Georges Brassens fait partie de ces gens que tout le monde ou presque connaît superficiellement mais dont peu réalisent la profondeur et la grandeur. Si la majorité des Français ont déjà entendu plusieurs dois Les copains d’abord et L’Auvergnat, peu nombreux sont ceux qui connaissent plus à fond l’œuvre de Tonton Georges. Et c’est un tort. Car, outre qu’il fut un grand poète, il fut également un homme libre, dont l’existence peut être une source d’inspiration.

Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
Est plus de quatre on est une bande de cons.
Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens.

Une jeunesse sétoise

Il naît à Sète en 1921, d’une mère d’origine italienne et d’un père français. Ses parents sont des gens simples et modestes (son père est maçon), que pas mal de choses opposent au quotidien : si Maman Brassens est une catholique fervente, Papa Brassens est un anticlérical assez proche de l’anarchisme. Malgré de fréquentes engueulades, ils ont en commun le goût de la musique, et Georges grandit sur les airs de Tino Rossi et de Ray Ventura.

École, collège … un élève moyen, rêveur, pas passionné par les études ; sa mère lui interdit les cours de musique en espérant que ça lui donnera davantage de temps et de goût pour les autres matières. Fiasco : adolescent, Georges reste turbulent et bagarreur, traînant dans les rues de Sète avec sa bande de copains, qui font les 400 coups. Seule passion réelle en termes d’études : la poésie, qu’il découvre par le biais d’un prof de français atypique, ancien boxeur, avec qui il est initié à Victor Hugo et François Villon. A seize ans, il est mêlé, avec une partie de ses camarades, à une affaire de vol et de recel, pour laquelle il est condamné à une peine de prison avec sursis. Pour pas mal de sétois, pas de doute : c’est un voyou, et il ne fera rien de bon de sa vie. Sa Mauvaise Réputation est établie pour de bon. D’où, sans doute, son envie de changer d’air : s’il devient maçon comme son père, et reste sur place, il risque d’avoir du mal à trouver une clientèle. Il parvient à convaincre ses parents de le laisser « monter à Paris » pour y tenter sa chance dans d’autres types d’activités.

De Sète à Paris

Il débarque donc dans la capitale début 1940, en pleine Drôle de Guerre. Hébergé chez la sœur de sa mère, il trouve facilement un emploi chez Renault : beaucoup d’hommes sont au front et on manque de bras dans tous les corps de métier. En parallèle, il apprend le piano, sa tante en possédant un. Ici comme ailleurs, il est autodidacte, apprenant sur le tas; jamais, par exemple, il n’étudiera réellement le solfège. Cette première expérience parisienne ne dure que quelques mois : en juin, son usine est détruite par un bombardement allemand, puis la ville est occupée. Il suit la route de l’Exode et retourne à Sète pour quelques mois.

Une fois les opérations militaires terminées, il remonte à Paris, à la fin de l’année 1940. Mais pas question de travailler à nouveau en usine : Georges lit, écrit, compose, cherche à vendre ses chansons et ses poèmes. Il vivote ainsi une paire d’années, entre cabarets et bars louches, fréquentant à la fois les chanteurs, les petits voyous et les prostituées. Peut-être est-il lui-même vaguement souteneur durant cette période. Début 1943, il est envoyé au STO et doit y travailler près d’un an dans une usine BMW. Durant cette période difficile, il lit beaucoup, écrit, et finalement déserte, en mars 1944, lors de sa première permission.

