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Le 8 mars, c’est la Journée de la Femme, tout le monde sait cela. La fête annuelle d’un suprématisme se cachant sous le masque de l’égalité. Comme toutes les grandes religions, le post-modernisme s’est installé sur les ruines des systèmes idéologiques précédents et a installé ses fêtes votives sur des dates déjà prises par le passé. De même que le christianisme a recyclé en Noël les très païennes Saturnales, ou consacré au mièvre Saint Valentin la date des Lupercales, l’idéologie contemporaine a gommé des fêtes plus anciennes, pour mieux asseoir sa légitimité nouvelle. Si certains saints du calendrier d’autrefois sont aujourd’hui oubliés à juste titre, tant leur existence et leur exemple sont devenus incompréhensibles à notre époque, totalement déformés par une foule d’anecdotes et de légendes, quand ils ne sont pas tout bonnement imaginaires, d’autres, en revanche, valent le détour. C’est le cas de Jean de Dieu (rien à voir avec le gourou brésilien qui a usurpé son nom), né le 8 mars 1495 et traditionnellement fêté à cette date. Un homme dont la vie vaut qu’on s’y arrête un peu et que l’on consacre quelques instants à son souvenir. Un homme dont l’existence montre que l’on peut rendre le monde un peu meilleur, chacun à son niveau, chacun à sa manière, avec ou sans Dieu, mais à condition d’y travailler, plutôt que de s’époumoner en manif’.

Quand on parle de la vie d’un saint, il est difficile de différencier l’historique du légendaire, le biographique de l’hagiographique : la volonté de faire de la vie du saint un exemplum parfait amène bien souvent à gommer certains des aspects plus sombres de son existence. Et c’est dommage, parce que dans le cas de Jean de Dieu, ces côtés obscurs, qui, certes, ont de quoi choquer un curé de campagne ou un enfant de chœur, sont justement ce qui donne du relief et de l’intérêt au personnage. Reste que si, pour certains épisodes de la vie de Jean de Dieu, on peut mettre en doute l’authenticité des faits relatés, il demeure possible de retracer un itinéraire de vie singulier et tout à fait digne d’intérêt. Au même titre qu’un Jésus, il fait partie de ces hommes, à la fois de foi et d’action, de détermination et de volonté, qui peuvent servir d’inspiration.

jean de dieu homme d'action

Jean de Dieu n’était pas le genre de mystique que sa spiritualité pousse à un détachement du monde : au contraire, c’était un homme d’action.

Origine et enfance de Jean de Dieu

On l’appelle Joao Cidade, mais en réalité on a des doutes sur son prénom de naissance, et même sur son nom de famille. On sait qu’il est né au Portugal, dans une bourgade rurale de l’Alentejo. Alors qu’il est tout jeune enfant, il est volé par un inconnu à ses parents. Le vol d’enfants se pratiquait alors en Europe aussi communément qu’il continue à se pratiquer aujourd’hui dans le Tiers-Monde : trafic sous couvert de charité, main-d’œuvre docile pour les colonies du Nouveau Monde, victimes sacrificielles pour des messes noires ou chair fraiche pour pédophiles … il y a mille et uns usages pour un bambin entre les mains d’un scélérat. Joao a de la chance : il n’est ni tué, ni vraiment violenté. Mais son ravisseur ne trouve pas preneur pour le petit garçon. Aussi finit-il par l’abandonner sur une route d’Espagne, à plusieurs centaines de kilomètres de chez lui.

Seul, perdu dans un pays dont il ne connaît pas la langue, l’enfant manque mourir de faim. Il est secouru in extremis par le notable d’un village (un mayoral, c’est-à-dire un administrateur local), qui l’accueille chez lui. Dans la version dorée et « bien sous tous rapports » de la vie de Jean de Dieu, il n’aurait pas été enlevé à ses parents, mais, poussé par une foi précoce, aurait spontanément suivi un moine prêcheur, qui le confia ensuite aux bons soins du mayoral. Dans une autre version encore, c’est bien un moine qui l’enlève, mais un moine escroc, qui promet aux parents de Joao d’en faire un ecclésiastique (carrière tentante et très prisée), mais compte en réalité le revendre.

