Horaces : un exemple antique

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Il est toujours intéressant, pour l’homme intéressé par la pensée virile, de se pencher sur les exemples antiques. Nos ancêtres grecs et romains ont en effet, par le passé, créé des sociétés dans lesquelles le mâle était à sa place, glorifié dans sa fonction et dans son rôle; à bien des égards, la christianisation de l’Empire Romain marque le début de la féminisation des sociétés occidentales. Aussi est-il généralement pertinent de jeter un regard sur les manières de vivre, de penser, de combattre et de défendre son honneur dans l’Antiquité. Après avoir disserté sur l’exemple d’Enée, nous nous pencherons aujourd’hui sur celui des Horaces et des Curiaces. 

Horaces et Curiaces : le contexte

Nous sommes aux alentours de 670 avant notre ère. Rome, alors une humble cité italienne, est dirigée par le roi Tullius Hostilius. Une longue guerre oppose la future capitale impériale à la ville voisine, Albe-la-Longue. Après de multiples batailles où nul ne parvient réellement à prendre l’avantage, les belligérants concluent un pacte : ils confient le destin de la guerre aux mains de champions, qui vont représenter chacun leur nation et s’affronter dans un combat à mort.

Chacun des camps choisit trois frères pour le représenter : côté romain, ce sont trois jeunes hommes du clan Horatius, qu’on appelle les Horaces (Horace est donc leur nom de famille, pas leur prénom). Côté albain, les trois frères appartiennent à la famille des Curiaces. Les dieux étant souvent d’un naturel joueur et ironique, il se trouve, de plus, que les deux familles sont liées : la sœur des Horaces est en effet fiancée à l’un des Curiaces.

Le combat

Tite-Live rapporte le combat en ces termes :

Les trois frères, de chaque côté, prennent leurs armes. Les voix de leurs concitoyens les animent. Les dieux de la patrie, la patrie elle-même, tout ce qu’il y a de citoyens dans la ville et dans l’armée ont les yeux fixés tantôt sur leurs armes, tantôt sur leurs bras. Enflammés déjà par leur propre courage, et enivrés du bruit de tant de clameurs qui les exhortent, ils s’avancent devant les armées. (…) Le signal est donné. Les champions s’élancent comme une armée en bataille, les glaives en avant, portant dans leur cœur le courage des deux nations. Indifférents à leur propre danger, ils n’ont devant les yeux que le triomphe ou la servitude, et cet avenir de leur patrie, dont la fortune sera ce qu’ils l’auront faite. Au premier choc de ces guerriers, au premier cliquetis de leurs armes, dès qu’on vit étinceler les glaives, une grande terreur saisit les spectateurs. De part et d’autre l’incertitude glace la voix et suspend le souffle.

Tout à coup, les combattants se mêlent; déjà ce n’est plus le mouvement des corps, ce n’est plus l’agitation des armes, ni les coups incertains, mais les blessures, mais le sang qui épouvantent les regards. Des trois Romains, deux tombent morts l’un sur l’autre; les trois Albains sont blessés. À la chute des deux Horaces, l’armée albaine pousse des cris de joie : les Romains, déjà sans espoir, mais non sans inquiétude, fixent des regards consternés sur le dernier Horace déjà enveloppé par les trois Curiaces. Par un heureux hasard, il était sans blessure. Trop faible contre ses trois ennemis réunis, mais d’autant plus redoutable pour chacun d’eux en particulier, pour diviser leur attaque il prend la fuite, persuadé qu’ils le suivront selon le degré d’ardeur que leur permettront leurs blessures. Déjà il s’était éloigné quelque peu du lieu du combat, lorsque, tournant la tête, il voit en effet ses adversaires le poursuivre à des distances très inégales, et un seul le serrer d’assez près. Il se retourne brusquement et fond sur lui avec grande fureur. L’armée albaine appelle les Curiaces au secours de leur frère; mais, déjà vainqueur, Horace vole à un second combat. Alors un cri, tel qu’en arrache une joie inespérée, part du milieu de l’armée romaine; le guerrier s’anime à ce cri, il hâte le combat, et, sans donner au troisième Curiace le temps d’approcher, il achève le second. Ils restaient donc deux seulement, égaux par les chances du combat, mais non par la confiance ni par les forces. L’un, sans blessure et fier d’une double victoire, marche avec assurance à un troisième combat : l’autre, épuisé par sa blessure, épuisé par sa course, se traînant à peine, et vaincu d’avance par la mort de ses frères, tend la gorge au glaive du vainqueur. Ce ne fut pas même un combat.