De retour à Paris, il doit se planquer : il est certain qu’on viendra le chercher en priorité chez sa tante, dont le domicile est sa dernière adresse officielle. Il est recueilli par une certaine Jeanne (celle de la chanson éponyme et de La Cane de Jeanne) et son conjoint Marcel (à qui Brassens dédiera L’Auvergnat), qui habitent une bicoque insalubre et bordélique. Le couple est âgé d’une cinquantaine d’années. Anarchistes comme lui, ils se moquent des conventions bourgeoises, et vont former avec Georges, qui devient l’amant de Jeanne, une sorte de couple à trois qui, avec des hauts et des bas, des moments d’engueulade et des périodes d’harmonie, durera plus de vingt ans. Les amours de Georges, durant cette période, sont souvent discrètes, car si le couple est ouvert, Jeanne est jalouse : elle se doute bien qu’il fréquente aussi des femmes plus jeunes mais n’a pas envie de les voir, et surtout pas chez elle. Sa principale amourette, vers la fin de la guerre, est une histoire d’un an environ avec une certaine Jo, une prostituée dont il tombe amoureux (la Jolie Fleur dans une peau de vache, c’est elle; la prostituée du Mauvais sujet repenti, également) et dont il est peut-être le mac durant quelques mois.

A la libération, Brassens et d’anciens copains de STO montent un éphémère journal anarchiste, tandis qu’avec d’autres amis, il fonde le Parti Préhistorique, mouvement qui est avant tout une blague mais prône néanmoins, et très sérieusement, une certaine frugalité. Il se rapproche ensuite de la Fédération Anarchiste : il collaborera au Monde Libertaire, ainsi qu’aux publications de la CNT, mais, peu à l’aise avec l’institution anar elle-même, il finit par prendre ses distances dès 1947.

Cette année 1947 est un tournant pour lui sur le plan sentimental, également : c’est cette année-là qu’il rencontre Joha, dite Püpchen. Elle est belle, un peu plus âgée que lui, originaire d’Estonie. C’est le grand amour mais un grand amour un peu spécial : l’éternelle fiancée de la Non-demande en mariage, c’est elle. La femme au grain de sel dans les cheveux de Saturne, c’est elle. Ils resteront ensemble jusqu’à la mort mais ne se marieront jamais et ne vivront presque jamais sous le même toit. Ils formeront une sorte de couple spécial, dans lequel chacun a une part de liberté importante. Peut-être a-t-il d’autres histoires courtes en parallèle : si c’est le cas, il n’en parle pas. En tout cas il reste chez Jeanne encore plusieurs années : de fait, il est bigame, sa relation avec Jeanne se poursuivant en pointillés. Brassens vit donc avec une femme, couche et roucoule avec une autre, en fréquente peut-être quelques autres. Cet arrangement tiendra des années et il demeurera avec Püpchen jusqu’à la fin de sa vie.

De la galère à la gloire

Les années de l’immédiate après-guerre sont des années de galère : il parvient à vendre quelques textes, quelques chansons, bricole, rate plusieurs auditions, se dit qu’il est fait pour être parolier et non pas chanteur. Son destin bascule en janvier 1952. Des amis lui ont obtenu un entretien avec la chanteuse Patachou, qui tient un cabaret à Montmartre ; elle lit ses chansons, les apprécie, et lui dit, en substance, que c’est très bien, mais que ce ne sont pas des textes pour elle, que lui seul peut les chanter. « Oui, mais quand, où ? ». « Ici et demain : si on attend plus, tu vas te dégonfler. »

Littéralement poussé sur scène, mort de trac, suant et affolé, il parvient cependant à présenter quelques chansons au public. Et c’est un succès. Dès le mois de mars 1952, l’un des responsables français de Philips, de passage au cabaret, le repère et lui propose un contrat. Le même mois, il enregistre Le Gorille, que Philips, pour ne pas risquer de compromettre sa réputation, sort sous un nouveau nom : le label Polydor. La même année, Le Parapluie devient une partie de la bande originale d’un film de cinéma. En l’espace de quelques mois, Georges Brassens est passé d’illustre inconnu à star nationale.

Première émission de télévision et première tournée nationale dès 1954. Le reste du temps, il est quasiment permanent aux Trois Baudets, qu’il appelle affectueusement « l’usine ». Puis c’est Bobino, puis l’Olympia.  Il commence à avoir de l’argent, beaucoup d’argent, plus qu’il n’en a jamais eu.

