Instinct maternel : une construction patriarcale ?

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Quand on parle de l’idée d’un instinct maternel et du rôle biologique de la mère, il y a, en matière d’idéologie postmoderne, un nom qui s’impose immédiatement : celui d’Elisabeth Badinter. Sainte parmi les saintes, elle fait partie du panthéon des grandes auteures féministes, notamment pour son fameux L’amour en plus, ouvrage du début des années 1980 dans lequel elle établit, arguments sociaux et politiques à l’appui, que la notion d’instinct maternel, de rôle prépondérant de la mère auprès de l’enfant pendant les premiers temps de sa vie et autres idées arriérées de ce genre sont des constructions patriarcales : certes, il existe peut-être un petit substrat physique, mais dans l’ensemble, ce sont les hommes qui ont assigné à la femme le rôle de mère, de nourricière, de protectrice du nouveau-né. Ils ont condamné la femme au secteur de la famille et de la reproduction pour mieux s’arroger tout le reste du monde. Elisabeth Badinter ne va pas jusqu’à prétendre que s’ils voulaient bien s’en donner la peine, les hommes seraient parfaitement capables de porter des enfants et de les allaiter eux-mêmes mais on sent bien que ça la démange. Le livre est fort docte, fort bien écrit, et a une place de choix dans toute bibliothèque féministe digne de ce nom. Et il est, depuis deux séries de découvertes récentes, bon à jeter aux orties.

Instinct maternel : une réalité mesurable

Car l’instinct maternel existe. Il est observable et mesurable. Plus exactement : ce qui est observable et mesurable, ce sont les transformations profondes que subit le cerveau d’une mère durant et après la grossesse. C’est ce qu’a démontré la colossale étude Neurobiology of culturally common maternal responses to infant cry (Bronstein et al, Princeton University, Neuriobologie, 2017), en observant à l’IRM le cerveau de près de 700 mères, récentes ou pas, à travers 11 pays. En comparant leur activité cérébrale à celle de femmes non mères placées dans des situations similaires, ainsi qu’à celle d’hommes, pères ou non, il est apparu que :

  • Le cerveau d’une mère réagit davantage à tous les pleurs de bébés que celui d’une femme qui n’a jamais eu d’enfants, et ce même si elle est mère depuis très peu de temps (ce n’est donc pas une question d’entraînement).
  • Le cerveau d’une mère réagit plus aux pleurs de son propre enfant qu’à ceux de tout autre enfant.
  • Plus généralement, la maternité modifie en profondeur les fonctions cérébrales, comme s’il s’agissait de reconfigurer le cerveau de la mère pour lui faciliter l’entrée dans un nouveau rôle.
  • Quand une mère entend son enfant pleurer, sa première réaction (ou l’intention qu’elle a, d’après les zones cérébrales qui s’activent) est toujours la même, quelle que soit sa culture, son niveau d’éducation, son groupe ethnique ou religieux, le pays où elle vit, l’expérience ou l’inexpérience qu’elle a en tant que mère, etc. Elle va vers l’enfant, le prend dans ses bras et lui fait entendre le son de sa voix (en lui parlant, en lui chantant une chanson, etc.). Baisers et câlins viennent ensuite mais le scénario « prise dans les bras puis paroles » semble être universel, et ne dépendre d’aucune éducation spécifique.
  • La configuration cérébrale globale des hommes ne change pas avec la paternité, en revanche. Et si les pères identifient très facilement les pleurs de leur propre enfant (qu’ils différencient facilement de tous autres pleurs), leur cerveau n’est pas configuré de la même manière que celui de la mère, et surtout de la jeune mère : par exemple, alors que celle-ci est capable de s’éveiller au moindre bruit inhabituel de son bébé, le père, lui, aura tendance à ne se réveiller que lorsque l’enfant produira un certain volume de son (en gros : le volume qui habituellement le réveillerait de toute manière).
Instinct maternel

L’instinct maternel n’a rien d’un mythe : c’est une réalité observable et mesurable.

Tout cela suffit-il à parler d’instinct maternel ? Cela suffit, à tout le moins, à considérer que le cerveau d’une mère subit des modifications profondes, qui l’adaptent à son nouveau rôle et lui confèrent des comportements et des modes de réaction qu’elle n’avait pas auparavant. Tu ne peux pas comprendre, tu es trop jeune ; tu verras, quand tu auras des enfants, tu verras les choses autrement. Cette phrase, vieille comme le monde, et que depuis toujours les mères répètent à leurs filles, est donc parfaitement vraie.

Bien entendu, des individus exceptionnels existent toujours et il est possible de trouver, ici ou là, des femmes qui, bien que devenues mères, ne ressentent pas cet instinct maternel. Mais outre que de telles personnes sont rares, il est faux de les considérer comme des êtres libérés et émancipés des carcans patriarcaux : en réalité, au sens strict du terme, ce sont des handicapées mentales, puisqu’elles ne disposent pas des mêmes capacités cérébrales que la majorité des autres femmes.