Transporté de joie, le Romain s’écrie : « Je viens d’en immoler deux aux mânes de mes frères : celui-ci, c’est à la cause de cette guerre, c’est afin que Rome commande aux Albains que je le sacrifie. » Curiace soutenait à peine ses armes. Horace lui plonge son épée dans la gorge, le renverse et le dépouille. Les Romains accueillent le vainqueur et l’entourent en triomphe, d’autant plus joyeux qu’ils avaient été plus près de craindre. Chacun des deux peuples s’occupe ensuite d’enterrer ses morts, mais avec des sentiments bien différents. L’un conquérait l’empire, l’autre passait sous la domination étrangère. On voit encore les tombeaux de ces guerriers à la place où chacun d’eux est tombé; les deux Romains ensemble, et plus près d’Albe; les trois Albains du côté de Rome, à quelque distance les uns des autres, suivant qu’ils avaient combattu.

Horace accusant Camille (Jean-François Lagrenée)

Horace accusant Camille (Jean-François Lagrenée)

Les suites

Porté en triomphe dans Rome, Horace reçoit les honneurs de la cité. Tous à Rome semblent se réjouir. Tous sauf sa sœur, Camille, fiancée d’un Curiace, qui en le voyant porter sur ses épaules la côte d’armes de son amant défunt éclate en sanglots et se lamente. Horace s’approche alors d’elle, tire son glaive et le lui enfonce dans la poitrine, en proférant ces mots terribles : « Pars rejoindre ton fiancé, toi qui oublies les morts de tes frères, qui oublies le frère qu’il te reste et qui oublies ta patrie. Et que périsse ainsi toute Romaine qui pleurerait la mort d’un ennemi. ».

La situation change donc et les Romains ne savent que faire : Horace est un héros, mais aussi un criminel, et Rome est un Etat de droit. On va donc le juger. Honoré pour son haut fait, Horace est néanmoins condamné à mort pour le meurtre de sa sœur. Mais le père des Horaces fait appel à l’assemblée du peuple, et lui demande de ne pas le priver du dernier de ses enfants. Après de longs débats, la peine capitale est finalement levée, mais le père va devoir consentir à de longs et coûteux rituels expiatoires, et le fils subir une pénible humiliation publique, c’est à dire, d’un point de vue social, perdre son statut de héros national. Le rituel sacrificiel consenti par le père va devenir une tradition au sein du clan Horatius, et se poursuivre tous les ans durant des siècles.

Matière à réflexion

On remarque dans cette histoire un grand nombre de points appropriés et à même de nourrir une pensée virile, forte et saine. En voici quelques-uns :

  • Le devoir passe avant tout : Horace et ses frères sacrifient tout pour leur patrie. Y compris leur sœur lorsque celle-ci se révèle être une ennemie, qu’elle le veuille ou non.
  • Les adversaires valeureux sont honorés : Rome n’a jamais détruit les tombes des Curiaces, ni n’a déshonoré leur mémoire. Les Curiaces sont des adversaires mais ils sont représentés comme des hommes courageux et dignes. On ne considère pas que reconnaître leur courage a quoi que ce soit à voir avec le fait d’épouser leur cause. 
  • Ce n’est pas qu’une question de force brute : on le constate, Horace triomphe par le mouvement, et quasiment la ruse de guerre. Dans les siècles qui suivront, l’armée romaine connaîtra d’ailleurs bien des victoires issues non du nombre et de la force, mais de la manœuvre, de la stratégie et de l’astuce. Le guerrier se doit bien entendu d’être en bonne forme physique, mais il se doit aussi de garder la tête froide et de savoir se montrer intelligent. Horace est, à cet égard, un héros réel et un homme complet, alliant le physique (guerrier), le mental (stratège) et la cœur (courage, patriotisme).
  • Le devoir concerne tout le monde : Camille est punie, non pour sa peine mais pour le fait qu’elle la montre en public et la manifeste. Ses frères ont fait leur devoir en combattant, en mourant et en triomphant. Son devoir, à elle, était de ne pas oublier ses priorités et d’agir en tant que Romaine avant d’agir en tant que fiancée romantique. Ce n’est pas l’amour qui est puni ici, mais bien l’impudeur qu’il y a à le faire passer avant le devoir.
  • La mentalité romaine est fondamentalement saine sur le plan du droit : un haut fait n’annule pas un crime, ni ne donne droit à agir comme on l’entend en tout. Un héros est tout de même jugé, malgré sa popularité.
  • Contrairement à la réputation que l’on fait aux sociétés viriles antiques, on remarque ici que la femme compte bel et bien en tant qu’être humain : la tuer est un crime, même quand il s’agit d’un crime d’honneur. Horace est bel et bien condamné à mort.

 

Julien
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