En 1955, il achète la maison de Jeanne, que jusqu’alors elle ne faisait que louer. Histoire de l’agrandir, il achète également la maison mitoyenne, et offre le tout au couple, avec, en prime, installation de l’eau courante et de l’électricité. Tout en continuant à vivre avec Jeanne et l’Auvergnat, il achète également une maison dans les Yvelines, en 1958, dont il se sert pour réunir ses amis, notamment des copains d’enfance avec qui il n’a jamais perdu le contact, et donner des fêtes. Jeanne, qui garde une certaine distance avec ce milieu du spectacle, refusera toujours d’y venir.

Ses chansons plaisent aux uns, scandalisent les autres. Plusieurs de ses titres sont interdits de diffusion, et Europe 1 est la seule radio qui accepte de passer sa musique. Malgré cela, le succès est et demeure au rendez-vous. Tournées, prix, récompenses … malgré cela, Brassens garde une vie simple. L’argent, il s’en fout : du moment que ce n’est plus un souci et qu’il peut faire des cadeaux à ses amis quand et comme il l’entend, le reste lui importe peu. D’ailleurs c’est le plus souvent Püpchen qui négocie ses cachets et les conditions de ses tournées : lui-même se désintéresse de ces détails. Il a des goûts rustiques, n’aime ni le luxe ni le clinquant. Devenu ami avec Brel, il va s’installer dans un appartement juste à côté du sien quand, à plus de 75 ans et après la mort de l’Auvergnat, Jeanne se remarie avec un jeune homme de même pas quarante piges, et qu’il craint d’en devenir jaloux. Püpchen souffre-t-elle du fait que son premier appartement sans Jeanne a été choisi pour se rapprocher d’un copain et non d’elle ? Peut-être, mais si c’est le cas elle n’en dit rien. Brassens ayant peu évoqué sa vie privée, il est possible que lui-même ait quelques pointes de jalousie dans cette période, soit vis-à-vis du nouveau mari de Jeanne, soit à l’égard de Püpchen, qui a peut-être quelques aventures elle aussi. C’est que ça n’est pas toujours simple à gérer ni à accepter, la polygamie…

Dans les années 1960, il est célébré, acclamé. Succès tant auprès du public populaire que des intellectuels (Pagnol et Kessel lui remettent le Grand Prix de poésie de l’Académie Française), tournées triomphales, mais aussi ragots : c’est le temps des rumeurs, le temps où la presse s’intéresse à sa vie privée (qu’il protège scrupuleusement et dont il ne dit jamais rien devant des journalistes), le temps où on se fait du souci pour sa santé (il souffre de calculs rénaux et a du subir plusieurs opérations, d’où la chanson Le bulletin de santé, dans laquelle, en gros, il invite ceux qui dans les journaux spéculent sur un possible cancer à aller se faire foutre, et laisse entendre que si certains disent du mal de lui, c’est parce qu’il a baisé leur femme). Et puis tous ces honneurs le dérangent un peu : on dit de lui qu’il est un poète mais il ne se vit que comme un petit artisan consciencieux du vers et de la guitare, loin, très loin en dessous des ses idoles que sont Hugo, Villon ou Paul Fort.

Et puis il craint la récupération : ça n’est pas parce qu’une partie de la jeunesse aime son discours anarchisant que lui se reconnaît dans ses revendications. “Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens” : aussi laisse-t-il passer mai 1968 sans commenter, ni même s’intéresser réellement, aux événements, sans doute conscient du fait que si la grève ouvrière relève de quelque chose de sérieux (qui aboutira aux accords de Grenelle), la poussée de fièvre estudiantine, elle, ne relève à tout prendre que de la crise d’acné juvénile. Quand on lui demandera, plus tard, ce qu’il a fait en mai 1968, il répondra : Des calculs rénaux. Les seules causes pour lesquelles il acceptera de chanter seront, en 1973, l’abolition de la peine de mort et en 1979 l’association Perce-Neige, par amitié pour son copain Lino Ventura.

