J’ai un ami qui … le mensonge de l’anecdote

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J'ai un ami qui trouve cette photo appropriée

Oui mais non, parce que moi j’ai un ami qui … à chaque fois qu’on évoque en société (ou même sur le web) des sujets tant soit peu dérangeants, tôt ou tard surgit la même objection : j’ai un ami pour qui cette règle ne s’applique pas; j’ai un ami qui ne pense pas comme cela; j’ai un ami qui ne se comporte pas de cette manière. Ce type d’argument est appelé argument de l’anecdote et il a la particularité de permettre de vous contredire sans amener ni preuve ni argument valable. Ce type d’anecdote s’accompagne généralement soit d’une remise en question de tous vos propos (en ne se basant que sur un seul contre-exemple anecdotique), soit d’une accusation en sourdine de généralisation outrancière. 

J’ai un ami qui n’existe pas

Passons rapidement sur le cas le plus courant : l’ami en question n’existe pas ou l’anecdote est purement mensongère. C’est très fréquent : la personne invente une histoire qui lui semble plausible, dans le seul but de pouvoir vous contredire. Une telle attitude peut avoir plusieurs origines : pure vanité avec espoir d’attirer un peu la lumière sur ellevirtue signaling caractérisé, ou encore incapacité à la fois à accepter ce que vous dites et à argumenter contre (dissonance cognitive, donc). L’ami en question, qui regroupe merveilleusement assez de caractéristiques pour répondre à votre propos et vous apporter la preuve par l’exemple que ce que vous dites est faux, n’existe tout simplement pas. Si vous soupçonnez une telle manœuvre et que vous avez à convaincre un auditoire, le mieux est souvent de vous contenter d’inviter votre contradicteur à laisser parler l’ami en question ou de le convier à une future rencontre. Vraisemblablement absent, celui-ci s’avérera rapidement injoignable. Plus gonflé mais non moins efficace : vous pouvez également, si le lieu s’y prête et que vous vous sentez en position de force, vous contenter de faire savoir au contradicteur que vous ne le croyez pas. C’est direct, brutal, et ça peut s’avérer très efficace.

Mais cela peut aussi générer de hauts cris indignés. D’où le recours à d’autres méthodes. Plus élégante, mais transmettant au fond le même message, une phrase du type : Vous savez, je ne pense pas que l’expérience humaine de chacun soit transmissible; de l’ami dont vous me parlez, vous n’avez qu’une vision, une facette. Ce qu’il vous dit, ce n’est que ce qu’il parvient à vous exprimer … et le tout est passé au crible de votre propre subjectivité. Il en devient difficile de se baser sur une telle expérience singulière pour fonder un jugement. Sans doute serait-il préférable que cette personne prenne elle-même la parole, avec ses mots, et non avec les vôtres. Dans tous les cas, faire remarquer que la personne concernée est capable de s’exprimer par elle-même et n’a pas nécessairement besoin d’un porte-parole peut s’avérer efficace.

J’ai un ami qui est une exception

Plus sérieusement : même en admettant que l’anecdote soit vraie, qu’est-ce que ça change ?  Il est important de comprendre que les êtres humains sont extrêmement variés, extrêmement divers. A un degré ou à un autre, nous sommes tous des exceptions à certaines règles établies. Un homme pauvre et moche qui parviendrait tout de même à séduire peut exister : son existence est simplement improbable. Une exception ne détruit pas la règle et ne prouve pas que la règle n’existe pas. L’exception signifie qu’une règle définit une certaine norme (de comportement, de capacités, d’opinions…) et qu’il existe des individus qui s’éloignent ponctuellement de cette norme, dans des proportions plus ou moins importantes. Si, par exemple, on vous fait l’apologie d’une femme qui ne serait pas hypergame, d’un ou encore d’un trans heureux et bien dans sa peau … fort bien. Tant mieux pour ces personnes. Mais l’exception ne modifie pas la règle : quand, parmi les grains de sable jaunes d’une plage, vous tombez par hasard sur un grain bleu, ça ne rend pas la plage verte. L’existence de poissons volants ne signifie pas que les poissons sont des oiseaux.


Oui, je sais, on a déjà plusieurs fois utilisé cette vidéo. Mais je ne m’en lasse pas.

Pour remettre en question une règle générale, un seul exemple ne suffit pas : il en faut de nombreux, répétés et convergents. C’est par l’observation de tendances lourdes et de longue durée que se construit une approche du réel et une pensée juste. Bien entendu, si les « exceptions » à ce que l’on croit être une règle se multiplient, cela signifie qu’on ferait mieux de revoir la règle en question. Mais une seule ne suffit pas.

J’ai un ami qui ne comprend pas les limites du témoignage déclaratif

Même en admettant que l’ami existe et que ce qui en est dit est vrai, reste un écueil de taille : les limites d’un témoignage. Car entre le réel et le récit qui en est fait (un témoignage est un récit), il peut y avoir un gouffre. Et ce que vous savez de la vie, des aventures ou des ressentis de vos amis, c’est le plus souvent ce qu’ils vous en disent, et rien de plus. Ils ne sont pas nécessairement tous des menteurs (quoique…). Mais il arrive à tout le monde de se tromper, d’exagérer dans un sens ou dans un autre, de refuser de voir des éléments problématiques, de se fixer des œillères, et ainsi de suite. Le témoignage personnel et individuel n’est que très rarement un moyen efficace et rationnel d’approcher la réalité. Ce que nous vivons réellement et objectivement n’est pas ce que nous ressentons subjectivement de notre expérience vécue. Même quand il ne s’agit que de nous-même et de notre propre ressenti, nous sommes souvent trompés par nos sens, nos perceptions, notre subjectivité. Dès lors, se baser sur le témoignage d’une ou de deux personnes, c’est faire confiance les yeux fermés à leur interprétation des choses. Et cette interprétation est souvent trompeuse.

