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Parmi tous les biais cognitifs qui parasitent notre intellect, il en est des particulièrement discrets, et potentiellement vicieux. L’hypothèse d’un monde juste en fait partie. Il s’agit d’un biais à bas bruit mais dont les effets sur nos réflexions peuvent être considérables.

L’hypothèse du monde juste en bref

On peut présenter ce biais cognitif simplement, en disant qu’il consiste à juger les choses et les êtres non pas en fonction de ce que nous savons réellement d’eux, mais en vertu de l’idée que le monde obéit à notre conception de la justice. En termes plus simples : il consiste à se dire qu’on a toujours ce qu’on mérite, et qu’on mérite toujours ce qu’on a.

A un certain niveau, on pourrait considérer ce biais comme l’exact opposé du Hamster, qui consiste à toujours trouver une cause extérieure à ce qui nous arrive de négatif. Dans le cas de l’hypothèse d’un monde juste, ce qui nous arrive, de bien ou de mal, n’est jamais causé que par nous-même. Et bien entendu, c’est tout aussi faux que l’inverse.

En réalité, si nous sommes toujours responsables de la manière dont nous réagissons aux événements, nous sommes en revanche innocents de notre idiosyncrasie : nous n’avons pas choisi les cartes que nous avons en main, nous pouvons seulement décider de la manière dont nous les jouons.

Alors que le Hamster conduit l’individu à l’immobilisme à force de le convaincre qu’il n’est jamais responsable de rien de ce qui lui arrive, la croyance en un monde juste peut conduire à le paralyser également, quand il en vient à considérer que tout ce qui lui arrive de négatif est forcément et exclusivement de sa faute, et que cela prouve son incompétence.

monde juste

Le tenant de l’hypothèse du monde juste s’estime en général réaliste et équitable alors même qu’en réalité il s’interdit tout jugement moral sur l’existence.

Un monde juste mais sans pitié ni bienveillance

Dans les rapports aux autres, l’hypothèse du monde juste est tout aussi néfaste : c’est par exemple elle qui amène un soignant à s’énerver contre un patient dément ou atteint de la maladie d’Alzheimer, en considérant qu’il fait exprès de se comporter comme il le fait. C’est aussi cette hypothèse qui peut nous amener à nous mettre en colère contre un enfant, parce qu’il ne saisit pas des concepts qui sont au-delà de son champ de compréhension réel : la tentation est alors grande de croire qu’il fait exprès, qu’il cherche avant tout à nous énerver.  C’est encore l’hypothèse du monde juste qui amène, par exemple, certains éducateurs à considérer que les enfants victimes de harcèlement scolaires en sont responsables, parce qu’ils se laissent faire. C’est en partie vrai : l’attitude de la victime et, dans le cadre d’autres crimes et délits, son éventuelle imprudence, font partie des facteurs expliquant ce qui lui arrive. Mais cela n’excuse en rien les comportements des harceleurs ou autres délinquants. De la même manière, il est fréquent que les victimes de viol se voient reprocher leur imprudence. Et il est vrai que dans certains cas, ce reproche est parfaitement justifié. Mais là encore : l’imprudence de la victime n’excuse en rien le geste du criminel.

Le tenant de l’hypothèse du monde juste croit souvent qu’il n’y a pas de fumée sans feu et qu’une personne accusée à tort doit bien y être tout de même pour quelque chose. Là encore : c’est parfois vrai. Mais là encore, le maître-mot est parfois. On sait qu’une personne est tombée dans le biais cognitif quand elle fait de cette hypothèse son jugement systématique par défaut.

A l’inverse, rejeter intégralement la responsabilité individuelle dans les actes et les événements conduit à une forme d’absolue tolérance de tout, qui n’est pas éloignée du nihilisme, et empêche, in fine, tout jugement sur qui que ce soit ou quoi que ce soit. Mais tomber dans l’hypothèse du monde juste, à l’inverse, amène à croire que tous les pauvres ont mérité leur sort, que tous les malades ne sont malades que parce qu’ils l’ont bien voulu ou n’ont pas su préserver leur santé, et ainsi de suite : à terme, cette croyance amène à la destruction de toute empathie et de toute solidarité humaine.

monde juste

Comme tous les biais cognitifs, il ne s’agit pas réellement d’une illusion. Plutôt de lunettes colorées que nous portons devant les yeux et qui modifient notre perception du réel.