Jean de dieu berger

Comme beaucoup de prophètes, d’Abraham à Moïse en passant par Mahomet, Jean de Dieu a été berger.

Le notable n’ira pas jusqu’à adopter son protégé mais au moins Joao aura-t-il un toit au-dessus de sa tête et mangera-t-il à sa faim. Dans les années qui suivent, il reçoit également un brin d’éducation, puisqu’il apprend à lire et à écrire. Dès qu’il est assez grand pour cela, son protecteur fait de lui un berger et le met au boulot. Il commence donc vraisemblablement à travailler vers 10 ou 11 ans.

Les années passent. Jeunesse rurale sans histoire. Mais Joao n’est pas satisfait de la vie de berger. Il rêve d’autre chose. En 1523, il se laisse séduire par les promesses d’un recruteur de l’armée et s’engage. Il s’engage d’autant plus volontiers que son protecteur, le mayoral, entend lui faire épouser une de ses filles et que visiblement, la perspective de ce mariage n’enchante guère Joao. La version dorée de la légende prétend que ce projet de mariage est motivé par le fait que, depuis qu’il a pris en main l’administration des terres du mayoral, Joao a fait prospérer les biens de manière exceptionnelle. Mais cela ressemble un peu trop à l’histoire biblique de Joseph pour être vraiment crédible.

Carrière militaire

A cette époque, cela ne fait que deux ans que Cortez a fini la conquête de l’empire aztèque. Le Nouveau Monde semble ouvrir ses bras à l’Espagne, et peut-être Joao rêve-t-il de ces rivages lointains. Mais l’Espagne est aussi une puissance terrestre européenne, et manque d’hommes pour se battre sur tous les fronts. Pour lui, ce ne sera donc pas le Nouveau Monde, mais bien les Guerres d’Italie : la sixième, contre la coalition franco-vénitienne, la septième, contre la Ligue de Cognac (France, Papauté, Venise, Florence, Angleterre et Milan), la huitième, enfin, contre l’alliance franco-turque. Neuf ans durant, il affronte donc Français, Italiens, Turcs et Anglais ; il est plusieurs fois blessé, devient un vétéran respecté au sein de son unité. Il restera profondément marqué par cette expérience. Il faut dire qu’il a vécu la boucherie de la bataille de Pavie (au cours de laquelle les troupes espagnoles massacrent, après la prise de la ville, plus de 10 000 soldats français et 5 000 mercenaires suisses). A cette époque, rien ne permet encore de le distinguer de ses collègues : on le dit droit et loyal envers ses camarades, mais rien de plus ; sans doute connait-il la vie de tous les soldats, entre bordel de campagne et duels, entraînements et chapardages divers.

Jean de Dieu à Pavie

Jean de Dieu a participé à la bataille de Pavie, en simple troufion.

Une série de deux événements qu’il considérera comme miraculeux va lui faire renoncer au métier de la guerre.

Le premier de ces événements a lieu durant le siège de Fontarrabie, au Pays Basque espagnol. Français et Espagnols se disputent alors la région. Et comme toujours quand un siège s’éternise, les soldats s’ennuient. Quelques dizaines de milliers d’hommes en armes qui s’ennuient, ça peut rapidement faire des dégâts aux environs. C’est ce qui se produit : rapines, pillages, violences diverses. Un jour, alors que sa troupe est chargée de ramener de la nourriture d’un village voisin, Joao est témoin d’une scène de pillage. Son capitaine lui-même tentant de violer une fille de ferme, Joao l’en empêche et le tance pour son inconduite, d’après lui indigne d’un chrétien et d’un sujet de Sa Majesté Très Catholique le Roi d’Espagne, et ce d’autant plus que ledit capitaine, quoique sorti du rang, se pique de chevalerie. Une rixe éclate entre les deux hommes et Joao l’emporte. Son supérieur ne peut pas officiellement lui reprocher d’avoir empêché un viol mais il lui garde une dent dure, et promet de se venger.