Instinct maternel : un enjeu vital

A cette première pierre dans le jardin du tout-sociétal est venu, plus récemment, s’ajouter un véritable pavé : l’étude Bedrosian et al, parue, excusez du peu, dans le numéro du 23 mars 2018 de la revue Science (si vous ne voyez pas ce qu’est cette revue : en gros, elle est avec Nature ce qui se fait de plus prestigieux dans le monde de la publication scientifique, mais aussi de plus rigoureux quant aux conditions de parution, au contrôle de la qualité des contenus, etc. Certains chercheurs passent toute leur carrière à espérer faire une publication dans Science) : Early life experiences drives structural variation of neural genomes in mice (Salk Instittute, Génétique, 2018).

L’expérience Bedrosian a porté sur des souris (pour des raisons éthiques, il n’était pas possible de faire ce type d’expérience sur des êtres humains), au sein desquelles on a distingué plusieurs groupes de mères, en fonction de l’attention qu’elles portaient à leurs petits : toilettages, câlins, jeux, léchouillages affectueux, etc. Certaines souris passaient beaucoup de temps à ces activités maternelles, tandis que d’autres, moins affectueuses, ne faisaient que le service minimum. Les chercheurs ont observé l’impact de cette différence de traitement sur le cerveau des souriceaux. Et ils ont découvert que les soins maternels modifiaient l’ADN du petit. Plus précisément : il existe au sein de l’ADN de petits morceaux mobiles, appelés rétrotransposons L1. Ces mini-séquences sont capables de se déplacer le long du brin d’ADN, et de s’y multiplier. Or les rétrotransposons L1 peuvent être la cause de mutations graves : plus ils sont nombreux, moins l’ADN est stable et plus l’individu est susceptible de développer des maladies génétiques (parce que dans la vraie vie, ce n’est pas comme dans X-Men : une mutation, c’est rarement une bonne nouvelle ; dans certains cas exceptionnels ça peut amener des résultats inattendus, mais la plupart du temps, c’est synonyme de lourds emmerdements : handicaps, cancers, maladies génétiques…). Or, plus une mère s’occupait de ses petits, et moins les rétrotransposons L1 étaient nombreux dans leur ADN. La chose est surtout vraie dans le cerveau du petit, et en particulier dans son hippocampe (la zone responsable de l’apprentissage, de la mémorisation et de l’orientation dans l’espace). Les souriceaux moins maternés étaient plus anxieux, moins intelligents, s’orientaient moins bien et courraient davantage de risques de troubles de l’apprentissage, voire de cancer du cerveau.

Indépendamment des qualités de l’éducation fournie, des soins maternels nombreux et assidus stabilisent donc l’ADN du petit et le protègent de certaines mutations dangereuses, susceptibles d’affecter son développement cérébral, et ce tout au long de la croissance et de la maturation du cerveau du souriceau.

instinct maternel amour mere

Le phénomène Bedrosian est vraisemblablement commun à tous les mammifères

En quoi cela nous concerne ?

C’est simple : les rétrotransposons L1 existent aussi chez l’être humain. Si les chercheurs sont bien entendu prudents quant à leurs conclusions, ils indiquent néanmoins que, dans l’état actuel des connaissances, il est vraisemblable que le phénomène de stabilisation de l’ADN par les soins maternels observé chez les souris existe également chez les autres mammifères, et donc parmi les humains. L’équipe Bedrosian n’a pas cherché à mesurer d’éventuelles différences entre les soins apportées par la mère biologique et ceux apportés par une mère de substitution, cette différence n’étant pas l’objet de sa recherche dans le cadre de cette série d’expériences spécifique.

Cette découverte reste cependant fondamentale. Il est bien entendu trop tôt pour tirer la moindre conséquence réelle de cette étude pour ce qui est des sociétés humaines. Mais s’il était avéré que le même processus a bien lieu au sein de notre espèce, les conséquences pourraient être énormes. En effet, le cerveau humain prend de nombreuses années (au moins 12 ans) pour arriver à maturité, ce qui pourrait indiquer que des soins maternels réguliers et nombreux (représentant au minimum plusieurs heures quotidiennes de contact direct) sont nécessaires sur le long terme afin de stabiliser l’ADN cérébral. Dans la série Harry Potter (et dans bien d’autres contes de fées), on nous dit que l’amour d’une mère peut sauver un enfant de la mort. L’étude Bedrosian nous montre à quel point la chose peut être vraie. A quel point, surtout, priver un petit être de soins et d’affection maternelle suffisante, même après la fin de l’allaitement, peut être criminel.

Plus généralement, ces découvertes doivent nous porter à nous interroger quant à une idéologie (la pensée postmoderne, dont le féminisme militant n’est que l’un des avatars) qui nie le réel. L’être de raison est celui qui sait que quand les faits sont établis, les croyances (et donc les idéologies) sont inutiles : un fait est un fait est un fait est un fait, et, pour peu qu’il soit solidement étayé, ce que l’on en pense n’y change rien. Il sera intéressant, dans le courant de l’année 2018 et des suivantes, d’observer à quel point les découvertes de Bronstein et Bedrosian affectent le discours féministe ambiant ou pas. Elles permettront, en effet, de différencier les personnes honnêtes et rationnelles (celles qui renieront les principes d’Elisabeth Badinter quant à la construction patriarcale de la maternité ou, à tout le moins, infléchiront leur discours en conséquence) des simples hystériques hurlantes.

Illustrations : Austin Neill Adrien Taylor Tanaphong Toochinda

Martial
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