Amnésies sélectives

L’hypothèse du monde juste est une croyance très répandue. Et ce n’est pas sans raison : elle est, fondamentalement, rassurante. En effet, qui croit le monde juste pense qu’il vit dans une réalité sur laquelle il a intégralement prise. Il pense que toute action sur le réel est prévisible. Bref : il vit dans un univers mental bien plus ordonné et bien moins chaotique que la réalité. S’il se trouve bénéficier de quelque statut avantageux, d’un bon boulot, de beaux diplômes, cela l’encourage également à croire qu’il se doit tout à lui-même et qu’il n’a aucun remerciement à adresser, ni à sa famille, ni au milieu dans lequel il est né, ni à la société grâce à laquelle il a pu grandir, étudier, etc. Bien entendu, il existe un petit nombre d’individus, rares et exceptionnels, chez qui une telle idée est vraie. Mais les authentiques self made men sont rares : la plupart du temps, une partie au moins de nos succès provient non pas uniquement de nos mérites, mais aussi de choses auxquelles nous ne pouvons rien et que nous n’avons rien fait pour mériter : nos parents, notre famille, le capital financier, culturel, social ou symbolique dont nous héritons, et ainsi de suite. Cela ne veut pas dire que les mérites individuels n’existent pas. Mais on a généralement tort de leur attribuer 100% de nos réussites, tout comme on a tort de s’attribuer 100% de ses échecs. La chance, les aléas, les actions des autres, leur bienveillance ou leur malveillance à notre égard, leur bonté ou leurs calomnies … tout cela nous affecte, y compris quand nous ne l’avons pas mérité.

L’hypothèse du monde juste s’accompagne assez fréquemment d’un biais d’autocomplaisance, consistant à juger que ce qui arrive aux autres est mérité, tout comme ce qui nous arrive de positif. En revanche, les événements négatifs qui nous affectent sont toujours de la faute des autres. Une telle combinaison de biais a toutes les chances de mener l’individu droit dans le mur : puisqu’il n’est jamais responsable de ses échecs mais qu’il se doit toutes ses réussites, il a peu de chances de cultiver la remise en question, et moins de chances encore de cultiver la gratitude.

Ne pas tomber dans le biais

Entre Hamster absolu et hypothèse du monde juste à tous les étages, la raison et la sagesse se trouvent, comme souvent, dans la nuance. Comprendre que les individus sont guidés par leur idiosyncrasie (ou, au sens que les stoïciens donnent à ce mot, par leur destin) et que cette idiosyncrasie, à bien des égards, définit leur réalité mentale et le champ de leurs possibles, permet d’éviter de tomber de manière systématique dans l’hypothèse du monde juste. Comprendre que même dans le cadre limité qu’impose l’idiosyncrasie, nous disposons d’une marge de liberté et de choix permet, à l’inverse, de ne pas tomber dans l’excuse systématique et le Hamster de combat. L’excès inverse, qui revient au fameux check your privileges des SJW, est tout aussi délétère, puisqu’il implique une hiérarchisation figée des êtres, en fonction justement de leur idiosyncrasie, et la croyance dans le fait que cette idiosyncrasie, en nous déterminant intégralement, nous prive de tout libre arbitre.

Monde juste et morale

En réalité, il nous est souvent difficile d’admettre que le monde est injuste. Que nous ne recevons pas toujours ce que nous méritons, que ce soit en mal ou en bien : nous ne sommes pas toujours récompensés pour nos mérites, pas toujours punis pour nos vices. Mais c’est justement en admettant l’injustice du monde que l’on peut travailler à sa propre éthique et à sa propre morale : l’univers n’a cure de nos considérations, il est aveugle et sourd à nos idées. Mais c’est justement pour cela que l’éthique est importante, en cela qu’elle permet à l’Homme d’apporter sa touche d’ordre dans ce chaos. Croire le monde naturellement juste revient, à bien des égards, à se permettre de renoncer à la morale et à la vertu. Le tenant de l’hypothèse du monde juste, en effet, confond le Vrai et le Bien. Or si nous n’avons pas d’autre choix que d’admettre l’existence du réel, la conception que nous avons du Bien, en revanche, dépend entièrement de nous. On peut, à bon droit, considérer le tenant de l’hypothèse du monde juste comme faisant preuve d’une forme de fainéantise morale : en partant du principe que les choses sont comme elles sont et qu’elles sont justes, il s’octroie la possibilité d’éviter tout examen de conscience, toute recherche et tout questionnement éthique. C’est reposant. Mais moralement, ça ne vole pas très haut.

Illustrations : Richard Jaimes JJ Jordan Christian Wiediger

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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