Quelques jours plus tard, le capitaine confie à Joao une mission de reconnaissance non loin des lignes françaises. Pour cela, il lui fait remettre un cheval, capturé à l’ennemi, et qui est connu pour être un animal traumatisé : une pauvre bête qui n’avait pas été dressée pour la guerre et qui, choquée par les canonnades et les coups de fusil, sans doute blessé par le passé, est devenue très nerveuse. Comme prévu par le capitaine, dès que Joao s’approche des lignes ennemies, le cheval s’emballe et jette à terre son cavalier. Tombé sur un rocher, Joao a subi une fracture et est incapable de se relever. C’en est fait de lui : allongé sur une route non loin du camp ennemi, en uniforme espagnol, il ne tardera pas, c’est certain, à être capturé, voire immédiatement mis à mort par un soldat ennemi désireux de s’emparer de son équipement. Joao perd connaissance.

Quand il se réveille, il est à l’ombre, assis, et quelqu’un lui parle. Sans doute n’a-t-il pas encore toute sa conscience. La jeune femme qui lui fait face lui parle doucement, en français (ou du moins dans une langue qu’il ne comprend pas : en réalité, c’est certainement du basque). Elle semble être une bergère. Ou peut-être la fille de ferme sauvée précédemment. Ou peut-être … oui, pour Joao, c’est certain : cette mystérieuse sauveuse ne peut être que la Sainte Vierge, descendue du Ciel pour l’aider. Ou au moins un ange. Elle lui donne à boire, lui dit quelques mots, puis il perd à nouveau connaissance. Il se réveillera au camp espagnol, où on lui dira qu’il a été déposé, blessé, par une paysanne. Mais lui en est certain : c’est à un miracle qu’il vient d’assister.

Jean de Dieu et la Vierge

S’agissait-il d’une simple bergère au bon coeur ? De la fille de ferme précédemment sauvée ? Ou d’une apparition divine ?

La rancœur du capitaine n’abandonne pas Joao. Durant la campagne suivante, il décide de se débarrasser de son rival. Il lui confie, pour une nuit, la garde d’une tente contenant du butin, dont un coffret de bijoux de grand prix. Au matin, le coffret a disparu. Joao, qui a été relevé en cours de nuit, interroger les autres gardes : personne n’a rien vu. Seul le capitaine est venu, peu de temps avant la fin du tour de garde de Joao, soi-disant pour inspecter la tente. Ce même capitaine qui, au matin, accuse Joao de vol et entend bien, conformément au code militaire en vigueur, le faire pendre dès le lendemain.

Dans la nuit, Alfonso, un ami de Joao, entre secrètement dans sa cellule pour lui permettre de s’enfuir. Mais Joao refuse : il connait les règlements, et sait très bien que s’il s’échappe, c’est le garde devant sa porte qui sera pendu à sa place. Il fait ses adieux à Alfonso, résigné. A l’aube, il parvient à trouver un peu de sommeil, et a un rêve dans lequel il revoit la petite bergère française, qui lui sourit. Quand il se réveille, il en est sûr : c’est bien la Sainte Vierge qui lui fait un signe. Il se met aussitôt en prière, et promet que si elle le sauve, il renoncera au métier des armes.

Les gardes viennent chercher Joao pour l’amener à la potence. Mais alors qu’on lui met la corde au cou, deux coups de théâtre se produisent : Alfonso arrive, le coffret à bijoux en mains, en annonçant qu’il l’a trouvé dans la tente du capitaine. Et au même instant, un messager de Ribera, le supérieur du capitaine, annonce que celui-ci interdit la pendaison tant qu’il n’a pas pu examiner l’affaire lui-même. Joao est sauvé : Ribera refuse de la faire pendre mais exige, afin de ne pas amener une mauvaise ambiance dans le régiment, qu’il retourne à la vie civile; il semble bien que la Vierge ait tenu sa promesse. C’est désormais à Joao de tenir la sienne.

De l’Autriche au Maroc

Il renonce donc au métier des armes, et, dans un premier temps, revient auprès de son père d’adoption, le mayoral. Lui qui avait disparu sans crier gare, sans remercier, sans dire au revoir, s’attend à ce qu’on l’accueille avec une certaine froideur. Mais au contraire, le mayoral lui ouvre les bras, le retrouvant comme on retrouve un fils perdu, et lui confie même l’administration d’une partie importante de ses biens fonciers.

