Juvénal et les Satires

304
0
Share:

De la vie personnelle de Decimus Junius Juvenalis, dit Juvénal, on ne sait pas grand-chose :  il naît sous le règne de l’empereur Claude à Aquino (quasiment une banlieue de Rome), entre 45 et 65 de notre ère. Il est le fils d’un riche affranchi lié à la gens (le clan politico-familial) Junia, c’est-à-dire la grande famille à laquelle a également appartenu Brutus, entre autres. Il grandit donc dans un milieu riche et éduqué ; sans faire lui-même partie de l’élite politique, il la fréquente et même l’éduque, étant assez tôt professeur d’éloquence en charge de jeunes gens promis aux fonctions officielles. On sait qu’il est l’ami du poète Martial, qu’il vit assez confortablement de ses cours pour s’acheter des terres agricoles et une villa dans l’arrière-pays italien et que, âgé, il meurt en exil, peut-être en Egypte mais ça n’est pas certain, entre 125 et 130, sous le règne d’Hadrien. Et c’est à peu près tout ce que l’on sait avec certitude de la vie de Juvénal.

Ce que l’on connait beaucoup mieux, en revanche, c’est son œuvre : à partir de 90 (il a donc entre 25 et 45 ans), il commence à faire paraître des séries de poèmes dans lesquels il se moque des mœurs de son époque. Entre 90 et sa mort, ce sont en tout seize ouvrages, baptisés Satires qui paraîtront. Son écriture est acide, féroce, volontiers méchante, jamais injuste. C’est à lui que l’on doit une expression demeurée célèbre, et qui décrit aussi bien la Rome impériale que notre propre époque :

Désormais maintenus dans un repos honteux, nous n’aspirons plus qu’à deux choses : du pain et des jeux. (Satire X)

Mais ce passage est loin d’être le seul que l’on puisse également appliquer à notre époque. Voici quelques autres de ces perles :

  • Il n’est rien d’autre qu’un fou, celui qui perd cent-mille sesterces [au jeu] mais n’accorde pas même une tunique à son esclave mourant de froid ! (Satire I)
  • Tu prétends critiquer les pratiques les plus honteuses, toi, alors que de tous les débauchés tu es l’égout le plus puant ? Certes, ta peau est rude et les poils de tes bras semblent promettre une âme virile. Mais de ton anus épilé le médecin en riant tire de bien gros objets. (Satire II)
  • Et l’on veut, on ordonne, que le caprice tienne lieu de raison. (Satire VI)
  • On te disait homme de bon sens … mais voici que tu te maries ! (Satire VI)
  • Qui donc nous garde de nos gardiens ? (Satire VI)
  • Le pire des vices, c’est de préférer la vie à l’honneur et de sauver sa vie en perdant toute raison de vivre (Satire VIII)
  • Ne demande aux dieux qu’une seule chose : un esprit sain dans un corps sain (Satire X)
  • La vengeance est toujours le plaisir d’une âme faible et puérile ; la preuve, c’est que nul ne savoure davantage ce plaisir que les femmes. (Satire XIII)

 

On le voit : Juvénal est grinçant, volontiers trivial, souvent brutal dans ses propos. Il peint une époque où l’argent devient roi, où l’honneur disparaît, où la débauche et l’individualisme s’emparent d’une Rome qui ne sait plus penser sa propre grandeur ni son propre destin historique. Bref : il nous parle, bien avant l’heure, d’une époque à bien des égards semblable à la nôtre.

Les Satires en version intégrale et en vers, sur Wikisource

 

Julien
Share: