’offre pas ainsi à lui, il fera bien pire que de simplement abuser d’elle : non seulement il la violera, mais il la tuera, et tuera également un esclave, qu’il placera dans son lit avec elle ; puis il prétendra les avoir trouvés tous deux en pleine copulation et les avoir mis à mort pour préserver l’honneur de Collatin. Prête à souffrir dans sa chair, mais pas dans son honneur, Lucrèce cède.

Lucrèce

Le viol de Lucrèce n’est pas nécessairement brutal : Sextus se contente d’insinuations et de menaces, notamment sur la réputation et celle de la famille de sa victime, pour parvenir à ses fins.

Après cela, Sextus Tarquin, persuadé que son crime restera impuni du fait de son statut de prince, s’en va paisiblement. Et il a raison : son père ne lui tiendra pas rigueur de son acte.

Lucrèce, quant à elle, gravement, sans pleurs ni sanglots, fait appeler son mari et son père et leur demande de venir avec, chacun, un ami sûr (pour que des témoignages soient considérés comme des preuves juridiquement recevables, le droit romain exige généralement quatre témoins aux dires concordants). Collatin arrive aussitôt, accompagné de Brutus, qui se trouvait avec lui quand il reçut le message. Devant les quatre hommes, Lucrèce raconte tout et leur demande de venger son honneur. Ils acceptent et prêtent serment. Satisfaite, elle ajoute alors calmement que, certes, la vengeance est nécessaire, mais qu’elle-même ne pouvant survivre à une telle honte, elle préfère mettre fin à ses jours. Le fait, même si c’est par sa pudeur et sa vertu, d’avoir attiré la concupiscence d’un autre homme que son mari, est en effet suffisant pour qu’elle se considère dans le déshonneur. Elle tire alors un couteau et se l’enfonce dans le cœur.

Devant le corps sans vie de Lucrèce, c’est Brutus, l’idiot, le méprisé, qui soudain se dresse et prend la tête. Lui qui n’est ni le père, ni l’époux, mais seulement un ami de la famille, est révolté par l’injustice dont il vient d’être témoin. Ce n’est pas par amour qu’il agit, mais par sens civique : Sextus Tarquin a, en effet, commis plusieurs crimes en un seul, et chacun d’entre eux est impardonnable. Tout d’abord, il a commis un crime contre Lucrèce en la violant. Mais il a commis également un crime contre Collatin en portant la violence sous son toit, contrevenant ainsi aux lois sacrées de l’hospitalité. Enfin, il a commis un crime contre Rome, et contre la société dans son ensemble : si le viol est toléré en temps de guerre, il ne s’agit que de celui des captives et des femmes ennemies en général. Les femmes, d’ailleurs, font généralement partie intégrante du butin que l’on tire d’une ville prise. Traiter une romaine comme on traite une captive ou une esclave, c’est ne faire aucune différence entre l’intérieur et l’extérieur de la cité. Entre le « eux » et le « nous ». C’est une offense à la notion de majestas du citoyen romain, un coup de couteau inacceptable dans le contrat social. Si l’on traite une romaine comme on traite une ennemie, c’est le fin de la différenciation, et donc la fin de la société. Brutus, en effet, a compris que si vous ne traitez pas les membres du groupe (nation ou autre) mieux que les non-membres, si vous ne privilégiez pas les vôtres au détriment des autres, alors le groupe n’a plus de raison d’être.Pour utiliser un vocabulaire contemporain : s’il n’y a pas de préférence nationale, il n’y a pas de nation. Et donc pas d’honneur. Car l’honneur, pour un homme comme pour une femme, est ce qui rend utile au groupe. Ce qui privilégie la ruche, au détriment du confort (et parfois de la vie) de l’abeille, même face à la tragédie.

Lucrece

Le suicide de Lucrèce, qu’il connait pourtant à peine, est un tournant dans la vie de Brutus.

Brutus, de la révolte à la mort

Brutus et ses trois compagnons, se saisissant tour à tour de la lame ensanglantée, prêtent un nouveau serment, jurant de poursuivre les Tarquin par le fer et le feu et de mettre fin à leur lignée.