Mais, pour lui qui avait connu la guerre, la misère, les privations, les souffrances, cette vie rurale et paisible n’avait plus de goût. Il dira par la suite avoir ressenti une grande amertume en constatant que les chevaux du mayoral étaient mieux traités que bien des soldats et que bien des pauvres. Il est d’autant moins motivé à rester que son père d’adoption ne semble pas avoir renoncé à ses projets de mariage. Ne sachant trop où aller ni que faire, il s’engage à nouveau, pour une seule campagne : les Ottomans menacent alors Vienne, et, partout dans la chrétienté, on parle d’une nouvelle croisade. Il y voit l’occasion de mettre à profit son expérience militaire tout en œuvrant pour Dieu. Las. La campagne est une boucherie, et si Vienne est bel et bien libérée, et l’Autriche sauvée de la menace musulmane, Joao est loin d’avoir trouvé dans tout cela un sens à son existence.

Il sent pourtant confusément qu’il se doit, à un degré ou à un autre, de rendre ce qu’il a reçu. Il commence par faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, puis se rend au Portugal, à la recherche de ses parents. Il y rencontre un vieil oncle, qui leur apprend qu’ils sont morts dans l’année qui a suivi sa disparition.

Que faire, alors ? Le comte portugais Sylva, disgracié par son roi, doit partir en exil à Ceuta. Il n’a que peu de moyens, cherche du personnel prêt à le suivre pour des gages minimes. Joao accepte. A peine débarqué au Maroc, le groupe est touché par une épidémie. Sylva, sa femme et leurs quatre filles manquent mourir. Quant à leur fortune, déjà bien entamée, elle fond comme neige au soleil. Joao emploie les quelques pécules dont il dispose encore, reliquats de sa vie militaire, pour leur acheter les médicaments dont ils ont besoin. Comme ils n’ont pas les moyens de se payer un médecin, il se fait expliquer par l’apothicaire comment procéder, comment administrer les soins, et ainsi de suite. Bref : il apprend l’infirmerie sur le tas. On prétend qu’à cette époque, il travaille également sur les chantiers (on construit alors les murailles de Ceuta) pour subvenir aux besoins de toute la famille, mais il s’agit probablement d’une fable. Son emploi du temps, déjà fort chargé, ne le lui permettait sans doute pas. Il est en revanche probable que quand le comte Sylva, enfin rappelé au Portugal, quitte Ceuta, Joao reste encore un peu en Afrique du Nord, et sans doute travaille-t-il alors où il peut pour survivre au jour le jour. Il a alors quarante ans, estime n’avoir pas fait grand-chose de sa vie. Il songe un temps à partir vers la partie wattasside du Maroc, dans l’espoir d’y œuvrer à la libération des esclaves chrétiens ou, au moins, de prêcher aux chrétiens ayant apostasié et s’étant convertis à l’islam. Mais un franciscain, à qui il parle de son projet, l’en dissuade : trop dangereux. Il a toutes les chances de se faire tuer ou capturer. D’après une autre version, sans doute plus crédible, son projet marocain n’a rien de religieux : après tout, il n’a pas encore décidé de consacrer sa vie à Dieu, à cette époque. Les possessions espagnoles et portugaises au Maroc sont par contre régulièrement menacées et les affrontements avec les forces wattassides sont courantes : sans doute a-t-il été tenté, au moins un temps, de reprendre le métier des armes, pour lequel on embauche facilement et on ne paie pas si mal. Sa décision de retourner en Espagne pourrait bien être surtout une fuite devant la tentation de renoncer à son vœu.

la foi de saint jean de dieu

En homme simple, Jean de Dieu voit la foi comme une chose simple, évidente, et appelant à l’action.

Le sermon de Grenade

Il repasse donc le détroit de Gibraltar, et, en Espagne, vit de petits boulots. Comme il sait lire, il se fait engager par un imprimeur, qui l’emploie comme colporteur. L’hagiographie prétend qu’il vend alors des missels et des imprimés pieux. C’est possible. Mais il est rare à l’époque qu’un colporteur ne propose que cela, et les imprimeurs savent bien que si les livres pieux se vendent toujours, les livres licencieux, eux, se vendent encore mieux. Aussi est-il bien possible, et absolument pas en désaccord avec le personnage, qu’il ait colporté autre chose que missels et livres d’heures.