Un petit exemple personnel pour illustrer cela : 
J’avais vingt ans et me trouvais, avec ma petite amie de l’époque, sur une route de campagne en pleine nuit. Nous nous trouvions occupés à faire ce que font la plupart du temps dans une voiture deux jeunes gens de vingt ans qui se sont soustraits aux regards de la foule. Après le sexe, et alors que nous fumions une cigarette, ma petite amie m’a désigné quelque chose dans le ciel. La nuit était très claire et les étoiles, très nettes. Nous avons vu, parmi elles, un trio de lumières brillantes qui se déplaçait d’une manière très étrange. Nous avons observé le manège pendant un bon quart d’heures : ça tournait, ça virait, ça semblait descendre sur l’horizon puis remonter … vraiment quelque chose de très inhabituel. Puis ça a disparu. A ce jour, j’ignore encore de quoi il s’agissait. Dans le récit que nous avons fait par la suite de l’événement, j’ai toujours présenté les choses de la manière suivante : Nous avons vu un OVNI, c’est à dire un Objet Volant Non Identifié : quelque chose qui était dans le ciel et dont j’ignore la nature. Ce qui, à mon sens, est la description la plus objective et la plus rationnelle de ce dont nous avons effectivement été témoins. Bien entendu, je me suis par la suite documenté sur les phénomènes de ce type mais en l’absence d’éléments probants dans un sens ou dans un autre, je me suis interdit de tirer la moindre conclusion de l’événement : j’ai vu un objet que je n’ai pas réussi à identifier. Point.
Ma petite amie de l’époque, en revanche, a raconté (et est absolument convaincue) que nous avions vu un vaisseau extraterrestre, et m’a souvent cité comme second témoin pour appuyer ses propos. Pour elle, je suis donc un ami qui comme elle a vu un vaisseau alien.
Les attentes de chacun et l’approche que nous avons des choses a totalement modifié non seulement la perception que nous avons eus de l’événement, mais aussi le souvenir que nous en avons et l’interprétation et le sens que nous lui donnons. Il est important de noter que, dans le cadre de ce récit, nous sommes tous les deux sincères. Mais sincère ne veut pas dire fiable.

Il convient donc de se méfier des propos et des idées que l’on met dans la bouche des autres : bien souvent, même sans le vouloir, nous les trahissons en les traduisantTraduttore et traditore. 

J’ai un ami qui ne connaît pas le droit romain

Nos ancêtres romains avaient un adage de droit d’une simplicité et d’une efficacité redoutables : Testis unus, testis nullus. En français : témoignage unique, témoignage nul. Cela peut parfois s’avérer cruel mais quand il s’agit de juger des faits, c’est extrêmement sain : tout ce qui est rapporté par un témoin unique doit être considéré comme nul et non avenu, tant que ce témoin n’est pas secondé par d’autres sources indépendantes (un maître et son serviteur ne sont pas deux sources indépendantes, pas plus qu’un père et son fils, en général) et également de bonne foi. Tout simplement parce qu’un témoin unique a plus de chances de se tromper, d’être trompé, de mentir, de se mentir, de mal interpréter ou encore d’avoir été intoxiqué qu’un faisceau de témoignages cohérents et convergents.

Bien entendu, le principe ne doit s’appliquer que lorsque le témoignage est la seule preuve apportée : si le témoin est capable de produire des preuves matérielles irréfutables, donc des faits, le principe devient inutile. En effet, testis unus, testis nullus ne s’applique que lorsqu’il s’agit de se faire une opinion sur une question, et donc une croyance. Or les croyances ne sont utiles que là où les faits manquent. 

J’ai un ami qui manque d’arguments

Dans un discours, l’anecdote ou le petit exemple personnel peuvent avoir leur place. Ils font d’ailleurs partie du plan classique d’un discours rhétorique. Mais ils participent d’une forme de digression : ils ne font pas avancer le propos général et se contentent de l’illustrer, ou de fournir un exemple concret quand on pense qu’on a jusque là été trop théorique et qu’on risque de perdre une partie de l’auditoire. Dans un discours bien construit, une anecdote a pour rôle de mettre en valeur le propos principal, jamais de le remplacer. L’anecdote rend le discours plus plaisant et plus facile à entendre mais elle en est une décoration, pas un argument.

Finalement, l’argument de l’anecdote n’est jamais qu’une forme indirecte et maladroite de l’argument d’autorité : au lieu de se référer à un expert reconnu, on se réfère à un soi-disant « ami », supposé apporter crédibilité et poids à l’argument qu’on présente. Mais là où l’argument d’autorité (Vous devriez me croire parce que l’avis que je défends est aussi celui du grand Professeur Machin) a au moins la politesse de citer le nom de l’expert faisant référence et que l’on peut donc éventuellement critiquer ou dont il est possible de contrôler les écrits, l’argument de l’anecdote se contente de vous dire, en substance : Vous devez me croire parce que je connais quelqu’un qui est d’accord avec moiQuand on en arrive là, en termes argumentaires, c’est qu’on n’a plus grand-chose comme cartouches.

 

Photo : Sam Manns

Julien
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