Brutus va donc prendre la tête d’une révolte contre les Tarquin. Les révoltés renversent la monarchie et établissent la République Romaine, dont Brutus est le premier consul. Mais le roi et ses partisans s’échappent, lèvent une armée et marchent sur Rome. Alors que la guerre est en cours, Brutus apprend, par les indiscrétions d’un esclave, que ses deux fils complotent avec Tarquin, contre lui et contre la République. Ils espèrent, après la défaite des républicains, obtenir ainsi de belles places dans la monarchie restaurée.

Brutus se trouve donc dans la même position que Tarquin peu de temps avant : chef d’État, il doit juger du crime de ses fils. Mais là où Tarquin, prouvant ainsi qu’il était bien un tyran, avait passé l’éponge, Brutus choisit d’être fidèle jusqu’au bout aux devoirs de sa charge. Tout d’abord, il récompense l’esclave et en fait un citoyen romain. Puis il fait saisir les demeures de ses fils et les fait raser, interdisant que l’on construise quoi que ce soit sur le terrain ainsi dégagé et le consacrant à Mars, dieu de la guerre (ce lieu est le fameux Champ de Mars, à Rome). Puis, en public, il fait lier ses fils à des poteaux, les fait flageller, puis décapiter, leurs visages tournés vers lui durant l’ensemble de leur supplice. Lui-même contemple la torture puis la mort de ses fils sans détourner le regard. Des larmes coulent sur ses joues mais il préside la cérémonie jusqu’au bout, attendant pour enfin s’effondrer en pleurs d’être rentré chez lui, portes closes, et que les licteurs lui aient ramené les corps. Le consul a donc fait son devoir, avant que le père ne puisse librement pleurer ses fils.

Brutus et ses fils

Brutus n’est pas un monstre : la mise à mort de ses fils l’affecte profondément. Mais il sépare strictement les affaires de l’État de ses peines privées.

Peu de temps après, lors d’une bataille contre les monarchistes, Brutus prend volontairement des risques inconsidérés, en chargeant en personne à la tête de la cavalerie romaine. Sans doute cherche-t-il la mort au combat. Et il la trouve. Ce faisant, il met fin à ses propres tourments (car il est indéniable que la mort de ses fils l’a intérieurement détruit). Mais surtout il offre une chance à la République : transformé, par le renversement des rois comme par la sévérité de ses jugements à l’égard de sa propre famille, en héros du peuple romain, il avait toutes les chances, à terme, de devenir lui-même un nouveau roi. Pour rester un héros, pour ne pas trahir ses idéaux, pour ne pas risquer, en vieillissant, de devenir lui-même le tyran qu’il avait chassé, il lui fallait mourir, et céder sa place à d’autres. Lui qui portait d’ailleurs le sang des rois étrusques en lui devait sans doute en passer par là pour accomplir le serment fait devant le corps de Lucrèce.

Comprendre le suicide de Lucrèce

Le suicide de Lucrèce peut, à première vue, sembler étrange : en effet, elle a avoué le viol à son père et à son mari, et tous deux le lui ont pardonné. Collatin lui déclare même : « Le corps n’est pas coupable si le cœur est innocent, et il n’y a pas de faute là où il n’y a pas d’intention. » Il la considère donc comme victime de Sextus, et non comme coupable de quelque crime que ce soit. Lucrèce elle-même, d’ailleurs, déclare « Je m’absous en moi-même de ce crime. ». Mais elle ajoute : « De ce crime, mais non de sa peine. »

Elle explique ensuite, en une seule phrase, son suicide : « Que nulle femme, survivant à son honneur, n’ose invoquer l’exemple de Lucrèce ! ». Ce qui la pousse à la mort n’est donc pas tant ce qui lui est arrivé que ce que d’autres pourraient en faire. Elle connaît très bien les caractères débauchés et dévergondés de certaines femmes romaines (dont les épouses royales, d’ailleurs), et ce qu’elle ne veut pas, ce qui serait, pour elle, le pire des déshonneurs, c’est que son nom soit utilisé pour couvrir ou justifier des débauches. Si elle survit et est pardonnée par son mari et son père, puis reprend une vie normale, combien de femmes adultères useront de son nom et de son exemple pour justifier leurs débauches, prétendant qu’elles n’ont cédé à la luxure que pour mieux protéger la réputation de leur époux ? Combien se réfugieront derrière de fausses accusations de viol pour justifier leurs propres turpitudes ? Souffrir dans sa chair, Lucrèce peut le supporter. Mais que son nom et le nom de sa famille se trouve associé à ce type d’excuse, c’est à ses yeux inacceptable. A bien des égards, ce n’est donc pas le geste de Sextus Tarquin qui l’amène à la mort, mais bien le manque de vertu de ses contemporaines.