Les années passent, et le sentiment de son inutilité et d’être passé à côté de son existence s’accroit. C’est sans doute vers cette période qu’il se met à boire, comme pourrait l’indiquer un événement ultérieur. Un jour, il a une illumination : un enfant, qu’il a croisé dans la rue et qu’il a aidé, lui offre en remerciement une grenade. Quand il ouvre le fruit il y trouve, au cœur, une forme de croix. Il interprète cela comme un signe divin : Dieu ne l’a pas abandonné, et lui ordonne de se rendre à Grenade.

Alors qu’il est arrivé depuis peu, il assiste, lors d’une messe dominicale, à un sermon enflammé de Jean d’Avila (lui aussi un futur saint). Les paroles de D’Avila le transportent. Et le décident à changer définitivement de vie. Il brûle ses ouvrages licencieux, et décide de cesser de boire. Résultat de ce sevrage brutal : comme il fallait s’y attendre, plusieurs jours de delirium tremens. Il est pris de visions, de moments d’angoisse, de tremblements. Tous les signes du possédé … ou de l’homme visité par des visions divines. On l’enferme quelque temps à l’Hopital Real, qui n’est rien d’autre que l’asile dans lequel on balance, pêle-mêle, malades, mendiants et aliénés. Plusieurs semaines durant, il croupit dans la fange et les hurlements des déments et subit les traitements que l’on réserve alors aux fous et aux indigents : jeûnes, douches froides, flagellations. Au sortir de cette épreuve, encore pâle et tremblant, il retourne à l’église où il a entendu Jean d’Avila et demande à lui parler.

Les deux hommes ne se connaissent pas. Mais Joao raconte tout de sa vie. Et demande à D’Avila de lui servir de directeur spirituel. D’Avila accepte, à la condition qu’il se rende d’abord en pèlerinage en Estremadura, où se trouve la relique de Santa Maria de Guadalupe. Au retour, Joao se sent apaisé, transformé. Il entre en religion et décide de se consacrer aux pauvres et aux malades.

saint jean de dieu

Bien que dans ses lettres, Jean de Dieu déclare ne s’intéresser qu’à l’âme, en réalité, il passe sa vie à soulager les souffrances des corps.

La Maison de Dieu

Il sait lire, connaît bien les usages de la noblesse, et a, héritage de son passé militaire, le sens de l’organisation : autant de qualités qui vont lui servir. De plus, il a galéré et connaît les réalités de la rue. Il prend rapidement la tête d’un petit groupe de moines et fonde un premier dispensaire, appelé la Maison de Dieu (ce qui lui vaudra son surnom de Jean de Dieu) grâce aux dons recueillis pour lui par Jean d’Avila et aux aumônes qu’il recueille par lui-même. Puis il se met à voler de ses propres ailes : il rend visite à la noblesse, présente des projets, recueille des subsides, tout en continuant à quêter dans la rue. Son petit groupe grandit, la première Maison de Dieu s’avérant rapidement trop petite : on ouvre donc de nouveaux dispensaires, toujours à Grenade ou aux environs. Jamais il n’envisage réellement de créer un nouvel ordre religieux mais il faut bien organiser le travail. Et les succès de ses établissements attirent de nouvelles vocations.

saint jean de dieu

On ignore à quoi resemblait Jean de Dieu : ses représentations, comme celle-ci, qui relate un épisode durant lequel, au cours d’un incendie à la Maison de Dieu, il a fait preuve d’un grand courage physique pour sauver des patients menacés par les flammes, sont postérieures à sa vie.

Joao va consacrer les dernières années de sa vie à ce projet. Il va y travailler jour et nuit, passionnément. Lui dont la profession était jadis de tuer se passionne désormais pour le soin et le secours. Un grand hôpital à Grenade, plusieurs dispensaires et succursales dans des villes adjacentes … à sa mort, il laisse à ses successeurs une organisation efficace, structurée et aux activités variées, mais toujours centrées sur l’aide médicale d’urgence aux plus démunis. Quelque chose qui pourrait ressembler à un mélange entre SAMU social, dispensaires gratuits et Restos du Cœur : on attire les plus pauvres en leur fournissant des repas et parfois des hébergements mais on en profite pour leur proposer des examens médicaux, des soins d’urgence, des traitements. Le groupe a beaucoup en commun avec Emmaüs aujourd’hui, et recrute souvent des hommes qu’il a d’abord contribué à aider. Anciens forçats, ex-militaires, alcooliques, vagabonds : Joao ouvre les bras aux rogatons du Siècle d’Or, et leur propose de trouver, avec lui, un sens à leur existence et un rachat pour leurs fautes passées.