En attendant, 1968, pour Brassens, est surtout l’année de la mort de Jeanne. Il se montre dès lors plus taciturne, plus sombre, et ses textes se mettent à évoquer davantage la mort. Püpchen est toujours là mais une ombre est tombée sur lui. Il quitte les logements qu’il avait sur Paris, s’en trouve de nouveaux, plus une maison en Bretagne. Il fait moins la fête et se montre plus introspectif. Un temps de lectures, de réflexions, d’écriture. Il prend ses distances d’avec le milieu du spectacle, se contentant de ses tournées régulières mais apparaissant moins dans les médias. En 1976-1977, il fait son dernier tour de chant. Un cancer de l’intestin lui est détecté. Après quelques années de paix entre ses livres, sa Püpchen et ses chats, il s’éteint finalement en octobre 1981, à l’âge de soixante ans. Püpchen, décédée en 1999, et lui sont enterrés ensemble dans son caveau familial, à Sète. Et lui, l’anticlérical, a sa tombe surmontée d’une croix, comme si, à la toute fin, il avait voulu faire savoir à Dieu que ça n’est pas si grave, et qu’il Lui pardonne de ne pas exister.

Brassens et l’homme du vingt-et-unième siècle

J’aime la vie, tu sais. Mais j’ai toujours accepté la vie comme elle est. 
Et elle va vers la mort. 

Il y a dans la vie de Georges Brassens bien des éléments faisant penser à un homme suivant sa propre voie : il a eu la vie qu’il a voulu, le genre de relations qu’il a voulu. Il n’a, finalement, fait que peu de concessions et a réussi à suivre son “chemin de petit bonhomme” comme il l’entendait. De par sa vie, il prouve, également, que la putasserie, l’exhibitionnisme et le mauvais goût ne sont pas indissociables de la gloire, et qu’on peut être une super-star sans tomber dans le piège de la presse people.

Ses texte sont intemporels, parce que Brassens se moquait de l’actualité : il n’y a que dans de très rares chansons (Le roi des consLes deux oncles) qu’il évoque, de loin et en passant, des sujets de son époque, généralement pour exprimer le fait que tout cela ne le touche guère. Brassens, au fond, ne chante que les choses réellement importantes dans la vie d’un homme : si on s’arrête un instant sur ses textes, on se rend compte qu’au final, ses sujets ne sont pas si variés que cela. Il parle, en effet :

  • des femmes
  • de la mort
  • de Dieu (généralement pour douter de Son existence, mais peut-être aussi pour regretter une impossibilité à croire)
  • des imbéciles
  • des prostituées
  • de quelques sujets un peu plus gaulois et portant sur la gaudriole
  • de la difficulté à vivre en marge, sans adhérer aux canons imposés par la société
  • de l’amitié

Et c’est à peu près tout. Il chante l’amour sans jamais être mièvre, la mort sans être larmoyant. Il chante aussi les faiblesses et les tares humaines avec une certaine tendresse. Du fait des thèmes qu’il aborde, autant que de la manière qu’il a de les aborder, de son existence personnelle comme de sa patte artistique, il peut tout à fait servir d’inspiration pour un homme contemporain. Figure d’une virilité apaisée et sûre, Brassens, de même que Brel, peut sans problème être élevé au panthéon des hommes exemplaires, dont peut se réclamer une neo-masculinité à l’Européenne.

Pour l’homme sous Pilule Rouge, ses textes ont, en outre, de grandes qualités : s’il parle beaucoup du désir, on remarque qu’il évoque peu l’amour conjugal, et souvent pour le critiquer. S’il aime passionnément les femmes, il ne se fait aucune illusion à leur égard. S’il reconnaît la justesse de certaines causes, il se méfie des politiques et des engagements. Vénérant le bon vin, la poésie et l’amitié au-dessus de tout, modeste malgré le succès, raisonnable jusqu’au sommet des podiums, frugal dans ses goûts même quand le succès fait sa fortune, insensible aux injonctions moralisatrices, Brassens est demeuré toute sa vie un homme libre, et, à ce titre, un modèle indéniable.

 

NeoMasculin
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