Le parcours de Lucrèce et celui de Brutus sont donc parallèles : ce sont les deux faces d’une même médaille. Tous deux exemples de vertu, chacun à leur manière et chacun selon les modalités propres à leur sexe, doivent mourir pour que survive l’idéal dont ils se réclament. Brutus le patriote meurt pour que vive la République et pour qu’il ne devienne pas le tyran qu’il a chassé. Lucrèce, pure et fidèle malgré tout, meurt pour ne pas devenir une excuse à la débauche.

Que peut-on tirer de tout cela aujourd’hui ? Sans doute pas un encouragement à suivre exactement les mêmes traces. Bien entendu, on a là affaire aux mœurs d’un autre temps. Nous ne vivons plus à cette époque, et à bien des égards c’est tant mieux pour nous.

Mais on peut, au moins, en tirer matière à réflexion. On peut tout d’abord constater qu’hier, comme aujourd’hui, les membres de l’élite au pouvoir, comme Sextus Tarquin, ou comme les fils de Brutus, se sentent bien souvent détachés de la morale commune et estiment qu’ils n’ont pas à y rendre des comptes. Par ailleurs, dans le cas de Brutus comme dans celui de Lucrèce, ce qui prime, c’est la fidélité au groupe : la patrie pour Brutus, la famille pour Lucrèce, mais au fond c’est la même chose : il n’y a là qu’une différence d’échelle, et non de nature ; et d’ailleurs chacun agit dans sa sphère réservée : aux hommes les affaires de l’État, aux femmes celles, non moins importantes et non moins critiques, du foyer. Dans un cas comme dans l’autre, également, existe la conscience aiguë d’une histoire qui dépasse l’individu seul, et qui dépasse même ce qu’il fait ou ce qu’il pense : ce que l’on pensera de ses actes, l’usage que d’autres en feront, leur importe au moins autant que les actes eux-mêmes. Ni l’un ni l’autre ne se leurrent quant à la nature humaine. Ni l’un ni l’autre ne sont dupes de leurs propres faiblesses. Et tous deux incarnent des formes de grande virilité morale.

Lucrèce et SJW

Lucrèce est l’opposé exact d’un SJW : elle considère en effet que son statut de victime lui octroie non des droits particuliers, mais des devoirs supplémentaires.

La fable est d’autant plus touchante que les deux personnages ne se connaissent pas vraiment : Brutus n’est qu’un lointain cousin et vague ami du mari de Lucrèce. Ils ne se fréquentent pas. Ils n’ont pas d’atomes crochus particuliers. Et pourtant la mort de Lucrèce va profondément affecter Brutus. Non parce que c’est Lucrèce mais parce qu’il s’agit d’une question de principes. Peut-être même peut-on voir dans le suicide de Lucrèce ce qui pousse Brutus a enfin sortir de la comédie : voir cette femme accomplir ce qui est juste, ce qui doit être fait (du moins aux yeux des usages du temps), et l’accomplir par principe, et non pour signaler sa propre vertu, ne peut, dans le cœur de celui qui jadis embrassa la terre de sa patrie comme une mère, qu’avoir un douloureux retentissement : sans le vouloir, Lucrèce, par son geste, le met face à ses propres responsabilités et à ses propres manquements. C’est l’exemple de Lucrèce qui inspire Brutus et fait de lui un héros. Tout comme l’exemple de Brutus a ensuite servi, et peut encore servir, à inspirer bien des hommes.

Illustrations : Léon Olivié, Luca Giordano, David, Ray Donley, JJ Jordan Siebe Warmoeskerken

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

Ulysse, d’une femme l’autre…

Article précédent

Bisphénol : un empoisonnement silencieux

Article suivant

Plus d'articles Figures viriles

Sur les mêmes sujets