Mais sa passion pour sa nouvelle mission lui fait oublier sa propre personne : déjà fatigué par une existence difficile (et sans doute quelques blessures de guerre pas toutes si bien soignées que cela), il s’épuise à la tâche. A 55 ans, il meurt, sans doute de fatigue, en plein travail. On prétend que le jour-même de son décès, au matin, il était encore en train de décrocher de sa corde un homme qui venait de tenter de se suicider et d’essayer de le ramener à la conscience.

L’Ordre de Jean de Dieu

Le groupement plus ou moins informel gérant l’hôpital de Grenade est alors connu sous le nom de famille de Jean de Dieu. Mais son successeur, Antoine Martin, va se charger d’en faire un ordre au sens le plus strictement ecclésiastique du terme, afin de se concilier les évêques notamment. C’est l’Ordre Hospitalier de Jean de Dieu (puis de Saint Jean de Dieu, à partir de sa canonisation au XVIIème siècle), plus connu sous le nom de Frères de la Charité.

Vingt ans après la mort de Joao, les Frères de la Charité sont déjà présents dans une dizaine de villes en Espagne et ont implanté des dispensaires dans la plupart des colonies espagnoles et portugaises du Nouveau Monde. Dans les décennies qui suivent, il se répand partout en Europe, puis dans le monde, au gré de l’exploration et de la conquête coloniales. A Paris, au siècle suivant, il créera et gèrera l’Hôpital de la Charité et celui de Charenton. Aujourd’hui, l’Ordre de Saint Jean de Dieu est présent dans 53 pays et administre plus de 450 dispensaires et hôpitaux. Il compte un millier de membres permanents et accueille chaque année, gratuitement, plus d’un million de patients. L’ordre a été précurseur dans l’acceptation et le traitement des malades mentaux et des alcooliques, puis des drogués, considérés comme des malades et non comme des criminels.

Ordre Jean de Dieu

L’Ordre de Jean de Dieu soigne un million de personnes par an, partout dans le monde.

En France, aujourd’hui, l’Ordre est présent sous le nom de Fondation Saint Jean de Dieu, qui gère six cliniques et accueille chaque année environ 20 000 patients.

Quant à Joao, il a été béatifié en 1630, puis canonisé en 1690. Il est aujourd’hui considéré comme le saint patron des hôpitaux, des infirmiers et des malades. Et les alcooliques ou toxicomanes font appel à son aide pour sortir de leur dépendance.

Une vie d’homme

Voici donc l’homme que l’on ne fête plus le 8 mars. Homme de guerre et de paix, vagabond, colporteur, soldat, infirmier, puis religieux, ayant fréquenté les bordels à soudards sordides comme les plus hautes sphères de la société de son temps, Jean de Dieu est un personnage qu’on est en droit de trouver admirable que l’on soit ou non catholique (et d’ailleurs l’auteur de ces lignes ne l’est pas). Un homme qui a traversé les plus grande difficultés, et a su transformer ces épreuves en autant d’expériences enrichissantes.

Il est sans doute dommage que l’hagiographie ait tenu à atténuer tous les aspects jugés sombres de son histoire, pour ne retenir qu’une histoire parfaite, mais finalement dénuée de chair et de vie, alors même que justement, c’est cette chair, cette série de difficultés, ce contact avec la fange, la violence, la mort, le désespoir, l’alcoolisme, qui donne toute sa grandeur et toute son humanité au personnage.

Illustrations : Ian Valerio Aaron Burden Biegun Wschodni Alexander Shustov Joshua Davis

Martial
Martial
Martial ayant appris à tirer à l'école des Stormtroopers impériaux, il a fini par prendre conscience que la carrière militaire n'était pas pour lui. Depuis, il diffuse sur Internet sa haine et sa frustration à l'encontre de ces p*** de rebelles et de l'incompétence des ingénieurs de l'Empire. Actuellement, il dirige Neo-Masculin, collabore à École Major et participe au Bistrot des Gentilshommes

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